‹ Alfred de Musset intimeChapitre 16 sur 30 · E. AUGIER · texte numérisé non relu

E. AUGIER

Je considérai cela comme une ingratitude. Je pensais que mon poète n'aurait jamais consenti à retrancher de son discours un hommage à un ami mort.

M. Alfred Tattet fut son ami de jeunesse et aussi des derniers temps. Il n'était pas- toujours d'accord avec M. de Musset. Celui-ci était devenu susceptible à l'excès et M. Taltcl ne s'en rendait pas compte.

Un jour que M. Tattet était à la maison, pendant que j'habillais Monsieur, celui-ci me demanda de l'argent de poche pour sortir avec son ami. En sa présence je pris de l'argent dans le bureau et je fis remarquer qu'il manquait quinze francs.

Nous avions compté la veille, M. de Musset vélifia la chose et dit :

— C'est vrai, et cependant personne n'a touché à cet argent.

Ces Messieurs partirent ensemble ; je restai tout ennuyée de cette affaire.

Musset rentra le soir, il paraissait soucieux ; il finit par me dire :

— Mon ami Tattet, à propos de l'argent qui manque, m'a dit une chose qui m'a déplu : «Prenez-en votre parti, mon cher ; il faut vous figurer que nous sommes volés par nos domestiques comme dans un bois. )) Après, il s'est mis à parler d'autre chose.

Je dis que M. Tattet pouvait avoir des domestiques voleure :

— J'en ai vu de toutes sortes ; les siens n'ont peut-être pas toute sa confiance, mais je ne vois là rien d'offensant pour moi. Il n'y a qu'une chose qui me préoccupe, c'est que cet argent manque et que je ne peux pas savoir où il est passé.

Après la mort du poète, quand nous avons visité le bureau et la caisse avec M. Paul, nous trouvâmes au bout du tiroir les trois pièces de cent sous ; ces pièces étaient oxydées et empêchaient de retirer la caisse carrée oii était la monnaie. M. Paul me dit :

— Il y a longtemps qu'elles sont là?

Je lui racontai le jugement de M. Tattet et il me répondit :

— Mon frère n'avait pas de méfiance. Il eût été malheureux s'il avait dû compter.

— Mais,, répliquai-je, je comptais pour lui les

receltes et les dépenses ; de cette manière on ne se trompe pas.

M. de Musset fut encore une fois déçu lorsque M. Tatlet, voyant Marzo, s'écria :

— Oh ! quelle horreur de chien vous avez là ! Comment pouvez-vous garder ça chez vous? Faitesle donc noyer, je vous donnerai un beau chien charmant, vous verrez.

Tout cela sonnait mal aux oreilles du poète, lui qui n'aurait pas voulu être la cause de la mort d'une mouche.

— Noyer mon chien ! Mais comment êtes-vous donc fait?

Ces Messieurs ne furent pas d'accord et cela refroidit considérablement les relations...

Alfred Arago fut également un intime de la maison ; mais ce ne fut pas encore là une amitié sans nuage.

On rapporta un jour à M. Alfred que M. Arago tenait sur son compte des propos désobligeants.

M. de Musset qui était très sensible à toutes les blessures venant d'un ami écrivit sur-le-champ à M. Arago pour lui dire que tout était fini entre eux ; ce qui valut à M. de Musset cette bonne réponse :

Mon cher Alfred,

J'ai pour votre talent l'admiration que vous savez.

J'étais heureux, plus que je no puis dire, de ce brin d'amitié que vous aviez bien voulu me donner; je m'en parais avec orgueil, et j'aurais tenu sur votre compte des propos inconsidérés!...

Je le dis maintenant parce que j'en suis sûr; jamais ma bouche n'a proféré aucune parole offensante pour votre personne; laissez-moi donc protester de toutes mes forces contre une pareille imputation.

Maintenant, me serait-il échappé dans la conversation, entre amis communs, un mot mal rapporté, comme toujours, qui ait pu vous déplaire, je l'ignore; je viens, en tout cas, vous prier loyalement d^accepter mes excuses.

Dans certaines circonstances, j'ai la conscience d'avoir donné des preuves du dévouement que je vous ai voué — que ne m'est-il permis d'être plus explicite? Cela vous éclairerait tout à fait, j'en ai la conviction, et vous verriez que si j'étais fier, à bon droit, de votre amitié, je savais aussi comprendre les devoirs qu'elle imposait à ceux que vous vouliez bien en honorer.

