PREMIÈRE PARTIE
J'ai quitté mon village du Jura en 1839.
Avant de partir, je me suis munie d'un certificat de bonnes vie et mœurs.
Quand je demandai au maire de ma commune ce papier nécessaire, il me dit :
— Je ne sais pas écrire ces choses-là; allons trouver M. le curé, il nous indiquera comment cela doit être.
'M. l'abbé Berçot, notre curé (1), m'écrivit luimême le certificat, tout en causant de mon départ pour Paris.
Je suis restée en correspondance avec lui tant qu'il a vécu.
(1) Sa paroisse s'appelait Charcier; elle était composée de cinq villages.
Ce bon curé était le conseiller, l'avocat de tout le monde; il arrangeait toutes les affaires.
Il était aussi médecin et donnait ses soins non seulement à ses paroissiens, mais encore aux gendes environs.
Bien que pauvre, comme tous les curés de campagne, il trouvait cependant le moyen d'assister lc> malheureux.
Chacun l'aimait.
Ce fut en 1847, que j'entrai au service d< M"" de Musset. On me demanda qui je connaissais à Paris. Je répondis que j'étais restée cinq ans au service particulier de la princesse de Salm-Kyrbourg.
Je fis voir à M°" de Musset le certificat qu» m'avait fait la princesse et qui était ainsi conçu :
« Je me plais à recommander particulièrement M"* Colin comme une personne qui mérite de l'estime et de la bienveillance.
<f Elle a éié à mon service pendant cinq ans en qualité de première femmo de chambre (I) et ne Ta quitté que pour des raisons de santé qui l'ont obligée de revenir en France.
1) Chez les princesses régnantes de HolienzoUern-Sigmaringen, les premières femmes de chambre avaient un rang supérieur au reste du personnel.
Parmi celles avec qui j'étais, l'une. M"* de Spizel, était noble, l'autre. M"" Kugler, était française, toutes deux distinguées et bonnes musiciennes.
Notre service consistait à habiller etàcoifTer les princ'esses. On cousait un peu et l'on passait chaq,ue jour deux heures k lire des livres écrits en français.
« Elle est sage, honnête et bien élevée.
« Je n'ai eu qu'à me louer de son zèle, de son attachement et de ses talents.
« Elle parle bien la langue allemande.
« Je lui conserve l'intérêt et la protection qu'elle mérite, et je souhaite que ma recommandation lui soit utile.
« Rosalie, Princesse de Salm-Kyrbourg.
« Paris, le 4 février 1846. »
J'habitais alors avec ma jeune sœur Louise une chambre dans le quartier de la Madeleine.
Il fut convenu que, deux fois par semaine, j'irais chez M""" de Musset travailler à la couture. Un samedi, elle me fit cette remarque :
— Si ce n'était pas demain dimanche, je vous aurais demandé de venir et vous auriez bien avancé le travail en train.
— Qu'à cela ne tienne, repliquai-je. Le dimanche est ordinairement pour moi une journée perdue et je ne demande pas mieux que de l'employer à travailler.
Les choses s'arrangèrent ainsi.
M""" de Musset étant souvent seule, me proposa de déjeuner avec elle; j'acceptai très volontiers.
Un jour, M. Alfl^ed fut ramené malade chez lui. Il avait un transport au cerveau.
On le déposa, tout habillé, sur son lit et l'on appela son médecin, M. Gazot.
Le poète fut pris d'attaques de nerfs qui ame-
tiO ALFI^KI» I»K MLSSKT INTIME
aèrent des convulsions telles que je fus obligée de le maintenir. Le médecin le regardait de loin, ne disant pas un mot.
Je commençai à déshabiller le malade. Quand il fut en état d'être soigné, je demandai au médecin si on ne ferait pas bien de lui mettre des sinapismes aux jambes. Celui-ci me répondit :
— Faites ce que vous voudrez.
En partant, le docteur prévint M"" de Musset qu'il reviendrait plus tard pour pratiquer une « large saignée ».
J'allai trouver M"" de Musset qui croyait son fils mourant.
Je lui dis :
— Monsieur est beaucoup mieux depuis les sinapismes.
— Vous savez donc soigner les malades? s'écriat-elle. Puisqu'il en est ainsi, vous allez nous aider cette nuit, car nous ne sommes pas au bout! Le médecin viendra ensuite pour pratiquer la saignée.
Je lui fis remarquer ({u'un [)eu de nourriture vaudrait mieux; M. Alfred était si faible !
— Vous n'avez rien à dire, pas d'observationsi Si vous voulez nous rendre le service de rester pour la nuit, et que la saignée vous fasse peur, vous irez dormir dans la chambre de M. Paul, qui est en voyage et l'on vous appellera.
Je fis dire à ma sœur que je ne rentrerais pas ce .soii'-là.
ALFRED DE MUSSET INTIME 2l
Après la saignée, vers une heure du matin, on m'éveilla.
Le malade, que j'avais laissé rouge, fiévreux, était pâle, avec des yeux brillants. On lui avait fait prendre une forte dose d'opium. Il délirait, se croyait devant un tribunal, subissant un interrogatoire. Posés en face de lui, sur son lit, ses deux oreillers figuraient les juges; il leur déclinait son nom et son âge.
Puis il défit les bandes de ses bras, sans que je pusse l'en empêcher.
Le lendemain, M. Alfred demanda à manger. S'étant levé, il alla dans la salle à manger au moment du repas, et aussitôt se mit à regarder s'il ne voyait pas venir un plat quelconque.
Tout le monde plia sa serviette, feignant d'avoir fini de déjeuner. Il rentra alors dans sa chambre en disant qu'il avait encore plus faim qu'avant de se mettre à table.
Pendant la nuit, sa fièvre augmenta ; il voulait à toute force dîner, la faim le rendait fou. De peur qu'il ne sorte en cet état de surexcitation, je fermai toutes les portes de son appartement et, pour le calmer, on lui fit prendre un bain.
A peine y était-il qu'il crut entendre et sentir un coup de fusil qu'on lui aurait tiré dans le côté et, chose curieuse, il éprouva, par l'effet de cette hallucination, une douleur qui dura plusieurs jours. Après sa maladie nous parlâmes de ce coup de fusil ; le malade l'avait positivement entendu et senti.
ll^2 ALl-l:l-.li 1M-: .\11>>I.1 INJI.Ml-:
Tout le It'iups que dura le délire uiuatre jours), je ne le quittai pas un instant.
Oq mettait à ma portée des provisions sur un guéridon placé dans le petit salon rouge, pièce qui se trouvait près de la porte d'entrée; je mangeais quand je pouvais, en passant.
Le quatrième jour, M. Alfred, toujours en délire, parcourut l'appartement, sa lampe à tringle à la main, répétant qu'il avait faim.
Ce soir-là on avait, à mon intention et pour mon souper, déposé sur le guéridon un grand bol de consommé et à côté, couvert d'une semette, un de ces gâteaux qu'on appelle saint-honoré. Le malade, en se promenant, releva la serviette, posa sa lampe sur la table et dit :
— Voilà quelque chose qui mérite d'être vu de près. Je lui dirais bien deux mots !
Il commença par le gâteau dont il mangea la crème avec ses doigts.
Puis il atta(]iia la croûte et ensuite avala le bol de consommé. Il n'aperçut pas du vin qui était sous la table, et d'ailleurs ne pensa même jjas à demander à boire.
Mon pauvre malade dit alors :
— .l'ai bien dîné, je vais me coucher.
Dej)uis ([uatre jours que M. Alfred était rentré chez lui, il n'avait ni dormi, ni mangé, ni reconnu personne.
Dès le prcnijci- JOUI , on ;i\;i)l phiee un matelas
par terre, dans sa chambre afin que je puisse, le cas échéant, m'y étendre et me reposer.
Ayant dévoré mon souper, M. de Musset s'endormit proiondément.
Je m'étendis sur le matelas. Je faisais de tristes réflexi'ons ; je pensais :
— S'il vient à mourir d'avoir mangé et désobéi au docteur Cazot, de^Tai-je le dire?
Obsédée par cette idée, je finis par m'endormir auprès de mon malade qui ne s'éveilla que le lendemain vers onze heures.
En s'éveillant, il regarda autour de lui, vit qu'il était dans sa chambre et me dit :
— Mademoiselle, que faites-vous là ? Vous avez couché dans ma chambre?,.. Qui êtes-vous?
