‹ Alfred de Musset intimeChapitre 15 sur 30 · LE CHANT DES AMIS · texte numérisé non relu

LE CHANT DES AMIS

Cantate

De ta source pure et limpide.

Élance-toi, fleuve argenté!

Porte trois mots, coursier rapide ; Amour, Patrie et Liberté.

Quelle voile au vent déployée Trace dans l'onde un vert sillon ?

Qui t'a jusqu'à nous envoyée?

Quel est ton nom, ton pavillon ?

(1) Paroles d' Alfred de Musset, musique d'Arabroise Thomas exécuté à Lille le 21 janvier 1853; édité primitivement chez Gérard, a été réimprimé chez Brandus.

— JTai porté la céleste flamme En tous lieux où Dieu l'a permis ; Mon pavillon, c'est l'oriflamme; Mon nom, c'est celui des amis.

Fils des Saxons, lils de la France, Vous souvient-il du sang versé ?

Sous le soleil de l'espérance, Voyez-vous L'ombre du passé ?

Le Rhin n'est plus une frontière ; Amis, c'est notre grand chemin.

Et l'Humanité tout entière Sur les deux bords se tend la main.

De ta source pure et limpide,

Retrempe-toi, fleuve argenté ; Redis toujours, coursier rapide :

Amour, Patrie et Liberté.

On ne songeait pas, a celle époque, à la |.,aierre de 1870...

Ici, une lettre d'Ambroise Thomas- :

Monsieur,

J'ai fait en tremblant de la musique sur les belles paroles que vous m'avez données.

Puisque vous avez bien voulu me proposer un rendez-vous chez moi, je viens vous dire que je vous attendrai domam samedi^ de midi à deux heures, ou bien dimanche, de midi à quatre heures.

Je viens de recevoir de Lille une lettre par laquelle on m'annonce que le» sociétés chorales les plus imj)ortaiitos de l'Allemagne et de la Belgique ont donné leur adhésion.

On nous attend avec impatience. Il faut nous hâter,

et je ne veux pas envoyer le morceau à la gravure sans vous avoir vu.

Agréez, je vous prie, les compliments empressés de votre admirateur.

Ambroise Thomas, 8*, rue du Houssaye.

En 1849, lors de la présidenee du prince Louis, M., de Musset allait à toutes les soirées de l'Elysée.

Une société de dames charmantes l'y attirait. Le prince l'accueillait toujours avec joie.

La marquise de Gontades, la comtesse Kalergis, fille du gouverneur de Varsovie, étaient heureuses de l'y rencontrer.

M. de Musset avait vu un soir aux Français le prince-président.

— J'ai vu Votre Altesse à Marion Delorme, lui dit-il le lendemain.

— Oui, monsieur de Musset, pour mes péchés. Musset reprit :

— Ne croyez pas, mon prince, que Victor Hugo soit un homme capable de s'occuper de politique ; un poète ne peut pas être méchant, on ne doit pasle prendre au sérieux. Je serais volontiers sa caution dans ce cas.

Le Président écouta jusqu'au bout et, sans répondre, tourna les talons. M. de Musset ne s'expliquait pas cette pirouette. Elle pesa longtemps sur le cœur du poète.

Il ne pouvait pas comprendre que le prince,

aimable, poli et même gracieux en toute occasion, eût été si fermé, si glacial en cette circonstance.

Plusieurs années se passèrent.

Il fut question de cette soirée au café de la Régence. M. de Musset répétait ce qui lui était arrivé à l'Elysée à propos de Victor Hugo.

— Ne vous en étonnez pas, lui dit M. de Saint- Martin, le contraire m'eût surpris. Après le livre qu'Hugo a écrit contre lui...

M. de Musset ne connaissait pas ce livre et ne pensait jamais au mal, en étant lui-même incapable. Il demanda à M. de Saint-Martin ce (|ui avait été écrit sur Napoléon III.

— Si vous voulez m'attendre un quart d'heure, fit M. de Saint-Martin, j'irai chercher le livre, nous irons le lire chez vous; car ces sortes d'ouvrages ne se lisent pas dans un café.

