‹ Alfred de Musset intimeChapitre 12 sur 30 · ALIHKI» 1)1-: MUS^-ET INTIME · texte numérisé non relu

ALIHKI» 1)1-: MUS^-ET INTIME

cisémenl sur ces vers, quand tout le reste est â merveille, voilà ce qui me fait une peine affreuse.

Y a-t-il un moyen quelconque de revenir sur cette faute, soit par un erratum, soit en réimprimant les vers à part? Soyez assez bon pour me répondre un mot, je vous en supplie. J'ai dans ce moment la tête d'un malade. J'espère, en tout cas, que vous ne m'en voudrez pas d'un vrai désespoir dont l'expression est involontaire. J'espère surtout que vous ne me croirez pas trop peu reconnaissant de la peine que vous avez prise.

Mille amitiés.

A pr los de cette maladie, je me souviens dune anecdote amusante.

J'ai dit, ailleurs, Taffeclion du poète pour les animaux et, en particulier, les chiens. Cette amitié alla jusqu'au lapin. Voici comment.

Un jour, je dus m'ahsenter qi^elques heures et, pour le distraire |)endant mon éloi,q:nement, je lui apportai un petit lapin (pii vivait dans le voisinage. J'allai faire ma course, et, en rentrant, je rapportai quelques herhes pour donner à cette petite bête. C'estle poète qui, lui-même, les lui donna, et avec (pielle joie d'enranl ! Le lai)in, déjà familiarisé, venait manfj:er dans sa main et Musset était content au possible.

Tous les jours pendant cette maladie, je lui aj)j)ortais l'aniinal. Un matin je restai ini pcii Imin;'lemps à faire miîs emplettes.

11 me dit en rentrant :

ALFRED DE MUSSET INTIME llo

— Tu ne reviens pas. Je suis seul et je n'ai même pas eu le petit lapin.

Depuis cette époque, jamais Musset ne mangea de lapin.

M. Alfred de Musset marchait peu, ne prenait jamais d'omnibus ; quand il voyait ces sortes de véhicules, il disait :

— Ce sont les voitures de mon frère.

Il prenait un fiacre ; cette voiture numérotée ne coûte que la course, on n'a pas besoin de s'occuper ni du cheval ni du cocher.

Il était toujours élégant et correct. Il ne connaissait pas ce qu'on appelle l'ordre, l'économie, ni la valeur de l'argent. Cependant, il n'achetait rien définitivement sans mon avis. J'allais voir ce qu'il désirait et je payais.

Quand il eut reçu l'argent de Carmosine, il songea à acheter une garniture de cheminée. Il trouva cela chez un marchand de meubles.

En rentrant il me dit ;

— J'ai acheté une pendule, il faut aller la voir. Il m'indiqua l'endroit.

— Elle est de cinq cents francs ; si vous la trouvez convenable, vous la paierez et la ferez apporter.

Je vis la pièce ; c'était une borne de marbre vert surmontée d'une Renommée, couronnée de six petits flambeaux avec candélabres assortis, le tout style Empire.

116 ALFRED I>i: ML>:SET INTIME

Arrivée chez le marchand, j'examinai plusieurs choses, je demandai le prix d'une petite table à ouvrage et, ensuite, celui de la garniture de cheminée qui était bien celle en question, on me dit :

— La table, trente-cinq francs, et la pendule cinq cents francs.

J'offris quatre cents francs de la table et de la garniture de cheminée.

— Vous allez m'apporter cela tout de suite, je paie comptant. Si vous voulez c'est une affaire faite.

On me lit pour la forme quelques objections et on me demanda mon adresse.

Je reçus les objets, je payai, et tout le monde fut content, hormis M. de Musset qui était fâché de ce que j'avais eu tout cela pour quatre cents francs. J'avais marchandé ces braves gens, il n'aimait pas ces choses-là, ça lui gâtait sa belle pendule et l'empêchait de l'admirer. Il n'aurait pas voulu que l'on sût que c'était lui qui était allé le premier chez le marchand.