Me rajustant un peu, je lui répondis que la veille il avait été très malade et qu'on m'avait demandé de rester pour le soigner.
Il ajouta :
— Je vous reconnais ; vous êtes la petite ouvrière de ma mère.
J'avertis M""" de Musset que son fils me paraissait guéri. Il était faible, mais en pleine possession de sa raison.
Il demanda de la nourriture. On le laissa déjeuner à table, on lui raconta sa maladie et on lui parla de mes soins. Je me gardai de faire aucune allusion à mon souper qu'il avait mangé.
M°"^ de Musset, devant aller passer quelques mois à Angers chez sa fille, s'assura, avant de
partir, de mon concours pour donner des soins à son fils pendant son absence ; je le lui promis.
Je réfléchis, à part moi, que M. de Musset avait dormi après avoir bien mangé, et qu'il s'était trouvé guéri ! C'était là une précieuse indication.
De plus, on parlait beaucoup, à cette époque, de Raspail et de son camphre.
Je lus le Manuel de ce médecin, et j'y découvris que « les saignées étaient nuisibles à toutes les maladies et, surtout, quand la fièvre survenait à la suite d'excès, de manque de sommeil, ou d'épuisement.
« Il faut, au contraire, faire tomber la fièvre avec de l'eau sédative et faire prendre au malade un bouillon fait avec du bœuf et une poule ; lui donner du bordeaux coupé d'un peu d'eau chaude. Enfin ] alimenter fortement, avec des choses réconfortantes. »
Quand M. Paul fut rentré, et que M"" de Musset fut partie pour Angers, on parla de la maladie de M. Alfred.
Je fis à M. Paul ma confession; je lui avouai que le malade avait mangé mon souper à minuit, qu'il avait dormi jusqu'à onze heures le lendemain et que cela semblait l'avoir guéri.
11 fut convenu entre M. Paul, M. Desherbiers (i), qui étîjil luvsent jjcndant le récit, et moi que, si
(1) Oncle d'Alfrod de Musset.
une nouvelle indisposition survenait, nous n'appellerions pas le médecin, mais qu'on soignerait M. Alfred suivant les indications du manuel de Raspail, dont je leur lus des passages.
Nous fimes part à M. Alfred de nos réflexions et de la résolution que nous avions prise pour l'avenir. Il comprit parfaitement qu'il fallait rompre avec une médication qui lui était tout à fait contraire.
Malheureusement les indispositions revenaient assez fréquemment et, quand elles se présentaient, je donnais au malade un bouillon aux herbes, une légère purgation, puis un bon consommé fait avec du bœuf et une poule.
Je calmais d'abord la fièvre avec de l'eau sédative que je fabriquais moi-même.
Il ne fallait pas quitter le malade un instant, surtout le soir, car, fréquemment à ce moment de la journée, il avait des visions. Afin de le distraire, nous jouions aux cartes. M. Desherbiers causait avec lui continuellement, la fatigue le prenait et, quelquefois, le sommeil ; c'étaient les beaux jours.
Je ne quittais pas sa chambre qu'il ne fût revenu au calme désiré.
Une fois rétabli, M. de Musset se mit à écrire le Souvenir des Alpes.
Gela dura plusieurs jours. Chaque fois qu'il aborda ce sujet, il pleura.
Je ne comprenais rien à ces larmes, je pourrais dire ces sanglots.
20 ALFRED DI-: MlNSKT INTIMK
Je pensais : « Si, chaque fois qu'il écrira, le poète est aussi triste, combien cela me sera pénible d'être témoin d'un chagrin que je ne peux essayer de consoler, puisque je n'en comprends pas le premier mot 1 »
J'ignorais qu'en traversant les Alpes, le poète avait quitté George Sand et qu"il rcvouMil de Venise le cœur déchiré...
Il écrivit aussi, vers la même époque : Sur trois marches de marbre rose.
Il pleura; il pleura moins, et pourtant, un soir, en Unissant son travail, il s'arrêta sur ces deux vers :
Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse.
Je croyais qu'il ne continuerait pas. Quekfues jours après, il reprit ce travail et laclieva.
Fendant l'absence de M"" de Musset, son fils fut ])iis de la lièvre, mais avec les soins que je lui donnai, cela ne dura (pie quelques jom-s seulement ; je veillais à ce qu'il n eût pas le délire.
L'ayant mis un soir au lit, j'allai moi-même me coucher, persuadée qu'il dormait.
Le croyant guéii, je me reposai pendant la nuit tran(|uille.
.\u bout d'une heure a peu près, je le vis s'ajiprocher :
— Je ne peux pas dormir. J'en ai grande envie^ mais j'en suis empêché. :
— Que vous arrive-t-il ?
— Il faut retirer le traversin de mon lit et me donner le vôtre. Figurez -vous que, au lieu d'un traversin, c'est un chef de brigands, lequel me dit continuellement que je me suis précédemment associé avec lui et que je suis de moitié dans ses méfaits, qu'il faut que je le suive... J'ai assez de force pour me rendre compte que c'est un commencement de délire; mais, aussitôt que je sens le sommeil venir, ce brigand me dit : « Tu ne dormiras pas, il faut me suivre. »
Je fis l'échange des traversins.
Il prit le mien, l'emporta dans sa chambre, et revint pour me recommander de frapper très fort sur celui qu'il m'avait donné, de le secouer, de le bien écraser. Je fis tout cela.
Je remis le poète dans son lit et j'attendis qu'il dormit.
Il passa une très bonne nuit.
Le lendemain M. de Musset me parla de son cauchemar et me dit qu'il n'aurait pas dormi sur ce traversin, qu'il aurait passé une nuit atroce.
— Aujourd'hui, vous ferez mon lit comme vous voudrez. J'ai dormi, et je déjeunerai bien.
Un matin, après sa convalescence, je vis M. de Musset se préparer à sortir. Il me vint à l'idée de l'informer que la princesse de Salm m'avait écrit
d'aller chez elle, quand j'aurais une journée libre. Il me répondit:
— Allez-y et restez-y autant qu'il vous plaira.
Dans le moment, je ne compris pas que M. de Musset me disait cela d'une manière qui n'avait rien d'obligeant pour moi et qui témoignait de sa mauvaise humeur.
Le lendemain je reçus, chez la princesse, une lettre de lui ainsi conçue (1) :
Je n'aurais pas cru que vous puissiez vous éloigner ainsi de moi, me sachant malade et dans un complet isolement, car ceux qui sont autour de moi ne me servent à rien. J'avais pensé, après les soins que vous m'avez donnés, trouver en vous quel(|ue afTection sérieuse, indépendante de certains hasards. Si je vous ai déplu, vous êtes bien vengée, mais un peu cruellement car je vous avoue que cette solitude et cette soufTrance m'ont jeté dans une tristesse insuportable
Je ne sais quand je pourrai partir, mais soyez assez bonne, je vous prie, pour me faire savoir ce que je vous dois. Je ne veux pas (jue ma mère s'en occupe.
Je rentrai à la maison, sans autre explication. M°" de Musset, voulant aller à Angers, me demanda de rester pour donner mes soins à son fils en son absence. Je le lui promis.
(1) Nous donnons, page 33, le Jac-simile de celte lettre.
IT
Avant de partir, M""'' de Musset m'avait conseillé de sortir prendre l'air avec son fils autant qu'il le voudrait, ajoutant que je n'aurais pas à le regretter.
Nous allâmes un jour au Jardin des Plantes; M. de Musset était curieux de voir les animaux sauvages.
On vit là un très beau lion, nouvellement arrivé d'Afrique, qui s'appelait Marzo.
Monsieur désira le voir de plus près, et le gardien nous fit passer derrière les cages où étaient enfermés les animaux.
— Quel bel animal ! fit Monsieur.
— Oui, répondit le gardien, mais nous allons le perdre. Il ne veut pas manger.
Comme le lion me regardait, me fixait même, je lui dis, autant des yeux que de la voix :
— Ta ne veux pas manger, mon beau lion ?
Et comme la bête me fixait toujours, le gardien reprit :
30 ALFRED 1)1-: MUSSKT INTIME
— Donnez-lui ce morceau de viande, il le prendra peul-èlre de votre main.