Je vis venir ces messieurs à dix heures du soii-, heure qui n'était pas liabituelle. On me demanda une lampe, M. de Saint-Martin tira le livre de sa poche. Il lut, et M. de Musset surpris, étonné, disait :

— Est-ce i)0ssible d'écrire et tl'iiuijrimer de pareilles injures! je ne connaissais pas ce ])amphlet. Je comprends maintenant pourquoi le Président m'a tourné le dos sans réi)ondrc.

Ils posèrent le livre sur la table.

M. de Saint-Martin s'en alla. M. de Musset, pris de peur, me lit courii- aju-ès lui pour lui rendre son livre.

M. de Saint-Martin le reprit, moitié riant, moitié sérieux :

— Si l'on m'arrêtait avec ce livre dans ma poche, je ne coucherais pas dans mon lit ce soir...

Le Président avait bien compris que le poète était sans méchanceté et qu'il jugeait les autres d'après lui.

Dans un des moments où Alfred de Musset s'occupait de Rachel, Jules Janin, comme grand critique théâtral, fit paraître, contre elle, un article qu'Alfred de Musset trouva injuste et immérité. Il écrivit au critique :

Votre article est grossier.

Littéralement, vous êtes un enfant à qui il faudrait mettre un bourrelet, et personnellement vous êtes un drôle à qui on devrait interdire l'entrée du Théâtre- Français (1).

M"® Rachel faisant visite au poète, lui dit :

— On se permet donc, avec le Caprice d'avoir une salle comble, les plus jolies femmes de Paris, et plus de trois mille francs de recette (:2)!

M. de Musset répondit :

— J'ai bien vu la salle comble; j'ai vu aussi les jolies femmes; mais quanta la recette, jusqu'à présent, je n'en sais rien.

(1) J'ai eu l'autographe entre les mains. Il fut vendu par M°^^ Paul de Musset, à l'hôtel Drouot, 205 francs d'après un catalogue.

(2) C'était le maximum de ce temps-là.

Rachel garda toujours avec Musset des relations amicales mêlées de malentendus.

Elle invita un jour le poète à dîner, dans son hôtel de la rue Boudreau; la salle à manger était au premier, il fallait donc monter un escalier pour s'y rendre. Cet escalier était peu proportionné avec le reste de la maison. Alfred de Musset offrit le bras à la célèbre tragédienne et eut la maladresse de poser le pied sur le bas de sa robe. Rachel ne put dissimuler un mouvement d'impatience. Musset lui répondit avec vivacité :

— Mademoiselle, quand on possède un bel hôtel, on tâche d'y faire placer un escalier qui ne soi1 })as une échelle de meunier. Mieux vaudrait un salon de moins et un escalier plus laj-ge.

M. de Musset commença à écrire une tragédi.e pour Rachel dont il reste une partie iiniiriméc dans le volume posthume.

Cette composition fut interrompue par diflérentes contrariétés. Rachel ne pensait plus le lendemain à ce qu'elle avait dit la veille. Par suite de sa vci*satililé et de malentendus, et aussi à cause de l'ex- Irémesusceplibililé du poète, la pièce ne fut jamais linie.

La tragédienne donna à la Comédie-Française sa démission de sociétaire, reprit cette démission, j>iiis la redonna de nouveau d'une manière que l'on crut déliuilive; elle devait ymrtir pour rAngleterre.

M. (le Musset écrivit à ce sujet des vers; mais agacé de tous ces changements de volonté, il ne les

donna pas à M"° Racliel et celle-ci ne les a jamais connus.

Je donne ici le fac-similé de l'autographe que je possède (1).

Voici une lettre de M"* Rachel à Alfred de Musset:

Mon cher de Musset,

Bientôt je quitte Paris, ma mauvaise santé mine Rachel et la tragédienne se perdrait elle-même si plus longtemps elle restait aux prises avec des souffrances intolérables.

Dans les premiers jours du mois de mars, je m'embarquerai pour l'Italie où mon médecin m'engage d'aller respirer l'air. Si ma dernière heure n'a pas encore été sonné (sic), la santé pour bientôt. Eh bien! si je peux pendant cinq ou six mois d'un repos complet un rétablissement (sic). Mais comme j'ai tout à craindre, je ne veux pas quitter mes amis sans leur serrer la main avant cet adieu.

