‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 12 sur 68 · LE PRIEUR · texte numérisé non relu

LE PRIEUR

Julien, je ne sais pas si tu sais que c'est de ma sœur que tu parles.

SALVIATI

Je le sais très bien ; toutes les femmes sont faites pour cou-

cher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec

moi.

ke PRinrn,.sr levant.

Vous dois-je quelque chose, brave homme ? (Il Jette une pièce de monnaie sur la table du marchand et sort.)

SALVIATI

J'aime beaucoup ce brave prince, à qui un propos sur ur Fait oublier le reste de son argent. Ne dirait- on [ue toute la vertu de Florence s'esl réfugiée chez

Le voilà qui se retourne. Ecarquille les yeux tant

que tu voudras, tu ne me feras pas peur.

Eh bien, que vous disais-je ! n'est-il pas vrai que i un portrait de Musset qui lui ressemble pour le moins autant que le dessin de Deveria? J'ouvre les Mémoires de d'Alton-Shée, qui fut un de ses compatis de plaisir, et je lis que « sa vanité au sujet de Sonnes fortunes allait jusqu'à la manie, d'autant [dus singulière que le don merveilleux de poésie réputation, sa jeunesse lui rendaient les conquêtes ciles (i) ». .Mais, comme il s'en vantait lui-même dans sa lettre à Paul Foucher, ses caprices ne duraient re plus de six mois; souvent même ils duraient icoup moins. C'est pourquoi Mma Jaubert,sa marraine et sa confidente, l'avait baptisé: le Prince phosphore de cœur volant.

Encore s'il n'avait eu que celle 'passion effrénée des amours passagères. Tant d'autres l'ont eue, qui n'en atteignirent pas moins L'extrême vieillesse! Mais c'est que, de très bonne h, Mire, il prit l'habitude de se délasser des femmes dans les bras de Bacchus. On ne

(i) Mémoires, t. I, p. iog.

^G ALFIIED DE MUSSET

me dira pas, j'espère, que cette dépravation lui était venue « de l'ébranlement causé par la chute de l'Empire ,> — du « sentiment de malaise inexprimable qui fermentait alors dans tous les jeunes cœurs, de la misère insupportable que se sentirent, au fond de l'âme, tous les jeunes gens condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui !... » Je connais cette antienne, pour l'avoir lue dans la Confession d'un Enfant du siècle, dans Stendhal et dans quelques autres écrivains de la Restauration, mais je n'y crois qu'à moitié. En tout cas, on n'a jamais vu de collégien de seize ans parler de noyer son âme dans le punch et la bière ! Cette mixture d'alcoolique trahirait plutôt à mes yeux un vice héréditaire, car le sang, comme un fleuve de vie et de mort, charrie dans les veines de ceux qui en sont issus, jusqu'aux plus lointaines générations, toutes les immondices qu'on y a jetées. Musset le savait bien quand il s'écriait :

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Planter son premier clou sous sa mamelle gauche! Le cœur de l'homme vierge est un vase profond. Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Mais d'où lui venait ce vice qu'il n'essaya jamais de combattre, comme s'il avait eu conscience qu'il n'en pourrait jamais guérir? Si je cherche dans sa lignée paternelle, je ne vois qu'un de ses oncles, nommé Rodrigue Musset, qui ait été un fieffé libertin. Après avoir défroqué sous la Révolution et épousé une religieuse défroquée comme lui, ce Musset divorça d'avec sa religieuse et mena une vie de débauche à la

i il mourut, laissant dans le pays In tlation d'un ivro; tis ce cas est tout à fait

optionnel el ne saurait nous servir d'argument, à

moins que ce Rodrigue Musset eût, connue sou neveu, hérité de ce vice familial. Aussi n'hésiterai-je pas. sachant quelle sentine était Florence sons Les Médicis, et quelle vie menaient à leur cour tous les Salviati, a remonter jusqu'à l'alliance des .Musset à cette famille, pour trouver la source tlu mal qui corrompit le sang tle Fanlasio.

