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SUR UNE MORTE

Elle était belle, si la Nuit

Qui dort dans la sombre chapelle

Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle.

Elle était bonne, s'il suffit Qu'en passant la main s'ouvre et donne, Sans que Dieu n'ait rien vu, rien dit : Si l'or sans pitié fait l'aumône.

Elle pensait, si le vain bruit D'une voix douce et cadencée, Comme le ruisseau qui gémit, Peut faire croire à la pensée.

Elle priait, si deux beaux yeux.

Tantôt s'attachant à la terre.

Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s'appeler la prière.

Elle aurait souri; si la fleur Qui ne s'est point épanouie Pouvait s'ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l'oublie.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée.

Eût jamais dans l'argile humain (1) Senti la céleste rosée.

Elle aurait aimé, si l'orgueil, Pareil à la lampe inutile Qu'on allume auprès d'un cercueil, N'eût veillé sur son cœur stérile.

(1) Voltaire emploie le mot argile au masculin. L'auteur s'est cru suffisamment autorisé par cet exemple. (Voir le Dictionnaire de Boiste.)

Elle est morte et n'a point vécu. Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

Octobre 1842.

Rondeau à M^'*' Anaïs, qui joua le principal rôle dans Louison :

Que rien ne puisse en liberté Passer sous le sacré portique Sans être quelque peu heurté Par les bornes de la critique, C'est un axiome authentique.

Pourquoi tant de sévérité?

Grétry disait avec gaîté :

« J'aime mieux un peu de musique Que rien. »

A ma Louison ce mot s'applique.

Sur le théâtre elle a jeté Son petit bouquet poétique.

Pourvu que vous l'ayez porté, Le reste est moins, en vérité, Que rien.

Dans son Cours de Littérature, M. de Lamartine fut injuste pour la mémoire d'Alfred de Musset. Son frère le lui fit observer dans cette lettre :

9 juillet 1857.

Monsieur, Il m'est impossible de garder le silence sur l'im-

pression douloureuse que je viens de recevoir en lisant le Dix-Huitième Entretien du Cours de Littérature. Vous savez avec quelle joie et quel empressement je me suis rendu à votre appel, lorsque vous m'avez annoncé votre dessein d'entretenir vos lecteurs des ouvrages d'Alfred de Musset, et vous m'avez demandé quelques renseignements.

— Le sujet est digne de vous! me suis-je écrié.

En effet, l'éloge d'un grand poète par un grand poète, c'eût été un rare et beau spectacle.

Je ne viens pas me plaindre à vous, Monsieur, d'avoir été déçu dans mes espérances ; je respecte le droit de la critique, et je me garderai bien de répondre à des appréciations littéraires par d'autres appréciations.

Il appartient au public et non à moi de décider si vous donnez bien à Alfred de Musset le rang qui lui convient en le plaçant au niveau de Saint-Évremond, et si ce que vous appelez la poésie des sens ne serait pas plutôt celle du cœur ; mais lorsqu'on touche au caractère d'un homme, la moindre erreur peut devenir une injustice, et vous êtes trop juste pour ne pas souhaiter de vous maintenir rigoureusement dans le vrai.

Permettez-moi donc, Monsieur, de vous signaler deux ou trois passages de votre Dix-Huitième Entretien littéraire, où le caractère d'Alfred de Musset est présenté sous un jour faux et douteux.

Vous dites, à la page 467, qu'après avoir été trompé en amour, le jeune poète tomba dans la dérision de V amour, et je lis la phrase suivante : « Ses œuvres, à dater de ce jour, prouvent assez qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, lui manqua... Musset fait plus que de badiner avec les grands sentiments; il les

raille, soit que ces grands sentiments s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils s'appellent patriotisme. »

Et, à l'appui de cette assertion, vous citez quelques vers adressés à un ami dans la dédicace de la Coupe et les Lèvres. Il y a là, Monsieur, un double anachronisme.

Le jeune poète n'a plus raillé l'amour ni les grands sentiments quand il a commencé à aimer et à souffrir.

C'est, au contraire, à, dater de ce Jour qu'une révolution complète et bien sensible pour le lecteur s'est opérée dans ses idées, son caractère, son génie.

Les derniers passages de son œuvre où l'on remarque encore un reste de scepticisme sont de 1833.