Voulez-vous venir chez moi lundi prochain. Mes amis sont les vôtres, ce sont tous gens d'esprit.

N'allez pas me désespérer par un refus, un prétexte honnête.

Votre vieille amie,

Rachel.

Samedi 27.

Il y eut aussi à la maison le buste, de M""' Ristori. Cette tragédienne fut la dernière joie, 4'e dernier enthousiasme d'Alfred de Musset. Il ne manqua qu'une représentation de Mirra. Il fut si souffrant ce soir-là qu'il se vit dans l'impossibilité

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14 i alfrl;i) de mus.skt intimi:;

de sortir. A sa mort, je remis à son frère Paul le billet non utilisé.

Alfred de Musset récitait des vers à la Ristori ; ils ne furent pas écrits. M. Paul me demanda de me les rappeler. Je cherchai longtemps dans ma mémoire ; il s'était passé tant de clioses depuis ce temps! Je rassemblai mes souvenirs et je rétablis le mieux que je pus cette pièce. On Ta imprimée dans la Biographie telle que je l'ai donnée.

Voici les cinq strophes à la Ristori :

Pour Pauline et Rachel, j'ai chanté l'Espérance, Et pour la Maiibran je me suis attristé. Grâce à toi j'aurai vu, dans leur toute-puissance, La Force unie à la Beauté.

Conserve-les longtemps ; celui qui t'en supplie A l'appel du génie eut le cœur toujours prompt. Rapporte en souriant, dans ta belle Italie, Une fleur de France à ton front.

Quelqu'un m'avait bien dit, revenant de voyage. Que nous autres Français nous ne connaissions rien, Qu'il t'avait par hasard entendue au passage Et gardait dans son cœur un cri parti du tien.

Quelqu'un m'avait bien dit que, malgré la misère, La peur, l'oppression, l'orgueil humilié, D'un grand peuple vaincu le genou jusqu'à terre N'avait ))as encore plié;

Que ces dieux de porphyre et de marbre et d'albâtre, Dont le monde romain autrefois fut peuplé. Etaient vivants encore et que, dans un théâtre, Une statue antique, un soir, avait parlé...

Quand onjoudiBeÉtïne au Gymnase-Dramatique, M""' Rose Chéri eut le rôle principal.

M. de Musset disait d'elle :

— C'est une artiste incomparable ; elle sent et exprime tout. On n'a rien à lui dire que des compliments.

En rentrant le soir de la première représentation, un peu triste, M. de Musset écrivit sur la table du salon, sans lumière, les vers suivants :

Ma pièce est jeune, et je suis vieux; Enfant, je n'en suis pas la cause.

Vous nous jouerez bien autre chose, Et tout aussi bien, mais pas mieux.

Ne prenez pas, je vous en prie, Ces mots pour de la flatterie, Ni mes regrets pour des adieux.

Ces vers étaient adressés à M""" Rose Chéri. Il y avait aussi dans Bettine une cantate ; la musique en avait été faite par un ami de jeunesse

146 Al.lUKl) DE iMUSSLT INTIM1-:

de M. de Musset, M. Hermann, mais qu'il avait perdu de vue depuis longtemps.

Il paraît que, d'après les conventions des auteurs dramatiques, un auteur qui veut faire chanter un morceau doit produire une lettre l'autorisant à se servir de cette musique et que cette lettre doit être signée du compositeur.

M. de Musset se mit en quête du musicien. Après des recherches, il le trouva et appril par luimême que, s'étanl converti à la religion catholique, ce M, Hermann ne s'occupait plus de musique mondaine.

Il lui donna son autorisation et lui souhaita un beau succ>!s.

Outre les fièvres et les palpitations qui rendaient la vie malheureuse à Alfred de Musset, il fut pris, environ deux ans avant sa mort, d'une dysenterie qui dura longtemps ; ses jambes enflèrent, et cette dysenterie devint hémorragie.

Le malade s'affaiblissait et perdait beaucoup de sang.

J'étais désolée, j'allai trouver son frère.

Gomme je l'ai dit, je ne devais pas écrire à Angers, sa mère ne devait rien savoir.