A cette j)endule je voulus accrocher le balancier, la remonter, la mettre en marche et connaître le son du timbre. M. de Musset se récria :

— Malheureuse! ne louchez jamais à cette pendule, il faut un horloger; faites-en venir un!

Aussitôt que Monsieui' fut parti à ses affaires, je lis marcher la i)endule, et, pendant huit ans, il n'y eut pas à la maison d'autre horloger (jue moi. ^hlis il n'en sut jamais rien.

ALFRED DE MUSSET INTIME iTl

Arsène Houssaye dit dans ses Confessions : (( Musset fut toute sa vie dans du simple acajou. »

Non, M. de Musset ne fut pas toute sa vie dans l'acajou. Nous eûmes l'acajou après que M. Véron eut payé quatre mille francs pour imprimer la comédie de Carmosine.

On acheta alors un très beau bureau en acajou, des fauteuils, des tables, une armoire à glace, des tentures de chambre à coucher en perse dont Monsieur avait choisi le dessin.

C'est alors qu'on eut l'acajou. M. Alfred de Musset admirait tout cela, se croyait riche et était heureux.

11 aima longtemps son intérieur. Il se trouvait bien chez lui. Nous avions aussi pour Monsieur une chaise longue. Le dessin de l'étoffe représentait des pavots. Il disait :

— Là-dessus, je dormirai peut-être!

11 ne désira jamais de meubles plus élégants.

Il allait moins souvent chez M"' Allan, qui était occupée au théâtre avec des rôles nouveaux.

Il arrivait souvent que j'écrivais sous la dictée de M. de Musset et, à mesure que je voyais les vers ou la prose s'aligner sur le papier, je me réjouissais en pensant que tout cela se changerait en droits d'auteur que j'irais recevoir. Mais, voilà que le lendemain matin, en relisant ce qui était écrit, il effaçait, raturait, diminuait, si bien que je disais mon regret de ce travail effacé.

118 ALFRED DK MUSSET INTIMF

Alors lui, tout fâché, s'écriait :

— Taisez-vous, je ne peux pas me fier à vous... Ma parole! si je vous écoutais j'arriverais à faire de mauvais feuilletons à tant la ligne.

Il reprenait, tout sérieux, mais doucement tout de même :

— Ne témoignez jamais, je vous prie, de mécontentement quand je corrige mon travail.

Aussi, de ce jour, je me gardai bien d'aucune réflexion.

Cependant, il s'amusait souvent à m'inlerroger.

— Dites-moi ce que vous croyez bien et juste ; dites ce qui vous plaît dans ce que je viens de vous dicter.

Je lui répondais bonnement, de mon mieux, ce que je pensais. Et, parfois, je fus très fière en voyant que mon grand homme, mon grand poète, approuvait quelques-unes de mes réflexions.

Lorsqu'il fut décidé, d'après l'avis de M""" de Musset, que je serais au service exclusif de M. Alfred, il me dit :

— Vous resterez près de moi si vous voulez; mais n'espérez pas plus que je ne vous promettrai. N'ayez pas la prétention de me diriger, ni de rester thez moi au delà du temps qu'il me plaira de vous garder.

(le fut dans ces humbles conditions (]ue je m'cngagceai et je crois m'ètre tenue toujours modeste» ment dans ce rôle.

CependanI, quand M. Alfred fut persuadé queje

ALFRED DE MUSSET INTIME lî^

n'irais plus au delà des droits qu'il m'avait assignés, il prit confiance en moi et peu à peu, j'eus quelque influence sur lui. Il lui arriva même, en bien des occasions, de me demander conseil. Je disais mon avis, et je crois qu'il ne s'en trouvait pas mal. Je lui ai évité bien souvent des ennuis et des désagréments.