Torts réels ou imaginaires, le jour où vous aurez pardonné vous aurez fait un heureux, je vous le jure.

Vous me retirez votre amitié, j'en suis profondément navré.

Quant à moi, je vous aimerai malgré vous.

Alfred Arago.

M. de Musset ne résista pas à tant de bonne grâce et l'on oublia tout grief de part et d'autre pour redevenir les bons amis d'autrefois.

Lorsque M. de Musset fut élu membre de l'Académie française, M. Arago fut un de ceux qui se réjouirent le plus sincèrement de cet heureux événement. Il écrivit à ce propos cette lettre fine et

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spirituelle dont je retrouve le texte dans mes notes.

Mon cher ami,

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. En vous ouvrant la sienne, l'Académie a fait œuvre de justice ; ce n'est pas Vn Caprice qui lui prend; elle en est incapable...

On disait que jamais nous n'obtiendrions les palmes vertes, nous le voyons : // ne faut jurer de rien.

Que d'Alfreds heureux en ce jour par 16 sur 28 !

2° Alfred Tattet;

3" Alfred Mosselmann,

Enfin votre très dévoué ami,

Idem Arago.

Non loin de rai»partcment où M. de Musset habitait, rue du Mont-Thabor, 6, il y avait une remise de voitures. Le poète y trouvait im coupé, toujours le même, pour les jours de cérémonie.

Il y avait là certain cocher qui conduisait Monsieur avec la même jument nommée Mnrquise.

Il savait qu'on le préférait à tout autre.

Lorsque la reine d'Angleterre vint faire sa visite à l'empereur Napoléon III, M. de Musset fut invité à Versailles. Le coclier et la jument Marquise l'y conduisirent et le ramenèrent sans la moindre peine.

(^et attelage n'avait aucune apparence de vigueur, la hète, pas la moindre tenue de cheval bien dressé

mais elle avait conscience, ou plutôt, elle savait qu'on comptait sur elle.

M- de Musset lui parlait toujours avant de monter en voiture.

— Elle le connaît, me disait le cocher.

M. de Musset me raconta qu'à Versailles, en montant l'escalier, il entendit derrière lui un monsieur et une dame qui causaient tout familièrement. Le poète s'effaça dans une porte pour laisser passer le couple. C'était l'empereur et la reine Victoria qui passaient devant lui sans le voir.

Il me fit le récit de cette fête brillante de lumières. On avait soupe par petites tables. Il se trouva à souper avec M'"'' F'ortoul, la femme du ministre de l'Instruction publique.

M. de Musset fut sollicité par M. Fortoul, qui laissa comprendre au poète qu'une pièce en vers ou en prose serait agréée aux Tuileries.

Le ministre avait, en causant, indiqué un sujet, le Songe d Auguste, où Mécène conseille à son maître de chercher une nouvelle gloire en favorisant le culte des Muses.

M. de Musset se mit à écrire la pièce en vers; M. Gounod fit la musique sur les couplets. Il écrivit aussi un proverbe en prose, Y Ane et le Ruisseau.

Quand les choses furent prêtes, on envoya des Tuileries M. Gonti qui, entre autres choses, parla un peu trop de rémunération. Le poète en fut froissé et le laissa comprendre. M. Gonti s'en excusa.

La pièce prête, Monsieur se disposa à aller la lire aux Tuileries à Sa Majesté l'impératrice.

M. de Musset alla prendre au Théâtre-Français M. Arsène Houssaye. Là, on examina le poète comme pour s'assurer de la correction de sa tenue, de sa toilette. Tout leur parut en règle. S'apercevant de cet examen, Monsieur en fut humilié, sans toutefois le montrer.

Arrivés au château, ils furent reçus au bas de l'escalier par M. Gonti qu'on avait envoyé à leur rencontre.

C'était trop de cérémonies et le poète en fut étonné.

Il commençait à être un peu nerveux.

Il lut pourtant sa pièce très bien pour c ommencer; mais, au milieu d'une scène importante, un personnage entra sans être annoncé ni attendu. Il y eut salutations, chuchotements. Le poète s'arrêta, ferma son manuscrit, dit quelques paroles...

M. Houssaye reprit :

— C'est une majesté aussi, M. le baron de Rothschild.

Après ces quelques mots, il reprit sa lecture.