Le lion s'avança d'un air très doux, j)iit la viande, la porla au milieu de sa cage; je lui en donnai un autre morceau qu'il porta au même endroit, et d'autres suivirent les premiers. Puis, il se mit à manger, en me regardant très souvent. Quand il eut fini, il s'approcha de la grille où j'étais. Il semblait content de me voir, et suivait tous mes mouvements.
Des Anglais étaient là qui me contemplaient avec autant de curiosité que si j'avais été le lion luimême.
Avant de partir je lis, par un signe de la main, mes adieux à Marzo. Le lion vint appuyer sa tête contre la grille :
— Je crois que vous pourriez le toucher remarqua le gardien
Je n'osai pas, mais, les jours suivants (car je re\ins le voir), je lui posais la main sur la tête avant de le (juitler, en ajoutant :
— Au revoir, mon beau lion, à demain.
Cela dura plus d'un mois; mon lion ne mangeait pas avant que je ne fusse arrivée. Le gardien me dit : • — Il sait quand vous mettez le pied dans le jardin cl. quand vous êtes près d'avancer, il écoute.
nuelquel'ois, en sortant de voir le lion, nous entrions dans un certain café prendre un verre de bière. M. de Musset, passant un joui- devant le coinptoii" j»onr jiaycr, remarqua une pierre en
grès, de forme carrée, trouée au milieu, qui servait à recevoir les allumettes; trouvant cela commode, il demanda le prix.
— Deux francs, répondit- on.
— Prenez-en deux, fit-il et il jeta cinq francs sur le comptoir.
On enveloppa les porte-allumettes et l'on me rendit un franc. Monsieur observa assez sèchement que je ne devais pas attendre qu'on me rendit la monnaie, que cela ne lui plaisait pas.
Je possède encore une de ces pierres, j'ai donné l'autre à M. Paul de Musset.
Quelquefois aussi, en quittant le Jardin des Plantes, nous allions dîner au Bœuf à la Mode, restaurant alors en vogue qui se trouvait rue de Valois.
M. de Musset désirant fumer, nous dînions seuls dans un cabinet.
En sortant pour payer :
— Vous allez voir au comptoir, dit-il, une jolie femme qui ne manque jamais de m'offrir une prise de tabac que j'accepte régulièrement et qu« j'emporte dehors...
Ensuite, nous allions au théâtre, aux Français ou ailleurs.
Le soir, en rentrant. Monsieur allait au café Drançay, tout à côté du 23, quai Voltaire, où nous habitions; pendant qu'il buvait sa bière, je m'asseyais près du comptoir et je causais avec M""* Drançay.
ïJ2 alfi{i:d dk musset intime
Un soir, je la trouvai triste, les yeux rouges; elle avait pleuré.
Elle me conta tout bas ceci : M. Drançav voulait noyer une petite chienne qui était là tous les soirs et que le poêle ne manquait pas de caresser en sortant.
Ce dernier dit tout à coup :
— Où est la petite chienne? Elle n'est pasv enue me dire bonsoir.
En deux mots, je lui racontai que celte chienne serait noyée parce qu'elle allait avoir des i)etils.
M. de Musset, dont la sensibilité était extrême meni vive, s'en montra affecté.
— Que faut-il faire? me demanda-t-il. Nous ne pouvons pas la prendre, cette bête.
— Demandez à M. Drançay un petit chien. Aussitôt M. Alfred alla trouver le cafetier qui
jouait aux cartes dans une autre salle.
— Monsieur, lui dit-il avec sa politesse de gentilhomme, je suis un de vos clients habituels.
— Je le sais et m'en honore... Monsieur Alfred de Musset, n'est-ce pas?
— Lui-même... et qui sollicite de votre obligeance une légèrefaveur.
— Trop heureux; de quoi s'agit-il?
— Voici. Seriez-vous assez bon pour me réserver un chien de votre petite chienne?
— Ouoi!... de cette affreuse mère?
— Elle n'est pas, effectivement, des plus jolies... Mais, (\ue voulez-v(»ns, c'est un caprice!
— Nul plus que vous n'a le droit d'en avoir... Mais vous pouvez vous vanter de lui avoir sauvé la vie ; j'allais la noyer.
M4 ♦'#*tV af^y^'-y- t»^MjL^e.^XJ>\^ y'ty\^\e.,,<^*—. /u^é^*-t*J'»^ f»t^ ty/^t^ é->*^ ■i^e,<^at,tjc i^ui»^ *t^ y^-^*-- tf'ï^ e^«*«-»^
Fac-similé d'une lettre d'Alfred de Musset à Adèle Colin.
— Vraiment !
— J'y renonce en votre faveur.
— Vous consentez donc?
— Certes !
A quelque temps de là, on vint me dire d'aller
ail café Drançay choisir un chien. Je pris le phis petit qui était tout noir.
M. de Musset m'approuva; je le gardai une nuit, 'liais il pleura tant, que je dus le rendre à sa mère pendant une quinzaine.
J'allais le voir tous les jours, souvent je l'apportais à son nouveau maître qui se montrait enchanté de la bonne pensée que nous avions eue.
Quand nous eûmes ce petit chien avec nous, on ne s'occupa plus que de lui. Il fallut lui donner un nom. M. de Musset m'en parla.
— Il faut, observai-jc, un nom court, en deux syllabes.
M. de Musset reprit :
— On l'appellera Vercingétorix!
Je me récriai.
— Préférez-vous qu'on l'appelle Marzo, le nom de notre lion?
— Oui! assurément, on l'appellera Marzo.
Le chien fut, tout de suite, un peu lilou; on lui avait assigné un endroit... pour faire ses nécessités et comme, chaque fois, on bii donnait un petit morceau de sucre, il comprit bien vite que c'était une récompense. Il finit jtar y aller à tout j)ropos.
M. de Musset remanpia que le petit malin avaii un i^oùt immodéré pour le sucre. 11 lui fit voir (pril s'ai)ercevait de .sa tr(Mn])crie,etle menaça de son noucboir. En chien intelligent, Marzo se le tint ])()ur d;t Aussi, dès qu'il avait fait (pu^ltfie
chose dans le cabinet, il venait triomphant nous avertir et recevait sa récompense.
Quand il fut plus grand, les amis de M. de Musset proposèrent, l'un de lui couper les oreilles, l'autre, de lui couper la queue.
M. Alfred répondit :
— On ne lui coupera rien du tout. Celui qui l'a fait naître lui a donné tout ce qu'il lui fallait. Je ne retrancherai rien.
Nous voilà donc munis d'un chien qui nous occupait beaucoup. On lui apprit à rester, quand on sortait, tranquillement dans sa niche.
Lorsqu'on rentrait, c'était une explosion de joie, il nous faisait grande fête.
M. de Musset n'aimait pas que le chien lui léchât la figure ; il lui accordait l'oreille gauche, c'était arrangé, reçu, et le chien en prit l'habitude.
Il avait été convenu que Marzo ne mangerait jamais de viande pour éviter les mauvaises odeurs. Pendant quelque temps, l'animal s'accommoda de ce régime. Mais bientôt, je remarquai qu'il ne marchait que sur trois pattes. Il finit même par ne plus se servir d'une des pattes de derrière; cette malheureuse patte devint presque inerte. Nous ne savions que faire.
Je le portai chez un vétérinaire qui allongea la patte malade, la ficela dans de petites planchettes et prescrivit que le chien restât plusieurs jours étendu sur un matelas, maintenu par des chiffons fixés autour de lui. (Goût : cinq francs.)
36 ALFHKD DE MUSSHT INTIME
J'exécutai tout cela très scrupuleusement, puis je sortis pour faire une course. En rentrant, j'allai voir mon chien: plus de Mar/j»! 11 s'était caché dans la chambre de son maître; il ne restait sur son lit que les planchettes, les ficelles et les chiffons qui l'enveloppaient.
Quand je dis cela à M. Alfred, il répliqua :
— Si le chien a tout arraché, c'est que ça ne pouvait que lui nuire; laissons-le tranquille.
Le chien, lorsqu'on parlait de lui, écoulait d'une manière attentive. Sa patte était presque complètement desséchée.
La propriétaire d'un restaurant où j'allais payer une note me dit, à propos du chien :
— Mon père est vétérinaire à Fontainebleau; il viendra dîner ici dimanche, amenez votre petite bête, il la verra.
Je ne manquai pas de m'y rendre.
Ce monsieur me questionna sur la façon dont nous nourrissions le chien.