Pan! avait donc raison de dire que son

frère avait l'âme d'un Italien de la Renaissance. Je iver de montrer à présent que, comme . il s<> i lement à l'école de Ron-

sard »-t de Joachim du Bellay.

El qu'on m* m'arrête pa i prémices, en me

at qu'il n'y a rien là que de très naturel, puisque Victor Hugo, qui n'avait aucune consanguinité avec l'un ou l'autre de ces poètes, se réclama d'eux, en -. quand il ntreprît sa réforme. — Je répondrais ix qui me feraient cette remarque qu'elle est plus spécieuse que juste, attendu que Victor Hugo n'emprunta guère a l'école poétique de i55o que des formes on de-, rythmes, s<>us l'influence visible du Tableau de . comme éducation et comme esprit, il est ut le fils du xvme siècle finissant,

Je laisse *'. prosateur des Contes et des Nouvelles, des

; ère, auteur d'une bemne biographie de Jean-Jacques, et par les (Juyot-Desherbiers m: rattache évidemment au xvin* (a) Cf., à cet e.'ard, le tome 1 de notre ouvrage sur Sainte-Beuve.

ALFKED DZ JIL'SSET

c'est-à-dire de la Révolution, et que son véritable maître en l'art d'écrire, celui dont il porta toute sa vie la livrée, en dépit des transformations de son style et des variations de ses idées, ne fut autre que Chateaubriand.

— Je veux être Chateaubriand ou rien, disait-il à l'âge de quinze ans.

Et pour être plus sûr d'égaler un jour son modèle, il commençait par marcher dans son ombre.

En 1819, il fondait le Conservateur littéraire afin d'attirer sur lui l'attention du Conservateur politique. — De 1820 à 1825, il dédiait à l'auteur du Génie du Christianisme quelques-unes de ses plus belles odes (1). — En 1823, la Muse française, dont il était devenu tout de suite le principal rédacteur, se mettait si bien à la remorque de Chateaubriand qu'elle amenait son pavillon et cessait de paraître, au lendemain de sa chute ministérielle (juin 1824). Ce n'est qu'en i83o, toujours sous l'aiguillon de Sainte-Beuve, qui le dirigeait sans en avoir l'air, que Victor Hugo se sépara de son illustre patron, en abandonnant la cause perdue de la monarchie légitime.

Pendant ce temps-là que faisait Musset? ïl écrivait à Paul Foucher, trois mois avant la publication de Cromwell : « Je voudrais être Shakespeare!... » Il n'ajoutait pas : « ou rien », comme Victor Hugo, mais : « ou Schiller ». Cela seul, et le temps du verbe vouloir, que l'un emploie au présent et l'autre au conditionnel, suffirait à leur faire à tous deux une figure distincte. Victor Hugo, qui s'était mis en tête de tout renouveler, à un âge où il avait tout à apprendre, dit : « Je veux! » — Musset, qui n'avait pas le

(1) Le Génie (juillet 1820). — Ode deuxième, livre II (juin 1824).

tempérament d'un réformateur et qui n'écrivait çuère que pour s'amuser, dit : « Je voudrais. » Encore ûésite-t-il entre Shakespeare et Schiller, comme qui dirait, toutes proportions gardées, entre Corneille et Racine. Il commence par les lire tous les deux; afin de ne point faire de jaloux, il leur emprunte à chacun une épigraphe pour Don Paëz el les Marron» du feu. Mais comme le naturel finit toujours par l'emporter et que bon sang- ne ment point, il a vite fait son choix. Le m8 siècle est si passionnant, et ce diable de Shakespeare a tant de fantaisie! C'est parla que Musset se laissa prendre. Même quand il abandonnera le théâtre romantique pour marivauder tout à son aise, il ne cessera de mettre dans ses proverbes les plus français, comme le Caprice et le Chandelier, la belle fantaisie anglaise de Shakespeare. Et c'est elle aussi qui fait le principal charme de ses poèmes lyriques ou dramatiques qui s'appellent Mardoche, Namoana, la Coupe et les lèvres, A quoi rêvent les jeunes filles, etc., etc.