Très agacé, M. de Musset lisait sa pièce avec la bonne volonté d'aller sans inlcM-ruption jusqu'au bout.

Mais ce n'était pas fini. Un perrcHiuct qui jusquelà n'avait rien dit, se mit à crier et à rire. Cela acheva de désarçonner le malheureux lecteur qui néanmoins finil dr lire sa j)iècc.

En sortant du château, une actrice l'arrêta au passage, le priant de la dispenser d'accepter le rôle qu'on lui destinait dans la pièce qu'on venait de lire.

C'en était trop !...

M. de Musset lui dit:

— Madame, il ne vous sera fait aucune violence ; vous ne jouerez ni dans cette pièce, ni dans aucune autre de moi.

Elle remercia le poète par une belle révérence : c'était M"^ Plessy.

Ce fut la fin de la journée.

Mon bon et cher poète pleura en me racontant ses déboires.

J'en fus navrée.

Le 13 avril 1857, la dernière partie de piquet qui fut jouée entre Alfred de Musset et M. Desherbiers donna lieu à une étrange contrariété.

Il faut que l'on sache qu'au jeu de piquet marqué, ou piquet des curés, on ne jouait pas d'argent; mais il est certain qu'à la fui de la soirée celui qui avait perdu n'était pas content.

Le jour où fut jouée cette dernière partie, M. Desherbiers eut le malheur de se tromper en donnant les cartes. Dans la soirée, il y eut trois maldonnes.

^L de Musset, sans rien dire, quitta la table de jeu et passa dans sa chambre.

Ne le voyant pas revenir, j'allai voir ce qui lui arrivait.

Il était triste, fâché; il commençait à se déshabiller, il se coucha sans revoir son oncle. Il me dit:

— Trois fois treize cartes dans une soirée, ce n'est pas lolérable !

M. Desherbiers, à qui je vins dire la chose, me répondit :

— C'est la vérité, je me suis trompé trois fois, j'en suis désolé ; si Alfred se fâche pour ça, je n'y puis rien.

Et il partit sans dire bonsoir.

Quand M. Desherbiers arrivait pour dîner, il laissait son chapeau dans l'antichambre et se coiffait avec le képi de garde national du poète ; cela lui était commode.

En quittant, ce soir-là, la rue du Mont-Thabor, il ne pensa pas à prendre son chapeau et arriva chez lui avec le képi. Sa bonne crut son maître fou. Elle rapporta le képi le lendemain. Je lui dis que M. Alfred était malade.

Effectivement, il avait la fièvre ; je passai la nuit à le soigner. Le lendemain il fut un peu mieux ; toutefois, il ne put rien manger. Il ne supportait pas d'être couché étendu dans son lit. Il fallait qu'il fût presque assis, appuyé contre ses oreillers ; son cœur le faisait souffrir. Les palpitations étaient fréquentes et douloureuses.

Plusieurs jours se passèrent sans amélioration.

On ne vint pas le voir.

Son état ne paraissait pas plus grave, mais n'avait pas l'allure des maladies précédentes^ .

Quelquefois il avait le délire, mais un délire calme ; il me parlait de ses amis morts.

Je ne voyais personne à qui parler. Les amis étaient plus rares encore, la famille absente.

Seule à le veiller la nuit, j'avais perdu le sommeil.

Monsieur dormait le matin entre six et huit heures. Je profitais de ces moments pour ranger la chambre sans bruit et faire ma toilette.

Quand il s'éveillait, il me trouvait prête à lui servir son déjeuner et lire les journaux, quand il pouvait, sans trop de peine, les entendre. Quelquefois, il m'interrompait :

— Je souffre, Adèle, prie pour moi ; tu sais prier, toi!

— Je prie pour vous sans vous le dire ; c'est tout ce que je peux faire, car je suis seule; je vous entends vous plaindre : je prie. J'ai confiance et j'espère chaque jour que vous serez mieux.

Après ces grandes palpitations , Monsieur s'endormait, et, en s'éveillant, il parlait de ses amis qu'on ne voyait pas.

Il me disait de lire :

— Je n'entends pas bien, mais le bruit de ta voix m'endort.

Un malin, je lisais un feuilleton, du 27 avril 1857, de Théophile Gautier, où étaient les vers suivants :

Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. 11 faut être ignorant comme un maître d'école Pour .se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Il m'interrompit et me dit :

— Ce sont des vers de moi que tu lis.