Je rencontrai M. Paul à sa porte, rapportant des paquets :

— Ah ! vous faites bien de venir, je pars ce soir pour Angers, je vais aller voir Alfred tout à l'heure.

M. Paul oublia de venir.

Le lendemain, ne sachant que faire, j'écrivis à la princesse de Salm-Kyrbourg, qui aimait M. de Musset, et qui, en toute occasion, me fut toujours de bon conseil.

Je lui dis dans quel embarras je me trouvais avec mon malade qui baissait tous les jours.

La princesse m'envoya une ordonnance du docteur Gluge (1), son médecin de Bruxelles.

Elle m'écrivit de la porter chez le pharmacien, qui me donna la manière de l'administrer au malade.

— Et, aussitôt que le malade ira mieux, vous ferez rôtir un gigot à point, plutôt saignant, vous donnerez à votre malade le jus de ce gigot, par cuillerées à café ; vous irez en augmentant la dose, selon ce que le malade pourra supporter.

M. de Musset avait très bon estomac, il digérait tout ce qu'il mangeait. En quelques jours, je le vis revenir à la santé, à la vie ; très vite il reprit ses forces. Sa mère n'a jamais su les angoisses que j'ai endurées devant cet abandon de sa famille, ni comment j'avais réussi à le guérir. C'était providentiel !

Dans sa dernière maladie, Alfred de Musset me

(1) C'est le pharmacien de la rue Duphot qui reçut et exécuta l'ordonnance du docteur Gluge ; M. Grignon est venu me voir quand j'étais rue du Faubourg-Saint-Honoré, je lui parlai de cette cure. Il s'en souvenait très bien. Il avait toujours été bon pour moi. Quand j'allais à sa pharmacie, il venait lui-même me donner des conseils. J'ai été ti^ès contente de le revoir en 1860.

disait, quand je lui donnais du sirop de gomme avec de l'eau, pour le rafraîchir :

— Si c'était le remède de ta bonne princesse î Le docteur Gluge est mort; M"' Gluge, ayant

su la gratitude que j'avais pour son mari, est venue me voir à Paris, il y a six ans, avec sa fille et son gendre, M. Jaffé.

Je reçois des fleurs de ces dames, qui habitent Nice.

Le 19 janvier 1856, M. Paul de Musset fit jouer à l'Odéon la Revanche de Lauzun.

Il écrivit à M. Alfred pour qu'il assistât à la répétition générale. Cette invitation arriva au moment du dîner. M. Desherbiers dînait avec son neveu. On décida d'y aller tous les trois, le soir même, après le dîner.

Je fus bien aise d'aller là, car Monsieur avait été malade; c'était sa première sortie. Je le ramenai à la maison après avoir déposé M. Desherbiers chez lui. Et s'il avait dû rentrer seul, je voyais certaines pei'sonnes se disposant, autour de lui, à l'enlever à sa sortie. Je lui en parlai après. Il me dit :

— C'est vrai. J'ai mieux fait de rentrer, j'ai besoin de repos.

Nous avons ri.

M. (le Musset aimait la cuisine que je lui faisais, liien souvent, quand il devait diner en ville et <iu'il se sentait de Tappétit, il me disait :

— Donnez-moi à dîner, je mangerai. Chez les

autres, je ne sais pas ce que l'on me sert, souvent je laisse tout.

Je faisais certaine fricassée de poulet dont j'avais apporté la recette de Lons-le-Saunier.

Un journaliste' s'étant attardé un jour à causer avec Monsieur, le poulet était servi dans la casserole sur le réchaud et répandait une bonne odeur.

M. Alfred me dit :

— Avez-vous vu que ce monsieur qui s'en va avait senti votre poulet? Il aurait peut-être bien dîné avec moi. Si j'avais su qu'il y eût de quoi, je l'aurais invité.

Je répondis :

— Quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.

Il aimait aussi le riz peu cuit, au safran, et le macaroni ; c'était un souvenir d'Italie, ce n'était pas le plus mauvais!.,.

Au mois de décembre 1855, par un temps froid et sec, mon père, le père Colin, qui habitait au bord de l'Ain dans le Jura, voulut nous faire goûter le poisson de mon pays.