— Il ne mange pas de viande? me demanda-t-il.
— Non, jamais.
— C'est un tort. Vous allez lui faire manger. Ions les jours, comme médicament, une côtuletli' de mouton, jusqu'à ce (pi'il soit revenu à son état normal. Quand il aura ses (piatre pattes remises, vous lui ferez une pâtée de Ixruf IxMiillî et de pain trempé dans de l'eau froide, avec nu peu de sel...
Cette consultation ne me Cdûta rien, cHc, et, cependant, n'en fut pas moins bonne, car le chien
fut guéri en moins de quinze jours, et vécut dixsept ans.
Ce n'était pas un chien soumis ; il n'écoutait que son maitre, ne se laissait pas insulter sans protester.
M. Emile Augier lui disait quelquefois :
— Je crois, Marzo, que tu as des puces?
Le chien, furieux, semblait prendre son maître à témoin. Alors M. de Musset intervenait :
— Non, monsieur, Marzo n'a pas de puces.
Le chien s'en allait content, on lui avait rendu justice.
Quand j'habillais M. Alfred, le matin, le chien venait présenter son cou pour avoir la cravate de nuit de son maître, parce que Monsieur, en plaisantant, la lui avait mise une fois.
J'ai vu ce chien passer une soirée à la table de jeu, sur un fauteuil, sans se coucher, parce qu'il avait cette cravate : il se croyait obligé de se tenir comme ces messieurs.
Quand je portais mon livre de comptes, atin d'avoir de l'argent pour aller au marché, le chien venait toujours ; je lui disais :
— Nous allons demander de l'argent pour acheter du bœuf.
Il comprenait. M. de Musset, pour le taquiner, feignait de refuser.
— Je ne donnerai rien.
Le chien me regardait, jappait après son maître; cela recommençait plusieurs fois, le chien jappait plus fort et se fâchait.
38 ALFHliD Di; MLSSIÎT INTIME
Lorsque j'avais reçu rargent, le chien prenait le bas de ma l'obe, m'entraînait vers la porte, comme s'il eût eu peur que l'on me redemandât le prix de sa pitance.
Il aimait bien aussi une patte de poulet, mais il ne la mangeait pas avant que la bonne ne l'ait vue. Elle lui disait:
— Donne-moi cette patte.
Il grognait, grondait, prenait la patte, faisait un tour sur lui-même pour la bien montrer, et ensuite la mangeait. -
Étant rue Rumfort, nous voyions quotidiennement un petit chien noir, qui visitait tous les malins les tas d'ordures de la rue. Quand je sortais, cette petite bête me suivait. Un jour il monta avec nous. M. de Musset le vit, voulut qu'on lui donnât à manger, et, pour qu'il ne couchât pas dehors, paya quelqu'un j)Our lui assurer un gîte.
Une femme crut i-econnaître en lui un chien qu'elle avait perdu. Elle l'injuria, le frappa et l'emporta, disant qu'il lui apj^artenait.
Le chien revint à la maison le lendemain et s'y tint caché jusqu'au soir. Le poète en fut touché. II n'eut pas de repos que je n'eusse retrouvé la mégère et obtenu d'elle qu'elle nous cédât le pauvre animal. Elle le lit \)ouv cinq francs; j'allai payer chez elle. Loulou (c'était le nom de notre nouvel hôte) resta près de la porte pour n'être pas oublié.
Aussitôt (pi'il fut à nous, je le baignai et le fis
propre. Il était très intelligent, et en peu de temps comprit qu'il était de la maison.
Marzo portait à son maître ses lettres tous les matins. i^Iais, un jour, Loulou, plus prompt que lui, les présenta à Monsieur en marchant sur ses pattes de derrière. On lui fit des compliments. Marzo en eut très grand chagrin ; son maître le consola, lui fit comprendre que Loulou n'était qu'un domestique et qu'il fallait le regarder comme tel.
Loulou avait été un très joli chien ; mais il était vieux et avait une maladie de peau qu'il communiqua à Marzo. Me voilà avec deux chiens malades.
M. de Musset s'informait de tous les côtés pou: savoir où il pourrait les faire soigner et guérir.
On lui indiqua un vétérinaire, rue Fontaine-au- Roi, qui ne s'occupait que des chiens.
Quand le praticien vit mes deux hêtes, il me dit qu'il guérirait Marzo mais que l'autre était trop vieux, et qu'il fallait l'éloigner du jeune.
On mit Loulou en pension chez une vieille femme ; on paya sa pension jusqu'à sa mort. C'était le loyer de la femme.
Avant de quitter la rue Rumfort, je fis conduire Marzo chez M. Garamija, le vétérinaire ; j'allais le voir tous les huit jours. On l'avait entièrement rasé.
Quand on emménagea rue du Mont-Thahor, et que l'installation fut faite, j'allai chercher le chien, je le ramenai en voiture; une fois à la maison, il
reconnut tous les meubles, mais il ne trouva pas son maître. Tout à coup, il disparut; impossible de le rcli'ouver, personne ne lavai l vu. M. de Musset, qui allait rentrer pour diner, désirerait certainement voir son chien. Ne sachant que faire, je courus chez ma sœur, rue Rumfort, et j'y trouvai Marzo,
Il était allé d'abord à notre ancien appartement, rue Rumîort, voir la concierge, qui eut de la peine à le reconnaître. Il lui fit comprendre ce qu'il voulait et elle le laissa, faire. Quand il vit l'appartement vide, il alla dans la chambre de Monsieur et se mit à pleurer, à crier. En sortant de là, il était allé chez ma sœur, M°" Chardot ; quand j'arrivai, elle se disposait à me le ramener.
M. de Musset rentra pour dîner peu de temps après Marzo et le trouva fort laid ; mais l'animal lui fit tant de fêle qu'il fallut l'aimer quand même. Je conseillai à M. Alfred de lui parler du petit Baptiste ("'était le domestique qui le tenait quand on le pansait chez le vétérinaire).
A ce nom, le chien devenait furieux, il regardait de tous côtés s'il le voyait venir, se plaignant, ne voulant pes entendre parler de Baptiste. Il nous faisait comprendre qu'il avait été très malheureux.
Plus de trois ans après, un monsieur (jui marchait devant nous, rue Saint-Honoré, sentit quelque chose qui grattait le bas de son i)antalon, ce monsieur se retourna ; vovant Marzo, il dit:
— Petit chien, je le connais.
Je fis la présentation.
— Ah ! il m'a reconnu, il se souvient que je le gâtais; il venait déjeuner avec moi, il aime bien les os de côtelettes.
C'était le vétérinaire.
Marzo aimait le piano. Quand nous étions à Ville-d'Avray, aussitôt qu'on jouait du piano dans le pavillon du jardin de la villa Pradier, Marzo accourait écouter. Mais, comme tous les chiens, il ne pouvait pas entendre l'orgue de Barbarie.
Un jour, étant près de la Madeleine, le chien entendit un orgue; il me quitta en courant et hurlant. J'arrivai quelques minutes après lui à la porte de la rue Saint-Honoré ; je le trouvai en conversation avec un monsieur qui me dit :
— Ce petit chien m'a fait comprendre qu'il désirait que je lui ouvre la porte, et vous le voyez, je lui obéis.
M. de Musset, revenant de voyage, m'envoya un mot pour me dire d'aller le voir quai Voltaire, chez sa mère, où il devait dîner.
J'allai avec Marzo lui porter des lettres.
M. Paul de Musset était là avec son caniche blanc que Marzo détestait cordialement.
M""^ de Musset faisait manger du biscuit à Tobie (c'était le chien de M. Paul).
Elle en offrit à Marzo, qui tourna la tête de côté; alors Madame demanda à M. Alfred :
Ton chien n'aime pas le biscuit?
4^ ALFRED DK Ml SSUT INTIME
— Si, il l'aime bien, il en mange tous les jours; mais je le lui donne tout entier.
Marzo prit le biseuit qu'on lui olTrit el alla le manger assez loin de Tobie.
Marzo connaissait toutes les habitudes de son maître. Le soir, quand j'attendais M. de Musset, c'était lui (jui m'avertissait; il entendait sa voiture et ne se trompait jamais.
M""" de Musset n'admettait pas que Marzo n'eût pas d'àme (1).