— Vous me dites que vous n'entendez pas, et pourtant vous avez reconnu vos enfants.

— Oui, je les ai reconnus.

Un jour, à une époque déjà éloignée, M. Alfred de Musset me dit en rentrant qu'il ne pourrait plus demeurer chez lui.

— Je ne coucherai pas ici ce soir.

— Pourquoi, monsieur, ne coucherez-vous pas ici?

— Parce que l'on monte un piano chez la dame qui habite au-dessus de moi. Il me sera impossible d'entendre tapoter sur un piano continuellement, surtout si ce sont des enfants qui commencent à étudier.

Je descendis demander à la concierge, pour savoir ce qu'il en était.

Elle me dit que c'étaient deux dames, la mère et la fille, qui louaient l'appartement d'où sortait le duc d'Albe :

— La demoiselle a l'air très malade, je la crois poitrinaire. Je ne pense pas qu'elle joue beaucoup de piano.

Je répétai à M. de Musset ce que l'on m'avait dit, excepté la maladie de la jeune personne.

J'ajoutai qu'elle ne jouerait pas souvent. Effectivement, il se passa des semaines sans qu'on entendit rien et l'on ne pensait plus à cela quand, un

après-midi, M. de Musset, en traversant le salon pour sortir, entendit jouer cette dame.

Il posa son chapeau et sa canne, s'assit et me fit signe d'écouter.

Quand le morceau fut fini, il me dit :

— C'est beau, et bien supérieurement exécuté ; c'est le Roi des Aulnes. Si cette dame joue quelquefois, je ne sortirai plus.

Il ne l'entendit pas souvent, mais toujours avec grand plaisir.

Dans sa dernière maladie, le poète était devenu sourd; et nous disait:

— Ecoutez les belles choses que joue cette dame.

. M. Paul n'entendait rien et le malade répétait :

— Tu n'as jamais rien entendu de pareil, c'est divin !

Un instant après, M. de Musset me parlant toujours de la musique qu'il entendait, demanda :

— Gomment s'appelle cette dame qui joue si bien?

Je courus le demander à la concierge qui me répondit :

— C'est M"" d'Artigo. Ces dames sont parties il y a longtemps et il y a plus de six mois (juc hi jeune fille est morte.

Cela peut sembler étrange et tendrait à faire croire que M. de Musset voyait et entendait réellement des choses qui échappaient à la connaissance de ceux qui étaient autour de lui.

Je reçus un jour une lettre de M"*^ de Musset où elle me demandait des nouvelles de son fils. — Je ne devais jamais lui dire qu'il était malade. — M. Alfred l'aperçut et me dit :

— Cette lettre est de ma mère. Ah! elle m'aimait beaucoup, autrefois, mais ils l'ont éloignée de moi. Ils l'ont accaparée à Angers.

— Votre mère vous aime encore mieux que tous les autres; croyez-le.

— Autrefois, c'était le bon temps ! Elle mettait des fleurs dans ma chambre et je les trouvais en rentrant.

Les palpitations fatiguaient beaucoup mon pauvre malade. Il me demanda du sirop de morphine pour calmer ses douleurs.

J'allai chez le pharmacien le plus voisin, M. Lefébure, rue d'Argenteuil.

Il me fit remarquer qu'il ne serait pas prudent de laisser ce sirop auprès du malade.

M. de Musset ne m'en demanda jamais ; d'ailleurs je l'avais rendu inoffensif en y substituant de l'eau avec du sirop de gomme.

Il disait à son frère, lorsqu'il se trouvait là, et qu'il remarquait le flacon :

— Il suffit que j'aie ce sirop; je ne m'en sers pas, mais il me rassure.

Un jour, pour le distraire, je lui dis :

— La première fois que je sortirai, je vous rapporterai une robe de chambre, la vôtre est trop vieille.

Il hésita un moment :

— Une robe de chambre?... Il n'y aura rien dedans!

Cette parole me frappa, j'en fus ébranlée; je fis comme si je n'avais rien entendu, j'étais anéantie !

A partir de ce jour, je fus bien affligée. Je ne voulais pas qu'il s'en aperçût, je me sentais observée, je me contraignais, c'était pénible!...

Quand M. de Musset me parlait un peu je faisais des projets comme s'il avait dû se lever dans quelques jours.

Dans ces mêmes moments, il me demanda:

— Si le Père de Ravignan venait (1), faudrait-il le faire entrer?