Il nous envoya une bourriche de truites et d'ombres-chevaliers.

Le tout, bien frais, car ces poissons ne peuvent être transportés qu'avec de grandes précautions.

Le poète fut enchanté. Il invita, avec son frère Paul de Musset, ses amis, MM. Emile Augier, Alfred Arago et Auguste Barre. Ce fut un dîner très joyeux.

Si ces réunions avaient eu lieu plus souvent, mon bon et cher poète eût été plus heureux et moins triste. Dans ces moments de distraction, il ne sentait pas les battements de son cœur ; la gaieté chassait toutes ces misères.

Pendant les cinq mois que M. de Musset vécut tranquillement de la vie rangée, durant l'absence de M"" de Musset, je lui faisais tous les matins une soupe à l'oignon et au fromage de Gruyère à la mode de mon pays. M. de Musset s'en trouvait bien; mais il perdit cette habitude quand il alla chez M""" Allan.

Après chaque indisposition, lorsqu'il avait repris ses forces, M. de Musset, se remettait à travailler.

C'est dans un tel moment que, bien disposé, il me dicta Louison, cette comédie en deux actes et en vers qui fut faite sans interruption et avec plaisir.

Une dame que M. de Musset avait connue autrefois, passant par hasard à Paris le jour de la première représentation de Louison, écrivit à l'auteur hi lettre que voici :

Vendredi, février 1849.

Monsieur Alfred de Musset, aux soins de M. Paul de Musset, bureau du iVa^/o/irt/.

Je ne puis résister au besoin de vous dire que vous venez de faire un petit chef-d'œuvre.

Votre Louison est admirable de grâce et de vérité, de fines.se et de sensibiliti'. Vous pensez et sentez comme Shakespeare, et parlez comme Marivaux : c'est un étrange amalgame dont l'efTet est saisissant.

Vous ne vous souvenez peut-être plus que j'existe ; n'importe, vous avez pris un bon moyen pour perpétuer votre souvenir même dans l'esprit des plus oublieux.

Je vous remercie pour les quelques instants plus qu'agréables que je vous dois.

Christine Trivulce de Belgiojoso.

Il y avait en face de la maison que nous habitions, rue Rumfort, au numéro 12, des enfants de douze à quatorze ans qui, dans leurs jeux, plaisantaient ensemble, disant : « Musset, montre-nous ton Chandelier. » M. de Musset entendit ces enfants demander sur l'air des Lampions à voir le Chandelier. On le jouait au Théâtre-Historique. Il me dit :

— Portez des places à ces enfants. Ils iront voir la pièce.

Avant de monter, je demandai au concierge qui étaient ces enfants. Il me fut répondu :

— Le fils du général de Saint-Amand et un de ses amis...

Je rentrai avec mes billets de théâtre ; je n'avais pas osé offrir à l'enfant d'un général ce que j'aurais donné à tout autre.

Quarante-cinq ^n?, plus tard, lo journal rÉ'c/a/r disait que la gouvernante d'Alfred de Musset vivait encore et habitait faubourg Saint-Honoré, où elle tenait une boutique d'horlogerie. Le dimanche qui suivit cette publication, je vis un monsieur qui passait et repassait, devant ma boutique et qui

ressemblait étrangement à Musset. Enfin, il entra, et, regardant un portrait en pied du poète, me dit :

— Vous êtes madame Martellet; avez-vous demeuré rue Rumfort?

— Oui ! et vous aussi, sans doute ; ne seriezvous pas monsieur de Saint-Amand? Je vous ai vu enfant, je ne vous connais pas ; mais quelque chose me dit que c'est vous qui habitiez rue Rumfort, n- 12.

Il me répondit :

— Oui, mais moi je vous reconnais; vous ne m'avez pas donné de places pour le Chandelier. Plus tard, je vous en ai demandé une pour le jour de la réception de M. de Musset à l'Académie; vous me l'avez envoyée, j'y suis allé; je me le rappelle parfaitement.

M. Imbert de Saint-Amand me questionna sur ma situation, me témoigna de l'intérêt en diverses occasions.

A une dernière visite qu'il me fit rue de Duras où je suis, je fus frappée de la ressemblance qu'il avait avec Alfred de Musset. Je lui fis part de ma remarque.

