AMI I l
ut à l'influence qu'il exerça sur lui au point de \ur littéraire, elle fut considérable. Non seulement Musset lui lisait la plupart de ses compositions, grandes OU petites, avant de les publier, mais il tenait généralement compte de ses avis, car si Tattet savait admirer, comme le lui disait un jour Guttinguer (i), il ne manquait pas pour cela de critique. Il voyait fort juste, au contraire et avait son franc-parler. C'est ainsi que, lors du différend qui éclata, en i83o, entre lui et son hère Paul à propos du Poète déchu, il n'hésita pas à se prononcer pour la publication de ce roman. Aussi Musset avait-il l'habitude de l'associer à ses succès et à ses revers. On connaît la lettre qu'il lui adressa, en i8l\5, lorsque Bocage entreprit de monter le Caprice à l'Odéon. « C'est votre devoir d'être là, lui disait-il ; vous aurez le droit de partager les pommes cuites jetées à votre ami. » Musset était eneme sous le coup du fiasco de la Nuit Vénitienne. En 1S4S, quand le Théâtre-Français représenta son proverbe : // ne faut jurer de rien, c'est à lui qu'il expédia son premier bulletin de victoire. Il se disait
son meilleur ami. Le meilleur, non, car Arvers fut pour Tattet d'un autre secours que Musset. Mais il esl certain qu'il l'aimait beaucoup, beaucoup, et qu'aux jreux de la postérité il aura plus fait pour son te n'importe lequel de leurs camarades. Les Bonnets qu'il lui a dédiés ne sont-ils pas dans toutes les menu m.
(1) Vous savez applaudir et vous gavez (pleurer, d l'admiration vous porte sur son aile, juste et bon, la divine étincelle rite dans vos yeux et brille dans les pleurs: ne-là qu'on connaît les meilleurs
(Fables tt Méditations.)
ALFRED DE MCSSET
Qu'il est doux d'être au monde, et quel bien que la vie Tu le disais ce soir par un beau jour d'été. Tu le disais, ami, dans un site enchanté, Sur le plus vert coteau de la forêt chérie.
Nos chevaux, au soleil, foulaient l'herbe fleurie; Et moi, silencieux, courant à ton côté, Je laissais au hasard flotter ma rêverie ; Mais dans le fond du cœur je me suis répété:
— Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ; il est doux d'en user sans crainte et sans soucis : Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,
De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse, D'avoir vécu trente ans comme Dieu l'a permis, Et, si jeunes encor, d'être de vieux amis.
Ces vers furent écrits à Bury, le 10 août i838.
Si je publiais ici tous ceux qu'il y a composés, il me faudrait des pages et des pages. Bury n'était pas seulement pour Musset une maison de plaisirs, c'était aussi une maison de repos.
Quand il était fatigué, vidé, vanné, pour me servir d'expressions chères à la Bohême, il y accourait pour se refaire à l'ombre des grands arbres. C'est à Bury que s'envolèrent de son âme les stances désolées de Tristesse. .. Aussi lorsque Tattet quitta cette aimable vallée de Montmorency, pour se cacher dans la forêt de Fontainebleau, avec la femme qu'il n'épousa jamais que de la main gauche, disant en manière d'excuse :
C'est un serpent doré qu'un anneau conjugal,
Musset en éprouva presque autant de chagrin que s'il l'avait perdu. Il est vrai que ce départ coïncidait avec la mort tragique du duc d'Orléans, qui l'avait plongé dans le deuil. Et l'année suivante, Tattet, pour plus de tranquillité^ ayant pris le parti de passer encore une fois la frontière, Musset, après avoir été
l'embrasser chez Guttinguer, lui dédia le beau sonnet que voici :
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir ! Ai blâmer votre l'olie.
. ! que soit le chemin, quel que suit l'avenir, la main d'une a
Vous me ' riant bien seul, moi qui m'ennuie,
qu'importe '.' L'espoir de vous voir revenir donnera, malgré 1rs dégoûts de la courage d'enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, pri's de votre maîtresse, Souvenez-vous d'un cœur nui proui !esse
Mieux (jue l'épervier d'or dont mon casque est armé ;
Qui vous a tout de suite et librement aimé,
Dans la force et la fleur de la belle jeuni
El qui dort maintenant à tout jamais Fermé.
17 mai 1843.
<Ju'ajouter à ce touchant témoignage ? Je me souviens pourtant d'un trait qui fait encore plus d'honneur aux deux amis en cause. Le voici dans sa nohle simplicité. Nous sommes au printemps de l'année 1857. Alfred Tattet est mort d'une attaque de goutte au mois de novembre précédent, et Musset sent venir sa fin. L'n jour que sa gouvernante le grondait de je ne sais plus quelle imprudence : « Ne vous fâchez pas, lui répondit-il, ce sera peut-être la dernière; mon ami Tattet m'appelleet je crois que bienlôtj'irai le rejoindre ' : .
land l'amitié se manifeste de cette façon poiçnante on devrait lui donner un autre nom, car elle est aussi tendre que l'amour.
Souvenirs de .M»» veuve Marlelct, née Adèle Colin. — Alfred Tattet fut enterrr à Samois, près de r'outainebleau et de sa propriété de la Madeleine.