Je compris qu'il m'interrogeait autant du regard que de la parole; connaissant son extrême sensibilité, je répliquai :

— Ce ne serait pas le moment, il vaudrait mieux attendre que vous soyez debout, que vous soyez muni de toutes vos forces pour vous entretenir avec ce grand esprit. Alors je demanderais la pér-

il» M. de Musset avait eu des entretiens avec le Père de Ravignan.

Je trouve dans un catalogue de vente d'autographes :

" R.WIGN.W (\. do), le célèbre prédicateur, I,. a. s.; jeudi, 3/4 de page in-8".

« Curieuse épitre où il (le Père) lui mande qu'il sera heureux de le revoir :

• Je demande instamment à Dieu de bénir les rapports que •■ nous devons avoir ensemble et qui me seront si précieux. >•

mission d'assister à votre entretien avec cet homme célèbre.

Il me dit en souriant :

— Elle vous serait peut-être accordée.

Je compris que ma réponse avait porté juste, car la figure de mon pauvre malade était changée, devenue presque réjouie.

Il reprit :

— Tire-moi de là, Adèle ; tu m'as guéri tant de fois! Si tu réussis, nous irons habiter la campagne.

Puis au bout d'un instant :

— Mais nous n'avons pas d'argent.

— De l'argent, répondis-je, j'en trouverai; je sais où il y en a. Je ne prends jamais tout chez M. Guyot (c'était l'agent des auteurs dramatiques); quand je voudrai mille francs, il nous les donnera. Vous avez été plus malade autrefois; eh! bien, nous en sommes toujours sortis. J'ai beaucoup d'énergie, de volonté, il faut que le mal me cède, vous verrez ça!...

Après ces instants d'espoir, il reprenait pour quelque temps vigueur et santé; j'espérais et lui aussi.

Mais les syncopes revenaient anéantir nos projets, nos espérances. Après ces grandes souffrances, pendant un peu de sommeil, il rêvait tout haut, disant :

— Mon pauvre Tattet, je vais te rejoindre.

Je me décidai à écrire à M. Paul de Musset, à

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Angers. J'écrivis aussi à rinstitut. (Jles Messieurs vinrent le voir.

M. Paul arriva; l'Institut envoya deux médecins et plusieurs Académiciens.

Comme le poète connaissait son mal, il ne vouhil rien faire de ce qu'on lui ordonna. 11 dit:

— Ils ne peuvent ni diminuer mon cœur, qui est trop gros, ni agrandir la place où il se meut. De tout ce qu'ils m'ordonnent, je prendrai le bain de gélatine.

A l'arrivée de M. Paul, mon malade se trouvait beaucoup mieux; je regrettais de l'avoir dérangé.

Le bain de gélatine fut apporté auprès du lit du malade. M. Paul était là. Il dit à son frère :

— Je t'aiderai à te mettre dans la baignoire. M. Alfred refusa :

— Non ; elle m'y mettra seule, elle est forte. Ce fut un mot magique. J'eus la force do prendre

mon malade, de le mettre et de le maintenir dans la baignoire, le temps de faire le lit, de le chauffer. Je remis alors le malade dans un drap chaud, ce qui lui déplut, car, en l'essuyant, le drap s'était rabattu sur sa figure. Il le rejeta et j'entendis ces mots :

— Pas encore ! . . .

Après ce baiu (pii ne lui lit ui bien ni mal, je me denumdais commeiil j'avais \m prendre cet homme, qui (conlraircuieut à ce que l'on a prétendu) n'était ni mince ni maigre, le melti^e dans la baignoire, l'y mainU,'iiir, l'en retirer et le re-

mettre dans son lit. M. Paul ne pouvait le comprendre.

Je fus témoin le lendemain d'un phénomène qui nous parut bien surprenant. Dans un instant de repos, de somnolence, M. de 'Musset s'éveilla et regarda autour de lui. J'étais avec ma sœur, nous étions cachées à la vue du malade par les rideaux. Il crut être seul, il allongea le bras pour sonner. Sa main resta 'à vingt centimètres du cordon de sonnette et retomba sur le lit. Néanmoins, la sonnette retentit et la bonne entra :

— Monsieur a sonné ?

Le poète répondit :

— Je croyais être seul.

Ma sœur avait vu comme moi ce mouvement :

— Mais il n'a pas touché le cordon de la sonnette !

Je lui dis que je l'avais vu aussi...