(1) Je ne louerai pas Marzo de son amour pour son maître, ce serait l'ollenser ; Marzo ne comprendrait i)as que la reconnaissance soit un mérite, et le dévouement une vertu. 11 ignorera toujours que parmi l'engeance des humains, il existe des ingrats et des envieux. Aujourd'hui, parvenu à l'âge caduc, il se souvient encore de celui qui n'est plus et, quand la gouvernante, sa dernière et fidèle amie, lui parle do son maître, il dresse encore l'oreille, et témoigne qu'il pense à lui, qu'il l'aime et fiu'il l'attend toujours.
Marzo est mort de vieillesse le 28 août 1804, entouré de soins et pleure de son amie. M'"" Martcllet, ne voulant pas que le cor|)s de Marzo lut jeté au lomhereau, chaigea son mari de l'aller enterrer. Le mari part de grand matin, portant Marzo enveloppé dans un journal. 11 va jus«|u'à Auteuil, et voit des ouvriers fci-rassiei-s qui ti'availlaient. Il leur demande la permission de déposer le corps dans le terrain qu'ils étaient en tiain de renmer.
Marzo est enseveli sous une charretée de terre dans vine l'ue nouvelle qui depuis s'est appelée nw de Musset.
(Biographie, par I'all di: Mlsskt.)
M. de Musset avait le caractère très irritable. Il m'arrivait parfois d'être obligée de m'en aller. Je rendais la clé, je sortais de la maison, j'étais renvoyée. Il est vrai que je donnais une clé qui n'était pas la bonne. Je sortais par une porte, je rentrais par une autre. M""' de Musset, dans ces cas-là, me disait de ne pas m'éloigner ; je savais que j'étais nécessaire et j'attendais.
Au bout de quelques heures, Monsieur faisait appeler le père Benoist, le concierge, et lui disait:
— M'"' Colin est allée chez sa sœur, aux Ternes ; allez lui dire qu'elle vienne, je ne suis pas bien portant; je vais être malade, je l'attends.
Après le temps voulu, je rentrais; j'avais mon chapeau, il s'imaginait que je venais des Ternes. M. de Musset me demandait :
— Pourquoi êtes-vous partie? je n'en sais absolument rien!
— Ni moi non plus.
Il fallait peu de chose pour le contenter ; il en
fallait aussi bien peu pour le contrarier. Il lui arrivait d'avoir des impatiences, on n'avait alors qu'à montrer de la douceur et c'était bien vile passé.
M""* de Musset m'écrivait un jour, à ce sujet, une lettre que j'ai relue souvent et que l'on trouvera reproduite plus loin.
M. de Musset n'élait pas seulement bon pour les animaux. Il aurait voulu secourir tout le monde.
Un dimanche, il entra dans ma chambre et trouva une jeune fille qui était venue me voir; elle était de mon pays et j'avais connu sa mère. Celte personne était malade, elle avait un certificat de médecin pour se faire soigner à l'hôpital Beaujon.
Elle était venue afin de me confier ses papiers et son livret de caisse d'épargne.
J'allai voir si Monsieur avait besoin de quelque chose. Il me demanda ce qu'avait cette jeune fille (jui était si triste; j'exposai sa situation. M. de Musset répliqua :
— Vous avez une chambre là-haut. Faites-la coucher ici, il ne faut pas qu'elle aille à l'hôpital, la bonne la soignera. Je serais trop tourmenté de savoir qu'elle s'en va toute seule.
Je donnai des draps, «die alla à la chambre, y fut soignée quinze jours et fut guérie.
Une autre fois, un vieux iialefrenicr, qui couchait dans les greniers à loin ;m-dessus des remises, s'était blessé à la jambe en tombant d'une échelle. M. Alfred avait vu raccident de sa fenêtre.
Lorsqu'on vint me demander du linge pour le panser, M. de Musset me dit :
— Pansez-le vous-même et qu'il vienne tous les jours se faire soigner.
Cela fut fait. Le blessé fut guéri et admis un peu plus tard dans un hospice de vieillards. Quand il sortait de son hospice, il ne manquait pas de venir nous voir et, régulièrement, il recevait une pièce de monnaie.
Il s'en allait content en nous bénissant :
— On nous fait prier le bon Dieu, là-bas. Je n'ai plus que cela à faire : je prie pour M. de Musset et pour vous.
Ce vieillard appartenait à une administration de voitures de remises de la rue du Mont-Thabor.
Rentrant d'un voyage qu'il lit au Havre, M. de Musset me demanda comment j'avais passé mon temps. Je lui dis que j'avais travaillé pour lui (je lui avais fait des chemises). J'expliquerai ici (qu'on me passe ce détail) comment il fallait faire les chemises de M. de Musset.
Afin de ne pas avoir à les boutonner par devant ce qui lui était insupportable, elles étaient toujours prêtes, aussi bien les ordinaires que celles du soir, qui étaient à jabots et manchettes en dentelles ; il suffisait de boutonner deux boutons par derrière et il n'y avait plus à y toucher.
Je rendis compte aussi à Monsieur que nous avions eu avec nous ma petite nièce, une enfant de trois ans. M. de Musset la connaissait bien :
— Où est-elle, cette petite?
— La petite a été reconduite à sa mère ce matin, quand j'ai su que vous alliez arriver.
— Pourquoi avez-vous renvoyé cette enfant? Vous lui avez certainement dit: « 11 faut t'en aller parce que Monsieur va arriver. » Eli bien ! non, je ne veux pas que cette enfant se sauve parce que je viens. Je veux que, séance tenante, on aille lu cliercher.
Il fallut ramener l'enfant. Monsieur lui demanda pourquoi elle ne l'avait pas attendu.
— Mais je voulais rester, répondit-elle, ma tante n"a pas voulu. Je lui disais : « Tu gardes bien le chat. » Et puis... je voulais vous dire (]uel(pie chose.
— Eh bitîu! dis-moi (pielque chose.
L'enfant récita :
Le rideau de ma voisine Se soulève lentement.
Elle va, je l'imagine, Prendre l'air uu moment.
On entrouvre la fenêtre :
Je sens mon cœur palpiter.
Elle veut savoii- peut-être Si je suis à guetter.
Mais, hélas ! ce n'est qu'un rêve, Ma voisine aime un lourdaud, Et c'est le vent (|ui soulève Le coin de son rideau.
— Ce sont des vei'S de moi «pie lu me dis là !
— Non, c'est ma tante qui me les a appris pour vous les réciter.
Cet homme bon par excellence, craignait que l'enfant ne vînt à penser qu'elle fût obligée de se sauver quand il venait.
On renvoya la petite qui fut contente et le poète aussi.
M. de Musset était d'une sensibilité sans exemple. Rien ne lui était plus pénible que de penser qu'il avait fait de la peine à quelqu'un. Il exagérait des mots sans importance dits à quelques amis dans u^ moment de vivacité. Il n'était pas tranquille qu'il n'eût écrit et ne se fût excusé.
Prêt à prendre sa plume, je lui conseillais d'attendre au lendemain pour écrire et souvent, après une nuit de sommeil, il trouvait que la chose n'en valait pas la peine ; c'était la vérité.
Sa sensibilité allait jusqu'à regretter une phrase, un mot qui auraient pu lui échapper dans le cours d'une discussion quelconque.
Un soir, il rentra triste du café de la Régence. Il était inquiet, soucieux. Sans que je l'interroge, il me dit :
— Il faut que j'écrive au capitaine d'Arpentigny, J'ai peut-être été violent avec lui. Il contrecarrait mes idées. Je lui ai répondu un peu vivement. Je le regrette ; en somme, c'est un homme dont j'aime la société. Il faut que je lui demande d'oubliée ce moment de vivacité .
AS Al.FHKD DK MUSSET INTIMF.
— Si VOUS me le permettez, je vous dirai qu'il ne faut pas écrire dans ces cas-là. M. d'Arpentigny aime beaucoup à raconter ce qui lui arrive. Qui sait?... plus tard..., si vous n'étiez pas toujours de son avis... Il n'est pas utile qu'il ait dans les mains une lettre de vous, pour affirmer que vous regrettez quel(juefois vos paroles!... Laissez-moi faire, j'irai demain le voir... Je vous le ramènerai à diner... Tout s'arrangera sans écritures...