— On me l'a dit autrefois, réj)iiqua-t-il.

Gomme on le sait, il disait bien les vers et particulièrement ceux de Musset. Je l'entendis (juand j'étais dans ma boutique, j'en fus ravie!...

— ,!(• récite bien les vers, on l'a remarqué quand je disais les Nuits et Rolïa dans les salons.

Imbert de Saint-Amand est mort il y a quel-

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Fac-similé des vers à Rachel.

ques années ; je l'ai appris par les journaux. Il ne reste qu'une personne qui m'a connue chez

Alfred de Musset, c'est M. Hcni^ De La Rozerie, Président honoraire à la Cour des comptes.

Il existait en ce temps, à Paris, un certain Jacquot qui, sous le pseudonyme de Mirecourt, écrivit tant de vilaines choses sur ses contemporains.

Aux premiers mots du biographe de fantaisie demandant à M. de Musset des dates exactes, celui-ci lui répondit, avec une imprudente indignation :

— Vous voulez parler de moi, vous? C'est trop d'audace, je ne vous dirai rien.

— A votre aise, répondit l'auteur; mais, en ce cas, je vous éreinterai.

— Si je ne suis éreinlé que par vous, peu m'importe ! répondit le poète; vous n'êtes pas redoutable. Il faut une autre plume que la vôtre pour •cela et je vous défends d'écrire une ligne sur moi.

Néanmoins, la biographie parut et le poète en eut l'impression la plus désagréable. 11 voulait en demander raison à l'auteur; mais après réflexion, je proposai à M. de Musset de consulter quelqu'un.

J'allai voir M* Benoit Champy, bâtonnier des avocats, qui me dit que la moindre protestation de sa p;ut mettrait en relief le malpropre petit livre; que Jacquot ne demandait ])as mieux que d'ôtrc attaqué par un homme de la valeur de Musset, et à ce propos, il lui rai)pela l'aventure d'Kmile de Oirardin entamant un i)rorès semblable, et n'arrivant, i)our toute satisfaction, qu'à faire lire par Je monde entier un pamphlet.

M. de Musset se rendit à ces excellentes raisons, mais il conserva un grand ressentiment à l'endroit du pseudo Jacquot-Mirecourt. Il écrivit alors:

Aujourd'hui tout le monde cherche une apparence de vérité, depuis le dramaturge, qui du moins vous amuse, jusqu'au biographe qui affiche votre nom(l) sur sa propre infamie, et qui profite du mépris qu'il inspire pour débiter ses plats mensonges, impunément, impudemment !

Je parlais un jour à Alfred de Musset, du curé de mon village ; entre autres choses je lui racontais qu'un dimanche, après les vêpres, le prêtre voyant ses paroissiens qui, réunis dans une grange, dansaient, sautaient les uns contre les autres sans aucune grâce, leur dit :

— Vous ne savez pas danser, vous avez l'air d'imbéciles ; je vais vous apprendre la valse.

Ce qui fut fait ; les plus hardis allèrent chez lui pour l'apprendre, et la montrèrent aux autres.

— Ce prêtre n'avait pas passé sa jeunesse au séminaire? demanda M. de Musset.

— Non, pas entièrement. Il avait d'abord été sous-officier de dragons oii son père était colonel. Ce dernier ordonnait un jour à son fils un exercice équestre qu'il ne voulut pas exécuter.

— Fais-toi prêtre, s'écria-t-il.

(1) Jacquot de Mirecourt avait reproduit le fac-similé d'une lettre d'Alfred de Musset à Augustine Brohan.

Il entra au séminaire et fut prêtre. C'est pour cela qu'il connaissait la valse.

Quand mon curé sut que j'étais chez un poète, il me demanda de lui faire lire quelques-uns de ses ouvrages.

M. de Musset lui envoya un exemplaire de ses œuvres qui firent le bonheur du curé et de ceux des environs.

Ce digne homme écrivit pour remercier M. de Musset et me dit à moi :

— Votre poète connaît le cœur humain.