M. Paul revint de déjeuner. M. Alfred lui demanda ce qu'il avait mangé.

— Toujours la même chose : deux œufs à la coque et une côtelette. J'ai bu de ce bon vin blanc d'Anjou que notre sœur m'envoie.

— Ah! il me semble que j'en boirais bien; tu aurais dû m'en apporter un peu.

— Avec ta fièvre, ce serait de l'huile sur le feu.

— La Palice n'aurait pas mieux dit, répondit Musset.

Il y eut un long silence. M. Alfred ferma les yeux et M. Paul le quitta.

180 ALl'KED D1-: MUSSET INTIME

Il ne dormit pas longtemps. En s'éveiliant, il me dit:

— Ma sœur lui envoie du vin blanc, ma mère lui a brodé un fauteuil...

— Vous rappelez-vous n'avoir pas voulu des meubles que M""' de Musset voulait vous donner ?

— Oui, il me semblait que je la perdais, que c'était un héritage. Mon frère a tout accepté ; il est ainsi fait.

Après chaque syncope, M. de Musset reposait un peu. Je l'entendais rêver péniblement. Le sommeil était plutôt fatigant. Il se réveillait très inquiet et regardait autour de lui... Il me dit un jour:

— Adèle, suis-jechez nous? Ne suis-je pas dans une maison de santé?

— Vous êtes chez vous, dans votre chambre. Voyez plutôt vos petits animaux, le chien, le chat.

— Ah ! oui, c'est vrai ; je viens de rêver.. . j'étais malheureux. Il y a encore une chose que je voulais te demander : suis-je marié?

— Non, vous n'êtes pas marié... Pourquoi demandez-vous tout cela?

— Si j'étais marié, ma femme, me voyant malade, aurait peur; elle me mettrait sous la coupe d'un médecin qui, sous le prétexte de me soigner, me rendrait fou. Dans une maison de santé, je ne pourrais pas vivre. J'ai toujours peur que l'on m'y mette. Dis-moi (juc tu ne me (piiltcras pas.

— Jf ne v<uis (|uillcrai pas, cela me sérail iiupos-

sible. Si vous mourez le premier, je ne vous quitterai qu'au cimetière.

— Tu viendras m'y voir ; il faut aller voir les morts.

Il était convenu depuis longtemps, et je le lui avais promis, que je le mettrais moi-même dans le cercueil, qu'on le garderait mort le plus longtemps possible et que je lui ferais pratiquer par le chirurgien une incision au bras. Il craignait, depuis Venise, d'être enterré vivant.

Les dernières heures de la vie, pour Alfred de Musset furent des heures de joie et d'apaisement.

(( Le divin Platon pensait que certaines âmes privilégiées entendent avant le trépas les accords d'une musique céleste. » Ce fut le cas d'Alfred de Musset.

Le 1"" mai, M. Paul de Musset était là; son frère le voyant prendre son chapeau pour partir, me dit:

— Il faut qu il reste.

M. Paul vint s'asseoir auprès du lit du malade. Je m'éloignai, pensant qu'ils avaient quelque chose à se communiquer. M. Alfred ajouta :

— Elle aussi.

Je me rapprochai. En se soulevant pour parler, il fut pris d'une syncope qui fut longue et douloureuse. Ensuite il s'endormit d'un sommeil calme et tranquille, au point qu'à dix heures et demie M. Paul partit, nous disant :

18î2 ALFRED DL MUSSET INTIME

— Je crois que vous aurez une bonne nuit.

Je restai avec ma sœur, M""" Chardot, qui veillait le malade, le changeait de place, tenant les oreillers. Il s'éveillait, souriait à plusieurs reprises; il pressait ma main, ce qui ne lui était jamais arrivé; puis il prit mes deux mains, cherchant à me rapprocher de lui. Ma sœur me dit:

— II veut te parler.

Je lui répondis :

— Il pense à quelqu'un qui lui est bien agréable» laissons-le tranquille.

Nous le croyions tout à fait mieux.

Il y avait vingt jours que je n'avais pas dormi. Je fus prise d'un sommeil invincible. J'étais bien endormie quand ma sœur m'éveilla vivement, me disant que Monsieur avait la respiration courte. Je me levai du lauleuil, m'approchai pour le voir; j'employai l'éther, l'ammoniaque. Rien ne servit : c'était iiui. Je reçus son dernier soupir.