L'existence de brouilles et de raccommodements avec ]VP^ Allan était très contraire à la santé du poète. Les indispositions s'accentuaient au point de devenir de véritables maladies ; sa maladie de cœur était entretenue par les contrariétés trop fréquentes. Le médecin lui avait dit qu'il fallait garder la tranquillité absolue, éviter tout ce qui pouvait le tracasser.

Un jour, étant très souffrant, il avait été convenu que la porte resterait fermée pour tout le monde. M"* Allan écrivit qu'elle viendrait à une heure fixe indiquée, et que Monsieur devait venir lui ouvrir la porte lui-même, qu'elle entendait n'avoir l'assentiment de personne.

Je compris très bien la chose ; elle voulait, comme au quai Voltaire, venir s'installer à côté de mon pauvre malade et cela ne manquait jamais d'éterniser la maladie. Quand il recevait ces visites, il était beaucoup plus malade et plus longtemps.

En ce moment, il avait la fièvre, et, en lisant cette lettre, il devint plus malade encore. Il laissa sa lettre ouverte sur la table de nuit et j'en lus le

contenu. Cette lettre n'était rien moins qu'aimable pour moi. En voyant l'état dans lequel était M. de Musset, je me décidai à ne pas laisser entrer la dame. Cela se fit sans la moindre violence. Mon malade, tout fiévreux, s'endormait par moments et me demandait l'heure, s'endormait dix minutes et s'éveillait; il demandait encore l'heure afin d'être prêt pour aller ouvrir la porte. Chaque fois qu'il s'endormait, j'avançais sa montre de vingt minutes, un quart d'heure. Quand vint le moment d'aller ouvrir la porte à M""* Allan, Monsieur me dit :

— Si tu as quelque chose à aller chercher, tu pourras sortir... J'ai envie de dormir, je resterai seul, je m'en sens la force.

Je sortis, j'allai à l'entresol. Aussitôt que je fus sortie, Monsieur écouta, regardant l'heure et attendant; mais il était d'une heure en avance.

A l'heure indiquée, il ne vint personne; je rentrai à la maison, je trouvai mon pauvre malade très souffrant, très agité.

. Il me dit :

— Entends bien ce que je vais le dire : tu as ici ce (]u'il te faut; ferme la porte et n'ouvre à qui que ce soit. Je ne veux voir personne, ni lire de lettre. Je te défends de bouger de là, je suis assez malade.

La dame vint à l'heure ((u'elle avait fixée; mais on ne l'entendit pas sonner. J'avais tenu toutes les portes closes. Quelcjucs instants après je remis la montre à l'heure de la mienne.

Le soir même arrive une lettre ; la personne «lui

vint avait ordre d'attendre la réponse. Je lui dis que Monsieur m'avait défendu de lui donner aucune lettre, de lui parler de personne.

Le lendemain on vint demander des nouvelles, je dis que Monsieur était malade, qu'il n'allait pas plus mal, mais qu'il ne voyait personne.

Les lettres arrivées dans la journée étaient assemblées sur le plateau.

Quelques jours après, quand le poète fut guéri, la comédienne voulut avoir des explications. Il fallut savoir comment allaient les montres ; la montre de Monsieur était d'accord avec celle de M"^ Allan.

Les explications furent violentes.

— Vous m'avez écrit que vous viendriez à l'heure dite ; au lieu de me reposer, étant très malade, j'ai attendu pendant deux heures. Voyant que vous ne veniez pas, j'ai fait fermer ma porte jusqu'à présent; je me porte bien, je désire être tranquille, ne pas entendre de reproches.

Le raccommodement se fit comme toujours..: jusqu'à la première maladie.

J'expliquai à M. Alfred pourquoi je ne voulais recevoir personne quand il serait malade. Monsieur me donna raison ajoutant qu'il était bien plus tôt guéri quand je le soignais seule.