Je trouvai M. d'Arpentigny dans sa très modeste chambre. Je lui dis :
— M. de Musset est tout chagrin d'une altercation (jue vous avez eue ensemble. Le connaissant toujours prêt à se donner tort dans les discussions qu'il peut avoir avec ses amis, je viens vous inviter à diner à la maison et à tenir ce différend comme terminé.
Les choses s'arrangèrent comme je l'avais prévu.
M. d'Arpentigny était un capitaine en retraite, fort aimable, dont la conversation jdaisait au poète.
C'était un disciple de DesbaroUes, il s'occupait de chiromancie.
Un jour il lit i-emarquer à M. de Musset qu'il avait les mains de Voltaire; le poète n'en parut pas llatlé et, ])0ur détourner la conversation, il lui demanda de regarder les miennes. M. d'Arpentigny répondit laconiquement :
— Bouchon de liège (!!!).
(Citons un nouveau trait de charité. C'était rue Rumforl en JXiO.
Je faisais raiimône à un grand garçon qui cherchait de l'ouvrage; c'était un Polonais. Il me demandait presque toujours deux sous pour son coucher, et quelquefois deux sous pour manger.
Je connaissais un comte polonais qui demeurait dans notre rue.
Je me permis d'aller le voir pour lui demander s'il connaissait ce malheureux.
Il me répondit :
— C'est un brave et honnête homme, ancien soldat polonais. Il fut au service d'un officier riche, dont il sauva la fortune menacée. Cet officier le considérait beaucoup. Il mourut, sa fortune se dispersa et disparut. Cet homme est venu se recommander à moi. Je lui donne quelquefois ; mais j'ai tant de ces malheureux compatriotes!... Si vous pouvez faire quelque chose pour lui, c'est une aumône bien placée.
Ce garçon trouvait un abri pour deux sous, et il mangeait des arlequins pour la même somme. Quand il trouvait cela il ne cherchait plus que du ravail. Je dis à M. de Musset ce que j'avais appris sur cet homme. Monsieur voulait que je lui donne dix sous par jour; je lui dis que je ne pouvais pas
La comtesse Kalergis, une grande dame polonaise, fille du gouverneur de Varsovie, était une de ces dames que M. de Musset rencontrait à la présidence. Elle était belle, gracieuse, M. de Musset la voyait souvent.
Elle vint un jour en voiture l'inviter à dîner. Elle
Tne vit faire la charité à ce Polonais, me fit appeler par son domestique, et me demanda ce que me voulait cet homme.
— Je lui donne souvent deux sous ou quatre sous.
— Que peut faire cet homme avec si peu ?
— Avec deux sousil mange, et deux autres sous il a un abri pour la nuit.
— Je voudrais aussi lui faire Taumùne, me dit la comtesse; envoyez-le moi un jour à dix heures. Voici mon adresse.
J'envoyai mon Polonais chez cette dame avec son adresse écrite par elle-même. Les domestiques reçurent le pauvre diable comme un voleur.
Un peu plus tard la comtesse me demanda pourquoi je ne lui avais pas envoyé mon Polonais. Je lui racontai ce qui s'était passé, et, pour que la chose ne se renouvelât pas, elle écrivit sur sa carte pour qu'il soit admis à lui parler. Il ne fut pas plus heureux. On lui demanda son adresse. Son adresse, à un homme qui couche à la corde i)onr deux sous afin de n être pas arrêté !
Quelques jours plus tard, je portais une lettre (le Monsieur à la comtesse et, en attendant la réponse, le maître d'hôtel de la maison me dit sèchement :
— Mademoiselle, quand on a V avantage de venir <lans une maison comme celle-ci, il ne faut pas V envoyer les nuMidiaiits, les vagal)onds que vous rencontrez dans la nie. Ici on l'ait ranmùne. Avanl
de donner, on prend des renseignements. On tâche de savoir si les gens sont dignes qu'on s'occupe d'eux, et, après, on sait à qui l'on a affaire.
Je vous fais grâce de ce que je répondis à ce laquais important et malappris. Je contai à M. de Musset ce qui m'était arrivé chez la comtesse.
A la première occasion, quand M. de Musset la rencontra, il lui dit :
— Voici donc comment les grandes dames font l'aumône. Quand vous voyez un pauvre, vous en faites part à votre domestique, lequel juge quelquefois à propos de prendre une voiture, d'aller aux renseignements, et pendant ce temps-là le malheureux peut mourir de faim. Moi, madame, je m'y prends autrement, et c'est beaucoup plus simple. Je sors quarante sous de ma poche, je les donne, et l'homme mange, sans que je sache où il loge.
Je fus quelque temps sans revoir le Polonais. Un jour il arriva tout joyeux, me disant qu'il avait trouvé de l'ouvrage, qu'il pourrait gagner dix à douze sous par jour, suivant la quantité de cannes qu'il polirait.
Son travail consistait à polir en frottant avec les doigts les bâtons de bois destinés à faire des cannes. Je le revis un peu plus tard toujours content. Ses doigts étaient couleur d'acajou et durs comme de la corne ; il ne pouvait plus ouvrir ni fermer la main entièrement ; mais il gagnait sa vie....
M. de Musset me raconta un jour qu'il venait
de voir chez une marchande d'antiquités qui demeu' rait à notre porte, 21, quai Voltaire, une vieille toile qui lui plaisait. C'était le Concert Champêtre du Giorgione. Il me dit :
— Allez le voir, je ne le crois pas trop cher. Enchantée de faire une affaire, dans un moment
où les commerçants ne faisaient rien, la marchande me demanda :
— M. de Musset payera-t-il, et comment?
Je rentrai à la maison, non pas pour parler du tableau puisque je n'y connaissais rien, mais pour me renseigner auprès de Monsieur sur la façon dont il paierait cette femme. lime répondit :
— Je donnerai chaque mois quelque chose, vous vous chargerez de cela.
L'affaire fut conclue dans ces conditions; on livra le tableau et, quand tout fut payé, la marchande me donna un pastel que Monsieur avait trouvé joli.
J'ai encore ce tableau.
J'étais heureuse quand je pouvais faire plaisir à M. de Musset; c'était le meilleur des hommes. Lorsqu'il eut son tableau, il resta plusieurs jours sans sortir, admirant cet objet d'art.
Avant que je ne fusse clicz M™" de Musset, on racontait (pie M. Alfred rentrant de voyage demanda à la bonne s'il était arrivé quelque chose pour lui.
— Oui, monsieur, il y a des letli-cs, des livres et un « bonhomme ».
— Quel bonhomme?
— Le voici.
Le « bonhomme », c'était le buste d'Augustine Brohan. Le poète trouvait cela révoltant, on en parlait à table et tout le monde riait.
M. Alfred, lui, ne riait pas. Il ajoutait :
— C'est comme la mère Valette, notre concierge, une grosse femme... courte... qui a à peine forme humaine... En entrant chez moi m'apporter mes lettres elle s'écrie, en voyant la Vénus de Milo : (( Ah! que je chuïs contente, monchieur, en voi'à une qui est encore plus jroche que moi !... »
Fendant une absence de M"* de Musset qui était à Angers, M. Paul eut un duel avec un homme de lettres que je ne désignerai que par ses initiales A. F. On le ramena à la maison, blessé. Il avait reçu, au bras, une piqûre en séton de sept à huit centimètres.
M. Faul demanda à son frère s'il voulait me permettre de soigner sa plaie. Les soins consistaient à laisser tomber continuellement avec une éponge de l'eau fraîche sur le bras endommagé.
M. Alfred m'autorisa à le faire. Cela dura quelques jours.
M. Faul m'avertit mystérieusement qu'une dame viendrait le voii-, ({u'elle demanderait M"° Colin et que je l'amènerais chez lui. Kn effet une dame, gi'andc, élégante, voilée, habillée de noir, vint régulièi-enienl |)('ii(l;iiil quelques jours; aussitôt (ju'elle ari'ivait je la faisais entrer ])rès du blessé.
La blessure ne fut i)as grave, on pouvait pourtant avoir (|iicl(jue crainte.
M. Paul de Musset était très maigre, au point qu'un mauvais plaisant disait à son adversaire :
— C'est heureux que tu l'aies piqué dans le gras du bras.