Il était trois heures du matin.

Après sa mort, la ligure d'Alfred de Musset était rayonnante de tranquillité, j'oserai dire, de bienêtre. Il nous quitta, nous échappa, au moment où nous le croyions mieux.

Gela suffit à expliquer comment M. Paul n'était pas là au moment de la mort de son frère.

Ma sœur, M""" Chardot, courut rue des Pyramides l'avertir. 11 voulut qu'elle l'attendît.

Je restai une heure seule auprès de mon pauvre mort.

M. Paul me dit qu'en parlant de la mort de son frère à M. de Lamartine, il lui avait fait part de l'appel qu'avait fait le mourant pour nous réunir près de son lit. C'est, pensait-il, que se sentant mourir, il avait l'intention de dire quelque chose de moi ou pour moi, c'est pour cela qu'il nous avait appelés tous les deux près de son lit.

M. Paul partit de là pour me dire qu'il allait faire tout son possible pour que j'obtienne une pension, soit sur les pièces de théâtre, soit sur la réimpression des livres.

Le soir M. Paul nous demanda si nous voulions q-aelqu'un pour veiller avec nous. Je répondis :

— Non. Nous l'avons soigné pendant sa maladie et nous désirons le veiller seules. (Ma sœur et la bonne.)

Je pensais aussi combien il avait horreur des gens inconnus. Si quelqu'un avait touché seulement à son lit, je ne l'aurais pas supporté.

Dans cette première veillée, vers une heure du matin, on sonna à la porte. J'allai ouvrir, pensant que c'était quelqu'un de la famille.

C'était un tout jeune homme qui sanglotait et qui demanda à voir Alfred de Musset.

— Vous savez sans doute qu'il est mort?

— Oui, je sais : je voudrais le voir.

Ne sachant à qui j'avais affaire et pour que le jeune homme n'insista point, je lui répondis :

— Non, en ce moment ce n'est pas possible; la famille en pleurs est réunie dans le salon qui pré-

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cède la chambre mortuaire; je n'oserais pas vous annoncer, mais revenez demain, à l'heure que vous voudrez; vous le verrez, je vous l'assure.

Ce jeune homme me remercia de la promesse que je lui faisais, et, au moment où il allait se retirer, il me vint à la pensée de lui demander son nom. Il me répondit :

— Je me nomme Villiers de l'Isle-Adam.

Une fois le visiteur parti, très effrayées, nous jugeâmes à propos de nous adjoindre quelqu'un pour la nuit suivante, et surtout de ne pas ouvrir la porte la nuit.

Le visiteur nocturne ne revint pas le lendemain, mais je n'ai pas oublié le nom de celui qui, à son tour, devait devenir un charmant poète.

M. Buloz, qui avait eu des rapports de diverses sortes et de longue date avec Alfred de Musset, vint le lendemain de sa mort voir, pour la dernière fois, celui qu'il négligeait depuis longtemps.

Il pleura en le regardant sur son lit et dit :

— Ah ! je le regrette. Il est beau ; je l'aimais comme mon fils.

Il reprit :

— Vous êtes là depuis longtemps? vous ne l'avez jamais quitté?

La cérémonie de l'enterrement d'Alfred de Musset se fit à Saint-Roch.

J'avais promis de ne le quitter qu'au cimetière. M. Paul me dit :

— Vous resterez à côté de moi.

Il faut que je mentionne que, à cette époque, les femmes n'allaient pas, comme aujourd'hui, aux enterrements; au point qu'un homme de l'église vint pour me faire retirer d'autour du catafalque. M. Paul lui dit :

— Il faut qu'elle reste là ; elle représente la maison.

Il n'y avait ni fleurs, ni couronnes sur le cercueil; mais l'habit, l'épée, le bicorne d'académicien et la croix de la Légion d'honneur.

J'ai éprouvé une douleur physique et morale telle que, au moment où l'on emporta le cercueil, je me sentis entraînée et prête à perdre l'écjuilibre.

Depuis j'ai éprouvé, à cette époque de l'année, pendant plus de vingt ans, une souffrance indéfinissable, qui ne me quittait que vers le mois de juin.

A cet enterrement il y avait beaucoup de monde ; bien des personnes durent rester debout; mais on ne suivit pas le poète au cimetière.

Alfred de Musset n'était pas cet homme aimé des foules

Qui traîne à ses talons tous les sots d'ici-bas.

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