M. de Musset, comme on le sait, ne pratiquait pas sa religion, mais pour rien au monde il n'aurait choqué quelqu'un dans ses idées et surtout une personne que ses paroles auraient pu influencer.

Un dimanche, M. de Musset eut besoin de la bonne. Apprenant qu'elle était allée à la messe, il me fit cette réflexion :

— Elle a raison, la pauvre fille, il ne faut pas l'en empêcher, au contraire; elle est heureuse de croire et de prier. Pourquoi n'y allez-vous pas aussi à la messe? On dira que je vous en empêche !

— Je ne peux pas, lui répondis-je ; chez vous on se couche trop tard, on ne dort pas assez. Le malin, après ma toilette, vient la vôtre; ensuite je dois aller au marché cl préparer le déjeuner; il ne me reste pas de temps. Si pour vous ou pour moi il était utile de me montrer à l'église, je le

ferais comme je l'ai toujours fait quand je l'ai pu.

Un soir, au sortir du théâtre, M. de Musset fut abordé par un... M. Santiago, Espagnol ou Portugais, je ne sais, qu'il connaissait bien de vue pour l'avoir souvent rencontré. Ce monsieur paraissait un parfait gentilhomme, un viveur, très répandu parmi les boulevardiers ; ayant pris familièrement le bras de M. de Musset, ils se mirent à marcher en causant.

M. de Musset se laissait conduire et dit tout à coup:

— Je rentre chez moi et nous ne sommes plus dans le chemin de ma maison.

— Eh bien! fit l'Espagnol, vous voilà à la porte de chez moi ; si vous voulez monter, je suis à l'entresol.

Le poète se laissa emmener. Il y avait une femme, on présenta M. de Musset, on causa ; tout en causant, on prit un jeu de cartes, on feignit de jouer, on retournait les cartes. Finalement on dit à M. de Musset, qu'il avait perdu trois cents francs.

— J'ai perdu, dit-il, sans avoir joué!

On lui présenta une traite à signer ; on l'en pria d'une manière telle qu'il n'y avait pas à refuser.

— Je ne sais pas ce qui me serait arrivé, dit-il, si je n'avais pas voulu le faire. On m'a bien averti, en sortant, que si je ne pouvais pas payer à l'échéance on me renouvellerait le billet.

— Si VOUS avez signé, observai-je, il faudra payer.

Quelques jours avant l'échéance du billet, le M. Santiago vint voir si l'on pouvait payer ou s'il fallait renouveler. Je répondis :

— Non, M. de Musset fera honneur à sa signature. Mais il tâchera à l'avenir de ne pas faire de mauvaise rencontre.

M. de Musset, à ma connaissance, ne jouait jamais d'argent.

Un soir, au café, avec un homme aimable, riche, un banquier je crois, il joua et perdit toute la soirée ; il perdit environ trois cents francs.

A la fin, ce monsieur, on parfait galant homme, lui dit:

— Vous savez, monsieur de Musset, que nous n'avons mis au jeu ni l'un ni l'autre et que votre perte est une pure plaisanterie. J'ai eu l'honneur de passer une soirée agréable avec vous ; vous aurez votre revanche quand il vous plaira.

Tout se passa en comijlimenls de part et d'au Ire.

M. de Musset, en rentrant, rao parla de sa soirée, me raconta qu'il avait perdu tout le temps, qu'en somme il avait passé une soirée fort agréable avec M. Worms de Romilly, et que l'on n'avait pas joué d'argent.

Au bout d'une quinzaine de jours, M. de Musscl étant à la maison (il avait été souffrant et n'était pas encore l)ien rétabli), une lettre arriva, apportée par un grantl gaillaid (jui ne me disait rien de bon.

Je ne le quittais pas des yeux.

Je remis la lettre à Monsieur.

Dans cette lettre, le banquier qui avait joué avec M. de Musset lui demandait les trois cents francs qu'il avait perdus tel jour en tel endroit désigné.

— Si M. de Musset ne peut pas donner le tout, qu'il donne au moins deux cents francs ; on accepterait même cent francs si cela gênait trop M. de Musset.

Je dis à cet homme que je porterais moi-même la réponse à ce monsieur dans la journée.