Quand il fut entièrement guéri, M. Paul me dit :
— Vous allez me rendre encore un service qui ne gênera en rien ceux que vous rendez à mon frère. Le matin, avant midi, pendant que M. Alfred est au théâtre pour la répétition, il faudra, sans que mon frère en sache rien, m'apporter mes lettres tous les jours dans l'endroit que je vais vous indiquer. Vous pousserez la porte qui seraentr'ouverte ; une petite table sera là, vous poserez les lettres dessus ; vous n'aurez pas autre chose a faire. La literie que j'emporte sera rentrée lorsque ma mère reviendra à Paris. Quand vous écrirez à ma mère et que vous lui donnerez de mes nouvelles, vous lui direz que je suis à la campagne ; si elle vous demande où, vous lui direz que vous ne le savez pas ; de mon côté je vais lui écrire.
Je portai donc tous les jours la correspondance. Quand il venait quelqu'un pour lui, je l'en avertissais par un mot. Gela dura tout l'été.
Malgré la promesse de M. Paul, M""' de Musset rentra avant qu'il n'ait réintégré. Comme toutes choses de la maison m'avaient été confiées, j'avertis M. Paul et tout rentra dans l'ordre. M. Alfred sut le duel, mais ne sut rien de l'équipée. Au domicile où j'avais porté les lettres de M. Paul,
il était resté une cage contenant un petit oiseau étranger; je fus chargée d'aller la prendre sur la même table où je posais précédemment les lettres, cela au jour et à l'heure indiqués. Je rapportai le petit oiseau, et n'ai jamais vu personne dans cette chambre.
A la fin de chaque mois et de chaque trimestre, j'allais recevoir les diverses sommes qui formaient les rentes de M. Alfred ; et, chose fort désagréable, il y avait, au ministère des Finances, des oppositions ; les employés le criaient tout haut, ce qui me contrariait beaucoup. Je voyais môme aussi des commerçants qui me réclamaient de l'argent qui leur était dû. Je m'en plaignis à M. de Musset et, pour le tirer d'embarras, je lui proposai d'entrer en composition avec ses créanciers ; je serais seule à m'en occuper, à la condition qu'il me laisserait chaque mois une somme que je distribuerais à chacun.
M. de Musset y consentit d'autant plus volontiers (pi'il pouvait facilement le faire; et, plus tard, le théâtre lui apporta un appoint très appréciable.
Je commençai par faire lever l'opposition du ministère des Finances.
Les créanciers entrèrent très bien d;ms cette combinaison. Ils furent tous payés.
Je me souviens que l'un deux, Huj,Taud, qui demeurait près de Saint-Sulpice, — c'était un édiluui', — cncliîiiili' (le rcccvdji' son ai'geni par]>('lil('s
sommes, mais d'une manière régulière, me disait en plaisantant :
— Puisque vous payez si bien les dettes de M. de Musset, ne pourriez-vous point vous charger de celles de Gavarni?
M. de Musset était heureux de voir ses dettes payées.
On avait eu confiance en moi, j'avais réussi.
Cette perspective agréable et surtout nouvelle pour lui, semblait lui sourire. Il m'avait demandé de faire vite, en sorte que tout fut rapidement arrangé.
Je l'entendais répéter, se parlant à lui-même :
— Je vais donc vivre sans dettes... Peut-on vivre sans dettes?...
En 1848, aux journées de Juin, un jour que M. Paul et son frère allaient se mettre à table pour déjeuner, ils entendirent battre le « rappel» de la 10' légion.
Ils prirent leurs armes et s'en allèrent rejoindre les autres gardes nationaux sur le pont Royal ; de la fenêtre du quai Voltaire où j'étais, je les vis partir.
Les insurgés approchaient en masse, menaçant le faubourg Saint-Germain, tirant, des coups de fusil, mais ils ne franchirent pas le pont.
Ces messieurs ne rentrèrent que le lendemain. On descendit sur le trottoir des matelas, destinés aux hommes qui devaient passer la nuit pour veiller, de crainte de surprise.
On se cotisa dans la maison, dans le but d'envoyer du linge à l'hôpital de la Charité. On en fit un gros paquet, et comme on ne trouvait personne pour le faire parvenir, je m'en chargeai moi-même avec toutes les précautions d'usage. A chacun des postes, qui étaient très rapprochés, on me donnait un garde pour me conduire au poste voisin, et ainsi de suite jusqu'à destination.
Le docteur Morel-Lavallée, le médecin de M. de Musset, fut un des chirurgiens qui demeurèrent à leur poste jusqu'à ce qu'on n'eût plus besoin de leur concours, fait qui lui valut d'être, décoré dfi la Légion d'honneur. Je vis arriver là des charrettes de blessés.
A l'hôpital on me donna un laissez-passer grâce auquel je rentrai facilement à la maison. J'ai encore ce laissez-passer.
C'est, je crois, ce jour-là que je vis Son Eminence l'archevêque de Paris sortant de la Chambre des députés pour aller en conciliateur aux barricades où l'on se battait furieusement. Si je ne me trompe, c'est môme ce joui-là qu'il fut blessé mortellement.
M"" de Musset étant à Angers et ces messieurs à leurs postes, je me trouvais seule à la maison; ce fut une triste période et pendant ers nuits-là on ne dormait guère.
En cette même année, M. Alfred fut invité, comme garde national, à un liaïuinct donné par la 10* légion, (Ml riionncnr d un escadron de flragous.
Le poète ne désirant pas rester longtemps à table avec ces dragons, tous, il est vrai, bons enfants mais quelque peu bruyants, demanda la permission de prendre congé d'eux afin d'aller à la Comédie-Française. Or, pour qu'il jjût sortir de l'endroit où il se trouvait placé, on dut le hisser pardessus la table, ce qui fut fait avec la plus grande facilité ; les dragons l'avaient enlevé et posé à terre sans qu'il s'en doutât.
M. Alfred vint me prendre au quai Voltaire pour aller au Théâtre-Français où l'on nous donna une baignoire.
M. de Musset se débarrassa aussitôt de son ceinturon et de son shako, puis il alla dans les coulisses, me laissant là avec le « fourniment )). Le spectacle terminé, j'attendis jusqu'à ce que les lustres fussent éteints ; mais il ne vint personne.
Je partis chargée de tout l'attirail.
Au moment où j'arrivais à la maison, M. Alfred sortait d'une voiture et je l'entendis qui disait au cocher :
— Je suis donc monté en voiture sans mon sabre, sans shako? Il est vrai que j'ai dîné avec de braves dragons, mais ce n'est certainement pas eux qui m'ont pris mon équipement.
M. d'e Musset m'avait tout simplement oubliée, ce qui, d'ailleurs, arriva bien d'autres fois.
Il me demanda comment j'avais fait pour sortir après l'extinction de toutes les lumières.
Je lui répondis qu'une ouvreuse m'avait conduite dehors.
— Il fallait, reprit-il, lui donner quelque chose.
J'avouai que je n'avais fait que la remercier.
Le poète avait des façons de grand seigneur. Suivant lui, toute attention valait une récompense, et il n'était pas rare qu'il donnât une pièce de deux francs pour un futile service; il ne comprenait pas que moi, qui avais les soucis de son ménage, je ne fisse pas de même.
Un jour, revenant du marché, je rencontrai un tout jeune garçon qui pleurait, s'essuyant les yeux avec sa blouse; je lui demandai pourquoi il se désolait ainsi. 11 me répondit qu'il était bien malheureux, qu'il était venu à Paris pour travailler et ne trouvait pas d'ouvrage.
Je m'informai de son métier et j'appris qu'il était ouvrier en jouets. Gomme il continuait à pleurer, je lui donnai six sous qui me restaient.
En rentrant, je narrai ma rencontre à Monsieur qui me fit poser mon panieret, m'ayant donné quarante sous, m'ordonna de les porter à ce jeune homme.
— Que voulez-vous, dit-il, que ce garçon fasse avec six sous?
Je courus après mon mendiant, je le trouvai rue Jacob; il ne pleurait plus et me remercia. Je lui dis que lorsfju'il serait dans la peine, il vienne rue de Bcaune et que je lui donnerais quelque chose.
Le soir même j'accompagnai M"*® de Musset à l'Ambigu. A la sortie du théâtre, désireuses de ne pas être bousculées, nous avions, suivant notre habitude, laissé la foule s'écouler, et nous eûmes de la peine à trouver une voiture.
