‹ Alfred de Musset intimeChapitre 13 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

M. de Musset fut sollicité par ses amis de poser sa candidature à l'Académie.

Son éditeur, M. Charpentier, l'aida beaucoup, fit des démarches, lui donna des conseils sur les personnes qu'il devait voir en premier lieu.

Beaucoup de vieux Académiciens ne connaissaient des œuvres d'Alfred de Musset que les Contes d Espagne, et au premier vote des Immortels il n'eut que cinq voix.

Ce n'était pas encourageant.

M. de Musset reçut une lettre de Victor Hugo ;

21 novembre 1851.

Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalembert possibles.

Victor Hugo.

Il reçut aussi un distique anonyme oi^i on lui disait :

De ton échec, ami, ne porte pas le deuil ;

Tes cinq voix valent mieux que ne vaut le fauteuil.

182 ALFHKl) ni: MISSET INTIMK

Le 20 janvier 1852, M. de Musset lit sa visite académique à M. le comte Mathieu-Molé.

Il possédait de grands chiens qui reçurent le poète comme un ami. Le comte, qui le remarqua, lui dit :

— Monsieur, vous devez être un homme bon, mes chiens vous ont reconnu.

M. (le Musset, malgré sa modestie, avait compris qu'en faisant ses visites académiques, il avait gagné de la considération dans l'esprit de ces Messieurs.

Il fut reyu enfin et succéda à Dupaty, un vaudevilliste qu'il n'avait pas connu.

11 lui fui difficile de faire, dans son discours de réception, l'éloge de cet homme dont il ne connaissait ni la vie, ni les œuvres. Il dut s'informer de divers côtés auprès des contemporains.

La veille delà réception, le poète devint comi)lè- Icment aphone ; il m'envoya chez le D' Cabarrus, médecin homéopathe; ce dernier lui donna une S(»lution (|ui le Liiiérit presijue instantanément.

Aj»rès la réeei»tion académi(pie, on i)réscnta à M. de Musset M"" Louise Colet ; elle demanda une audience et fut reçue chez lui. Elle le pria de lire, dans une i)rochaine séance de l'Académie, des vers qu'elle avait écrits sur rOri^helinat de la eolonie de Mctiray.

M. de Musset y consentit et lut cet ouvrage qui (dilini liue meuli(Ui et une récomi>ense de l'Aca- <h''mie.

Cette dame, encore fort belle malgré sa maturité, chercha à plaire au poète. Elle y réussit et il s'établit entre eux des relations assez suivies.

Entre autres distractions, M. de Musset la mena voir au Jardin des Plantes, le lion Marzo; au moment de le quitter, Monsieur lui dit:

— Faites comme M''" Colin; avant de partir, elle pose la main sur sa tête et il en est fort content.

M"" Colet n'osa pas. Mais elle fut mal avisée d'essayer de le toucher avec le manche de son ombrelle; le lion rugit d'une telle force qu'il fit trembler tout ce qui était autour de lui. M. de Musset me raconta cette visite; nous en avons ri.

Le poète écrivit des vers que j'ai trouvés dans le Gaulois. C'est un sonnet évidemment fait à M"* Colet :

Sous ces arbres cnéris où j'allais à mon tour Pour cueillir en passant, seul, un brin de verveine; Sous ces arbres charmants où votre fraîeiie haleine Disputait au printemps tous les parfums du jour,

Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour,

Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine 5

Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,

Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.

Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente ? Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné ! Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?

0 lion, tu le sais, toi, mon noble enchaîné ;

Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante

Se baissa doucement sur ton front incliné.

Une fois re(,'u à l'Académie française le poète ne manqua pas une séance.

L'Institut en était à la lettre G du dictionnaire. On discuta à propos du chameau dont il est question au chapitre XX, verset 2i de l'Évangile selon Saint-Matthieu :

Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu.

M. de Musset demanda à donner son jugement sur le verset 24 et soutint devant la nohle Assemblée que Jésus n'avait pas dit un chameau, mais bien un câble ; il leur expliqua d'où venait l'erreur.

En traduisant les paroles de l'apôtre, on avait mal compris et mal rendu son idée.

M. de Musset, me répétant ce que je viens d'écrire plus haut, disait:

— Il est probable qu'on écrira mon observation au procès-verbal d'aujourd'hui.

N'ayant jamais entendu un mot de ce chameau et de ce cable, j'ai demandé à un savant ami qui m'a fait l'honneur de me répondre :

Musset avait parfaitement raison au sujet du passage de l'Évangile dont vous me j)arlez.

L'Évniigile est écrit en grec et, en f^rec, le mot qui veut dire chameau veut dire aussi câble, seulement ce dernier sens est moins connu que l'autre ;

le traducteur latin l'ignorait sans doute, de sorte qui'il a écrit chameau au lieu de câble.

M. Lefkbure, Professeur à V Ecole supérieure d'Ali/er.

Quelques semaines après, M. de Musset fut malade et on ne le vit pas à l'Institut.

M. Cousin, le secrétaire perpétuel, vint avec un autre monsieur le voir chez lui et dit en entrant :

— Quand Mahomet ne va pas à la montagne, la montagne va à Mahomet.

On se fit réciproquement de beaux compliments.

M. de Musset fut flatté et très heureux de cette visite. Il en parla à M"° Golet.

Cette dernière se mit à dire des choses que je ne répéterai pas. C'était si peu édifiant que M. de Musset mit fin à ces sarcasmes et lui défendit de jamais parler devant lui de choses pareilles...

Elle continua et lui récita des vers satiriques contre l'Académie.

M. de Musset se fâcha et la menaça d'en instruire qui de droit. Cela amena la brouille finale.

C'est alors que l'on porta le portrait de la dame chez la concierge afin que celle-ci la reconnût et l'empêchât de monter.

Cela n'empêcha rien. Elle arriva un jour comme une bombe et dit brusquement à Monsieur:

— Qu'as-tu fait de mon portrait?

Elle traita si violemment mon pauvre poète que je dus intervenir pour faire cesser cet entretien.

Le poète qui venait de se lever après une maladie et qui était encore très faible, ne pouvait entendre ces disputes.

Cette satire de Louise Colet, parut après la mort du poète, dans la Revue anecdotique des T' et 15 juin 1857.

M. Paul de Musset adressa à ce sujet une lettre de protestation au Directeur de la Gazette de Paris qui l'inséra dans le numéro du 28 juillet.

Voici l'épitaphc que fit Maxime Du Camp à Louise Colet :

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