— Si vous ne payez pas, répliqua l'homme, rendez-moi la lettre. •

Je m'emparai de la lettre et refusai de la rendre.

M. de Musset ne comprenait pas qu'il avait devant lui un filou qui, ne réussissant pas, voulait ravoir la preuve du vol qu'il voulait faire.

Gomme l'individu ne bougeait pas, j'ajoutai :

— Vous allez sortir plus vite que ça, et soyez content d'en être quitte à si bon marché !

Je parlai haut et le poussai contre la porte. Quand il fut dehors, M. de Musset me dit :

— Vous l'avez mené rudement ; il est vrai qu'il avait l'air décidé, il voulait ravoir cette lettre, qui vient très bien de Worms de Romilly, voyez plutôt sa signature.

Nous la comparâmes avec une lettre de lui ; la lettre, la signature, tout nous parut vrai.

Je sortis dans la journée pour aller rue Tronchet voir M. de Romillv.

Je ne trouvai que M°" de Romilly qui fut stupéfaite en voyant cette lettre.

Elle me dit:

— C'est un faussaire qui vous l'a donnée, elle est très bien imitée. Mais mon mari n'est pas à Paris, il n'a jamais écrit cela. J'ai reçu ce matin un mot de lui, voyez plutôt: il est à Vienne, en Autriche.

Cette dame ajouta :

— Dites à M. de Musset que mon mari m'a parlé, en rentrant, de la soirée qu'il avait passée avec lui, et que M. de Musset avait continuellement perdu; mais que le jeu n'avait été qu'une soirée agréable pour l'un comme pour l'autre. Rien de sérieux.

C'était déjà bien heureux d'avoir éconduit le voleur; seulement il eût mieux valu le faire arrêter.

M. Alfred de Musset avait beaucoup d'amis. Néanmoins dans les dernières années de son existence, ils devinrent rares. Son caractère était changé; les personnes qui lui avaient plu autrefois avaient cessé de lui agréer. Il jugeait les hommes et les choses d'une autre façon. M. Augier fut le dernier pour lequel il se dévoua. Quand il se présenta à l'Académie, M. de Musset en fut très préoccupé, car il désirait beaucoup qu'il fût élu.

Il transcrivait les voles et rapportait le résultat tel (ju'il l'avait écrit, en faisant des barres à l'encre .

M. Augier venait très souvent. Quand Monsieur

le voyait arriver, son visage s'éclairait, il se promettait une bonne journée, car la visite entière était un feu roulant de bons mots, on sentait dans la maison comme de la gaieté.

Malheureusement, le matin même du jour où le sort d'Augier devait se décider, M. de Musset se trouva alité, souffrant.

Par bonheur j'avais invité dèsla veille M. Paul à déjeuner; le plaisir d'avoir quelqu'un à table et l'intérêt qu'il prit à la conversation lui firent peu à peu oublier son mal ; à la fin du repas, il se trouva tout ragaillardi, et le désir d'être utile à Emile Augier aidant, il prit le bras de son frère pour se rendre à l'Académie. Ils arrivèrent juste au moment du vote. M. de Musset rentra tout joyeux. Il avait réussi et disait :

— Si je n'étais pas arrivé, ma seule voix aurait fait manquer l'affaire.

Parti malade, il revenait en bonne santé.

M. Alfred de Musset tenait beaucoup à ses amis.

Il aimait à sentir autour de lui une atmosphère de tendresse et d'affection; c'était même chez lui un besoin.

Il se dévouait de tout son cœur à ceux auxquels il ouvrait sa maison et je crois que personne plus que lui ne pratiqua l'amitié.

Quand M. Augier m'envoya une place pour aller entendre son discours de réception à l'Académie (M. de Musset était mort depuis l'élection), il

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m'avertit que j'aurais une déception; il avait dû couper son discours précisément à l'endroit où il devait rendre hommage à Alfred de Musset.

Voici, Mademoiselle, un billet qui me restait par bonheur.

La séance vous réserve une déception. J'ai supprimé toute une partie de mon discours, et c'est précisément celle où je rendais hommage à notre cher de Musset ; c'est la seule chose que je regrette dans la coupure.

Compliments.

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