Toutes les lettres de M""* Allan, qui venaient parla poste m'étaient adressées, c'était convenu.

Quand M. Alfred était bien portant, M""' Allan' venait le prendre. Ils sortaient ensemble en voi-

ture. Je n'avais ni jour ni heure pour attendre Monsieur, excepté quand il m'écrivait de mettre la clef dans un certain coffre à bois placé sur le palier ; cela voulait dire qu'il rentrerait dans la nuit.

On me le ramena un jour, malade: il s(» coucha tout de suite.

Après être restée plus de temps qu'il ne fallait, M""* AUan avertit ({u'elle reviendrait le lendemain, qu'elle resterait, qu'on lui apporterait son diner.

Monsieur lui répondit:

— Il n'est pas nécessaire que vous veniez pour rester là, M"' Colin a assez à faire avec moi.

La bonne de M""* Allan arriva en même temps, et celle-ci ajouta :

— Au fait si vous m'en croyez, je vous emmène chez moi. J'ai des gens pour vous donner tous les soins nécessaires.

Avant que Monsieur eût \m réfléchir, on l'habilla, on le mit en voiture pour la rue Mogador.

Je rendis les clefs de rappartement, je sortis dé.solée, sans oser rien dire.

M"" de Musset était trop loin pour que je pusse l'avertir. J'allai coucher chez ma sœur Louise, rue Notre-Dame-de-Grâce.

Le lendemain de très grand matin, on frap})a à la porte. C'était la bonne de M°" Allan (]ui m'appor lait une lettre de mon malade, au bas de laquelle étaient quelques lignes d'amende honorable de M-^ Allan.

Voici cette lettre, épître désespérée :

Je n'ai pas fermé l'œil, j'ai les premières atteintes de mes délires ; toi seule les connais. Viens, ne m'abandonne pas.

Tu m'as fait du mal hier soir; mais j'avoue que

je t'en ai fait le premier. Viens, je ne puis me passer

de toi.

Venez, mademoiselle Colin, reprenez votre malade, je vous en prie, et je n'irai le voir que le jour où vous m'avertirez que je peux le faire sans danger pour sa santé et son repos.

Je revins bien vite à la maison, j'aperçus mon poète sortant d'une voiture, pouvant à peine marcher.

Quand il fut chez lui, il se coucha, content d'être dans son lit.

Jl me dit d'un ton mêlé de reproche :

— Pourquoi m'avez-vous laissé partir? Je pouvais en mourir? Oh! je vous ai appelée toute la nuit; je criais : <( M"^ Colin! Je veux M^'^ Colin! » si fort et si souvent, que je leur ai fait peur. . . Fermez la porte ! maintenant on ne m'emmènera plus !

Cette idée, de crier très fort pour reprochera M"' Allan de l'avoir enlevé à mes soins ne m'a pas étonnée.

Il fut question un jour de le marier. Il m'en parla; je lui dis que c'était la seule chose qu'il

n'avait pas essayée, et que je croyais qu'il se trouverait bien en famille ; aimant les enfants, cela lui changerait l'existence qui le tourmentait.

— Oui, peut-être, mais il faudrait que tu restes pour me soigner; tu es au courant de ma maladie, tu sais la diriger. Tu me dis quelquefois: o Vous serez mieux dans une heure, » et c'est toujours vrai. Ma femme aurait peur, peut-être, et me mettrait dans les mains d'un médecin, qui, sous prétexte de me guérir, me rendrait fou. J'en ai été près, avant que tu ne viennes. Non ! je ne veux pas me marier !

M. de Musset était d'une extrême sensibilité ; rien ne lui était plus pénible que de penser d'avoir fait une peine à quelqu'un. Il s'exagérait même des mots sans importance dits à quelques amis dans un moment de vivacité ; et il n'était pas tranquille <\u\\ n'eût écrit et ne se fût excusé.