Mais il v avait autre chose que de la fantaisie shakespearienne dans les premiers poèmes de Musset. Il y a\ait,au regard de la prosodie, un métier, un art, nne maîtrise qui lui étaient venus, non certes en dormant, quoiqu'il fût très doué, mais en lisant les poètes du xvi* siècle : Ronsard, du Bellay, Desportes, Matlnii in Régnier, et les poèmes qu'eux-mêmes avaient lus, comme Amadis de Gaule, Pierre de Provence, •■/ d ■ .' (i).

(i) M. Lucien Pinvert, dans - 1 le sur Jacques Grévin, a

[d'Alfred >\<- Musse) s'était in->pir.'- de la pièce de ce | intitulée les Reg irlea d'An ncreur cinquiesme de

ce nom, dans la composition de Charks-Quint au monastère de Saint-

5(j ALFUED DE MUSSET

On aurait tort de croire, en effet, que les Contes cV Espagne et d' Italie soient absolument tributaires de la préface de Cromwell et de celle des Etudes françaises et étrangères qui formaient, dès 1828,1e corps de doctrine de l'école romantique. Alfred de Musset s'en est inspiré sans doute et en a fait son profit, mais il est à la fois plus hardi et plus sage sur plus d'un point. S'il admet, par exemple, comme Emile Deschamps,le rejetoul'enjambement dans les vers alexandrins, et s'il en use et en abuse, il se sépare carrément de lui, quand, sous prétexte d'ordre lyrique, il reproche à André Ghénier de ne pas respecter le repos de la strophe et d'empiéter d'une strophe sur l'autre (1). Par contre, il n'attache qu'une importance secondaire à la richesse de la rime, et c'est évidemment Emile Deschamps qu'il vise quand il écrit à son oncle Desherbiers en lui envoyant son volume :

« Tu verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les

Just, qui figure parmi ses Œuvres posthumes. Il est certain que ces deux vers de Musset :

O terre, reÇois-moi, car je te rends ma cendre.

Je vins nu de ton sein, nu je vais redescendre, sont imités de ceux qui terminent la pièce de Grévin ; seulement où M. Lucien Pinvert se trompe, c'est quand il suppose que les Tragiques Regrets de Charles V, par J. du Bellay, que Musset avait certainement lus aussi, sont de i56o. On sait effectivement que J. du Bellay mourut le Ier janvier de cette année.

(1) Ainsi dans Mardoche :

Les Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il fit rimer idée avec fâchée,

On le lisait.

Hier, un de mes amis, se trouvant à souper Auprès d'une duchesse, eut soin de se tromper

De verre.

UilNES

quoi m'en tenir sur leur compte, mais il était important d cole

rimeuse, qui a \ ou ! u reconstruire et ne - sséc

qu'à la form d replâtrant. »

« (Test le mode <!c versification que suit l'école

actuelle, qui a repris aussi à dos anciens poètes cette

richesse élégante de rimes, trop néj ins le dernier

r la rime esi le trait caractéristique de notre

il faut qu'elle soit une parure, pour n'avoir

l'air d'une chaîne, ers rimes à peu près sont

comme des vers qui auraient presque la mesure. »

Deschamps confondait sans le Vouloir le rythme et la rime, qui sont deux choses très différentes. Certes, lerniers classiques avaient tort de traiter la rime comme une quantité négligeable et de n'v voir qu'un qui fait écho ; mais c'était là le moindre défaut de leurs rers incolores ; ils péchaient surtout par la moitié du rythme, qui les coupait en tranches égales. turquoi .Musset, en digne fils du xvr'sièitlachait plus d'importance au rythme (i) qu'à la rime.

ind je dy que la rythme doit être riche, écrivait chim du Bellay dans la h et Illustration de

f<i languefranço a tends qu'elle soiteonirainte

imblable à celle d'aucuns, <j.;i pensent avoir fait un ^raud chef-d'œuvre en françois, quand ils ont rymé un imminent et un éminenlf un miêérieordieusement et un mélodieusement, et autres de semblable farine,

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