C'est dans l'année suivante que le poète reçut au cœur une blessure profonde, et c'est alors qu'il publia Rolla, les Nuits, V Espoir en Dieu, et les vers mémorables qui vous sont adressés (1).

Il suffit pour s'en convaincre, de regarder les dates inscrites au frontispice de chaque volume et à la fin des principales pièces de vers.

Je ne vous suivrai pas, Monsieur, dans le procès que vous faites avec tant d'éloquence à la jeunesse d'aujourd'hui, mais je nie formellement qu'Alfred de Musset soit le poète de cette jeunesse-là. Il a vécu sans ambition. Il est mort sans fortune.

« Enrichis-toi! » ne fut jamais sa devise; il n'a jamais vu ni touché un seul de ces papiers salis par l'agiotage, où tant de gens ont souillé leurs mains. Ce que vous flétrissez, il le déplorait comme vous. La jeunesse qu'il a aimée et adoptée, c'est la jeunesse entraînante, amoureuse de la poésie, ardente à la

^(1) Voyez la Revue des Deux-Mondes du 1" mars 1836.

guerre littéraire, qui s'en allait combattre au parterre des théâtres, et qui se querellait pour un drame ou un sonnet. Cette génération a passé quarante ans aujourd'hui, elle a femme et enfants; mais elle aime et lit encore son poète favori.

Quant aux reproches que vous adressez à Alfred de Musset de n'avoir point d'opinion politique, vous les fondez sur une citation inexacte; le poète n'a pas dit :

Qui, moi? noir ou blanc? ma foi non !

Il a dit :

Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi non !

ce qui est bien différent; cela signifie qu'il n'a point voulu déserter la poésie pour la politique; mais ses sentiments patriotiques se sont manifestés en plus d'une occasion, notamment dans sa réponse au Rhin Allemand^ de Becker.

Alfred de Musset n'est resté indifférent à aucun des grands événements qui ont agité son pays, et précisément parce qu'il ne voulut pas se mêler de politique, il jugeait les choses avec une sûreté de coup d'œil et une droiture d'esprit auxquelles le désintéressement donnait encore plus d'autorité.

Il me reste à vous remercier, Monsieur, du mot bienveillant que vous m'adressez dans une des pages de votre livre. Combien j'en serais heureux et fier, si j'eusse rencontré ce mot partout ailleurs que dans cet Entretien, où le caractère de mon frère ne me semble pas traité comme il méritait de l'être!

J'ajouterai, pour terminer, un trait de ce caractère qui ne vous déplaira pas. Alfred de Musset a toujours aimé passionnément le génie et le talent dans les

autres; c'était sa foi, son culte. S'il s'est tu pour la politique, il a chanté successivement la Malibran, Pauline Garcia, Victor Hugo, M^^' Rachel, M""" Ristori et vous-même. Monsieur. Il a toujours professé pour vous une grande admiration, une sympathie vive et sincère, et lorsqu'il vous avait serré la main au palais de l'Institut, il revenait à la maison le cœur content.

Il vous aimait. Monsieur, parce que la chose du monde qui le touchait le plus, c'était le génie. Si vous étiez mort avant lui, il vous aurait pleuré comme il a pleuré la Malibran ; l'envie lui fut toujours étrangère, et c'est à cette élévation de -sentiment, à cette chaleur et à cette noblesse de cœur qu'il a dû de n'avoir pas un ennemi de son vivant, et de laisser aujourd'hui non seulement des admirateurs fidèles, mais même des dévots.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute

considération.

Paul DE Musset.

J'ai parlé plus haut du père Hermann, musicien et ami d'Alfred de Musset, dont parle M"""^ Ernst dans les Souvenirs que je vais rappeler. Rachel venait quelquefois rue Rumfort. Un jour que la tragédienne était en visite, il se présenta un très jeune homme et une jeune fille pour voir le poète. Je les fis entrer dans ma chambre.

Quand Rachel fut partie, j'annonçai les deux jeunes gens, le frère et la sœur. Celle-ci était élève du Conservatoire et se destinait à la tragédie.

M. de Musset aimait beaucoup causer avec eux, la jeune fille (3tait enchantée do faire de longues

(5 ail

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