Quelquefois, entendant M. de Musset se chagriner de peines imaginaires qu'il avait faites et tout prêt à prendre sa plume, je lui disais tout doucement (pi'il ferait bien d'attendre jusqu'au lendemain pour écrire. Il attendait le lendemain et, souvent il trouvait que la chose n'en valait pas la peine. C'était bien la vérité.

M. de Musset avait l'âme compatissante aux pauvres gens.

J'avais autrefois prêté à une dame voisine trentecinq francs pour son fils qui était peintre, et ni la

mère ni le fils ne pouvaient arriver à me rembourser. Ce peintre se nommait F. Ghirardi. Ils imaginèrent pour me rendre cette somme d'organiser une loterie dont l'unique lot était un paysage fait par le fils. Je pris quelques billets et me trouvai à gagner le lot, ce qui fit que j'eus non seulement le tableau, mais mes trente-cinq francs.

M. de Musset me dit alors :

— Ces gens sont pauvres, prenez votre objet d'art, mais rendez les trente-cinq francs, je vous les rembourserai.

Il fit comme il avait dit. Comme je ne savais pas où mettre ce tableau, je le mis avec ceux de Monsieur (1).

Sur le palier, en face de l'appartement qu'habitait M. de Musset, rue Rumfort, était une dame que l'on croyait veuve ; elle avait deux filles, l'une de onze ans, l'autre de quatorze ans.

Son mari, occupé dans une colonie, lui revint un jour en très mauvaise santé.

La dame rassembla aussitôt des médecins pour une consultation. Elle me conta ses ennuis et me dit, qu'elle allait le soigner chez elle.

(1) A sa mort, je dis à M. Paul comment je l'avais eu et comment il se trouvait avec les autres,

M. Paul, à qui il plut, me demanda si j'en voulais un autre à la place. Je reçus un tableau bien plus décoratif. C'est un intérieur turc, où une jolie femme en écoute une autre jouer de la mandoline.

M. Paul me dit :

— Mon frère aimait ce tableau parce qu'il y reconnaissait une femme qu'il a connue.

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— Pourquoi le soigner chez vous? Vous n'êtes pas garde-malade, ni logée pour cela.

Elle me répondit :

— Vous pensez bien que je ne le soignerais pas, s'il devait vivre, mais comme on m'a assuré qu'il en mourrait, j'aime mieux voir les choses par moimême.

Je vis quelquefois le malade ; je dis à sa femme en voyant les ordonnances du médecin :

— On empoisonne votre mari.

Assez souvent, M. de Musset me demandait des nouvelles du voisin. Il me disait:

— Est-il bien soigné?

Je lui disais que je voyais venir le médecin souvent, qu'il était soigné par sa femme et que ses deux filles étaient là.

Ce malheureux ne devait pas vivre longtemps. Un jour vers six heures j'entendis des cris, des larmes ; cet homme venait de mourir.

M. de Musset n'était pas encore l'entré pour dîner et ne vint même que tard.

J'écrivis à M. Desherbiers, son oncle ; je lui racontai l'événement, je le priai de venir passer la journée du lendemain à la maison.

— ^'ous Irouvcrez un prétexte i)our rester avec M. Alfred, ajoutai -je.

Quand Monsieur renUa le soir, tomme d'habitude, je ne <lis pîis un mot de h\ mort du voisin.

M. (le Musset n'inirail i)as aimé savoir la morl

si près de lui. Il se coucha après avoir soupe ; il était même un peu tard.

Vers deux heures du matin, je fus réveillée par un grand coup de sonnette. Je courus à la chambre de Monsieur; je le trouvai méconnaissable, en proie à une terreur affreuse. Il me dit, en me désignant le pied de son lit :

— Mettez-vous à la place qu'occupe un croquemort... Ne bougez pas, il m'attend, il a un drap noir sur le bras, ne vous dérangez pas ; aussitôt que vous cessez de parler, il reparaît.