Un jeune homme s'empressa d'en faire avancer une. Quand nous y fûmes montées, nous nous aperçûmes que ni l'une ni l'autre n'avions de menue monnaie. Nous nous en excusâmes. Alors ce garçon nous injuria et nous gratifia des épithètes les plus grossières. Gomme il poursuivait notre voiture en continuant ses invectives, je le regardai plus attentivement et je reconnus en lui le jeune ouvrier malheureux que j'avais secouru le matin.
A cette époque, M. de Musset fut pris de fièvre et tomba malade. Il lui arriva un ordre de service pour aller monter sa garde; je m'empressai d'avertir le médecin qui, sur-le-champ, délivra un certificat d'exemption rédigé dans les formes réglementaires; je portai ce certificat chez le sergentmajor, lequel demeurait à côté de notre maison, rue de Beaune ; ne l'ayant pas rencontré, je confiai le papier à sa femme en lui recommandant instamment de ne point oublier de le remettre au sousofficier quand il rentrerait.
— Ne vous tourmentez pas, me dit-elle en riant, j'ai l'habitude de ces commissions-là.
Je rentrai en toute hâte auprès de mon malade et lui rendis compte de ce que je venais de faire.
62 ALFKKI) I)K MUSSET INTIME
(Juclle ne fut pas ma surprise, au bout de quelques jours, en apprenant que M. de Musset venait de recevoir un avis lui enjoignant de se présenter devant le conseil de discipline pour avoir manqué de monter sa garde !
— Vous n'avez donc pas porté mon certificat? me demanda, tout inquiet, M. Alfred.
Sans m'attarder à des explications inutiles, je courus chez la femme du sergent. Je lui dis :
— Vous n'avez donc pas remis à votre mari le papier que je vous ai apporté pour lui?
— Quel papier? me demanda-t-elle tranquillement.
Je lui rafraîchis la mémoire sur un ton de vivacité qui la tu sortir de son calme et elle me dit :
— Eli bien ! vous savez, votre papier, il est perdu. Mais ne vous tourmentez pas, je vais vous en faire un autre où je marquerai que c'est moi qui ai perdu le certificat d'cxemjilion (jue vous m'avez apporté.
Je me tranquillisai eL j'apportai à M. de Musset ce certificat d'un nouveau genre, bien contente d'avoir terminé heureusement cette affaire. Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Quand M. Alfred reçut le papier de mes mains, il médit:
— (jardez-le, votre certificat, et allez le porter au conseil de discipline, car pour rien au monde vous ne m'y feriez aller moi-même !
Je me résignai, Jt; rr|)iis mon j)apier et au jour fixé je me i-endis au conseil dediscipline.
J'arrivai dans une salle encombrée de gardes nationaux ; je faisais là une singulière figure au milieu de tous ces uniformes. Cependant, je ne perdis pas contenance; mais lorsqu'on appela M. Alfred de Musset et que je me levai pour répondre, je vis des hommes rire. J'aurais bien voulu être dehors.
On débrouilla le mieux qu'on put ce certificat. On fit venir le sergent-major. Un capitaine le sermonna, comme de juste; tout cela dura très longtemps.
Enfin, après bien des criailleries, on finit par me remettre une lettre à porter rue du Dragon, chez un officier qui devait signer l'acquittement de M. Alfred de Musset.
Je repartis me demandant si cette comédie finirait jamais.
Arrivée rue du Dragon, je remis la lettre à un ordonnance en lui disant que j'attendais la réponse.
J'entendis un grand bruit de bottes, et l'officier parut lui-même, en manches de chemise, avec son pantalon d'où pendaient de grandes bretelles.
A ma vue, il fit un mouvement pour se retirer, et dit :
— Mais ce n est pas un garde, c'est une femme ! J'avais tellement hâte d'en finir que je lui dis :
— Gela ne fait rien. Je viens pour M. de Musset et je vous prie, monsieur, de signer mon papier.
Il me le donna et je revins à la maison soulagée d'un grand poids.
Et voilà comment j'ai comparu au conseil de discipline de la 10' légion de la garde nationale, en 1848.
Fêtant au quai Voltaire, M. de Musset me fit porter ses comédies à M. Delaunay. C'était, à cette époque (1848), un tout jeune homme. Il demeurait aux environs de l'Odéon. Je remis le volume et la lettre au concierge.
Le lendemain, à 10 heures, M. Delaunay venait dire à M. de Musset qu'il savait tous les rôles qui étaient de son emploi dans les comédies que le poète lui avait envoyées.
M. de Musset, enchanté de la manière dont ce jeune interprète comprenait et récitait, n'eut pas de repos qu'il n'ait obtenu son entrée au Théâtre- Français.
On sait la carrière brillante que M. Delaunay a parcourue à ce théâtre.
Vers le mois de juin 1849, M°" de Musset m'écrivit d'Angers :
« Je vous prie de voir dans vos courses, si, dans votre voisinnge, vous pourriez trouver deux petits appartements, dans la même maison, qui fussent à notre convenance et qui ne soient jias trop chers.
« Je ne veux pas dépasser, pour le mien, plus de cinq à six cents francs. Et j'aimerais qu'il fût sur le quai Voltaire, ce qui ne sera probablement pas possible.
« Quand j'arriverai, dans les premiers jours d'août, j'irai voir ceux qui vous auront paru convenables, et je choisirai celui qui m'ira le mieux. »
Dans une conversation avec M. Paul, je lui fis part du désir de M""^ de Musset.
— N'en faites rien, me dit-il, nous ne voulons pas que ma mère demeure près d'Alfred. Elle le croirait toujours malade. Ne vous occupez pas de cela.
En 18,S8, Alfred de Musset, déjà célèbre comme poète et auteur dramatique, venait de publier ses Contes et nouvelles dans la Revue des Deux- Mondes, montrant ainsi une nouvelle face de son talent. Mais cela donnait plus de gloire que de profit ; ce que lui rapportaient ses écrits, et la rente qu'il tenait de sa famille assuraient certainement sa vie matérielle, mais l'auteur de Frédéric et Bernerette n'eût pas été mécontent de trouver un emploi qui lui laissât la liberté de travailler à sa guise, et dont les émoluments lui eussent permis de satisfaire à toutes ses fantaisies.
Cet emploi vint s'offrir de lui-même. S. M. Louis-Pliilippe, voulant améliorer divers services des bibliolbèques de la maison rlu Roi, chargea M. Vatout, son bil)liotliécaire et secrélaire jiarliculier, de les réorganiser. Bien qu'il dût ronnaiiro M. Vatout, qui remplissait ces fonctions de secrétaire depuis de longues années, ("I quil II riail j)as sans avoii- rencontré à Neuilly, Alfred de Musset
préféra s'adi^esser à son ancien condisciple, le duc d'Orléans, dont la haute protection ne pouvait lui faire défaut.
« Les journaux annoncent, écrivait-il au duc, que M. Va tout est chargé de la réorganisation des bibliothèques de la maison du Roi. J'ose recourir à la bonté de Votre Altesse et la supplier de me recommander à M. Vatout. J'espère en cette occasion que Votre Altesse Royale me pardonnera de l'importuner et qu'Elle voudra bien ne voir dans les demandes que je lui adresse, qu'un désir de cultiver, grâce aux bontés de Votre Altesse, des goûts qui ont dirigé toutes mes études et auxquels ma position ne mie permet pas de me livrer entièrement. »
Le duc d'Orléans avait à cœur de réparer l'accueil déplorable fait par son père au sonnet : Au Roi, après l'attentat de Meunier. Aussi la réponse ne se fit pas attendre et, dans une lettre en date du 22 octobre 4838, M. de Montalivet, en même temps que ses félicitations, adressait à Alfred de Musset copie du décret suivant :
MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR
Nous, pair de France, ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur,
Avons arrêté et arrêtons ce qui suit :
Article premier. — M. Alfred de Musset est nommé conservateur de la Bibliothèque du ministère de l'Intérieur, de la collection des médailles et du dépôt des ouvrages publiés à Paris et dans les départements:
Art. 2. — M. Alfred de Musset jouira de ladite
68 AI.FIJKl) l)K MUSSKT INTIMK
qualité et à partir du 1" novembre prochain d'un traitement annuel de trois mille francs, qui sera imputé sur le crédit du chapitre premier du budget de notre ministère ;
Art. 3. — Le secrétaire général du ministère et le chef de comptabilité générale, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté.
Fait à Paris, le 19 octobre 1838.