J'allumai toutes les bougies, j'ouvris les fenêtres et enfin le cauchemar disparut.

Quand M. de Musset fut plus calme, il me demanda des nouvelles du voisin.

Je lui dis qu'il était parti pour la campagne depuis une quinzaine et qu'il allait bien.

Il me dit :

— Quand j'ai eu cette vision, j'ai pensé qu'il était mort.

Voyez ce qui arriva alors qu'il ne savait ri-^n. S'il avait su la mort si près de lui, c'eût été autre chose.

M. Desherbiers arriva vers dix heures du matin^ disant qu'il passerait la journée avec lui, si cela lui plaisait.

— Ah ! mon cher oncle, tu n'as jamais été mieux " 'inspiré que de venir ce matin.

M. de Musset se mit à raconter la vision et la terreur qu'il avait eues pendant la nuit et la grande

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fatigue que lui avait occasionnée ce cauchemar.

Le lendemain de bonne heure, le mort fut cloué dans plusieurs cercueils et envoyé dans les Pyrénées, son pays.

La plupart du temps les hallucinations de M. Alfred ne répondaient à rien de réel, mais ne l'en fatiguaient pas moins horriblement.

La grande difficulté pour la cuisine, chez M. de Musset, était de me procurer du poisson. Il l'aimait beaucoup et en voulait tous les jours ; or, le bon poisson est quelquefois cher.

Il y avait, au marché Saint-Honoré, une marchande complaisante qui me gardait un poisson bien frais et de bonne qualité pour vingt-cinq sous, soit un petit turbot, soit une barbue ou une sole; on sait que ce poisson n'est pas tous les jours en abondance sur le marché. J'étais limitée pour la dépense. J'arrivais toujours à mes fins, et M. de Musset était content.

Les dernières années, j'avais une bonne qui ne savait pas faire la cuisine comme je voulais et surtout comme M. de Musset avait l'habitude de la manger chez lui.

Il m'arrivait souvent d'être occupée avec Monsieur à lire ou à écrire ; la bonne m'appela un jour très mal à propos pendant une lecture, au milieu d'un passage intéressaul ; je posai le livre pour aller prendre des provisions dans une chambre noire qui était à côté de la cuisine.

Monsieur, fâché, m'y suivit, m'y enferma et mit la clé dans sa poche. J'étais prise, il partit content.

Je demandai à la bonne de me jeter, par un carreau qui communiquait avec la cuisine, un tournevis, je dévissai la serrure. Une fois la porte ouverte, je revissai la serrure et tirai la porte qui fut fermée comme avant. Je fis la sauce du poisson et j'allai prévenir Monsieur qu'il était servi.

Quand j'entrai, il se promenait dans le salon, monologuant, riant du bon tour qu'il m'avait joué.

Je marchais derrière lui, faisant face à une glace. Il s'arrêta et m'apercevant, il n'en crut pas ses yeux. Il se retourna surpris :

— D'où sortez-vous? qui vous a ouvert la porte? — ^^*0h ! vous ne m'avez pas enfermée.

Il alla voir la porte.

Je lui dis :

— Quand il faut sortir, je sors ; il fallait faire la sauce du turbot, elle est faite ; venez à table, vous verrez.

Il appela la bonne, Clémence, et lui dit:

— J'ai enfermé M'"' Colin dans la chambre noire ; qui est venu lui ouvrir?

— Ce n'est pas moi, monsieur.

— Je vous crois, j'ai la clé dans ma poche ! Il fallut, après le dîner, raconter comment j'avais

>;. fait,

^* Je ne me fis pas trop prier pour le lui dire.

— Avec ce tournevis, il n'y a plus de portes fermées?

— Pardon, monsieur, les portes sont feimées .pour ceux qui ne savent pas se servir du tournevis €(t qui ne connaissent pas les serrures. Moi je les connais : toute jeune j'en faisais avec mon père.

Monsieur fut rassuré.

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