‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · V. FÉLIX ARVERS · texte numérisé non relu

V. FÉLIX ARVERS

Ecce imperator !... Voici le plus illustre des camarades de Musset. On m'excusera donc de lui consacrer une notice un peu plus longue (2).

(0 Soavenirs de Mnd. Jaubrrt, p. nfl.

(a) Jedoisà M. Ch. PooIIud, légataire universel d'Arvers, la bienveillante communication des documents que j'ai utilises dans celte notice et j'ai fait f'çalcmcnt quelques emprunts au liyre que M. Glinel a publié sur Arrcrs en 1897, a Reims, chez Michaud, libraire.

Un poète de mes amis écrivait un jour à son frère, qui s'appelait Félix :

Tu portes un prénom qui force le bonheur...

Il faut croire qu'Arvers, en dépit de ce prénom, ne se trouvait pas heureux, puisqu'il avait pris pour devise : « Félix nomen non omen. — Félix, un nom, pas un présage ! » Cependant il ne semble pas qu'il ait eu tant à se plaindre de la destinée. Né à Paris, le 28 juillet 1806, d'un père tourangeau et d'une mère bourguignonne, son enfance et sa jeunesse furent entourées des soins les plus tendres (1).

On me dira qu'à dix-sept ans il eut le chagrin de perdre son père et qu'à dix-neuf ans il se vit enlever, par la mort aussi, la jeune fille à qui il avait rêvé d'associer sa vie. Ce sont là évidemment des coups terribles ; nous savons, d'ailleurs, qu'il porta jusqu'au tombeau le deuil de ce mariage manqué. Mais les consolations ne lui firent pas défaut : il en reçut même de toutes sortes. Sans parler des nombreuses femmes dans les bras desquelles il chercha à s'étourdir, il eut une mère excellente et des amis chauds et fidèles.

Il avait su inspirer tout jeune l'intérêt le plus pur à une femme mariée de l'entourage de sa mère. Cette femme, qui lui fut une sœur dévouée, devait être

(1) La famille paternelle d'Arvers était originaire de Touraine. Son grand-père, Guillaume-Pierre Arvers, était né à l'Isle-Bouchârd, près de Ghinon (Indre-et-Loire). Sa grand'mère, Rose-Thérèse Delahaye, était fille d'un négociant de Châtellerault. Ils moururent dans cette ville en décembre 1787 et furent inhumés à l'Isle-Rouchard.

La famille maternelle d'Arvers était originaire de l'arrondissement de Joigny. Son aïeul, Jean-Baptiste-Alexis-Joachim Vérien, était menuisier de son état et fut maire de Cézy

Le père du poète, Pierre-Guiilaume-Thérèse Arvers, marié à Jeanne Vérien, était marchand en gros, rue Guillaume, 1, dans l'île Saint- Louis-en-l'Isle, aujourd'hui rue Budé. C'est là que naquit Félix, le a3 juillet 1806.

exquise, si j'en juge par les quelques lettres que j'ai

- les veux. Elle se nommait Adèle Mouchet et avait

usé un M. Desmaller. liés 1829, elle lui écrivait :

irez- vous, mon cher Arvers, que votre lettre m'a

donne beaucoup d'amour-propre? Je poorrais dire, comme le Bourg itilhomme: « Je ne me savais

tant d'esprit! » Vous m'avez confirmée dans une pensée très fixe chez moi, qui est que rien n'est plus facile à conduire que les hommes d'esprit. Les sots -Mils résistent, parce qu'ils sont toujours contents d'eux.

«Puisque vous avez bien voulu déférer à mon opinion, je vous en dois des remerciements et des félicitations. Vous avez été heureusement inspiré sur notre Henri ( 1 i. Nos vers sont très remarquables et prouvent

. bien jeune encore, la fermeté de vos pensées a

mcé les années. Suivez ce penchant qui vous entraîne vers la poésie, ce sont des jouissances que vous vous préparez. Ce goût vous évitera bien des ennuis, je pourrais même ajouter de graves inconvénients que donne la société. Pouvoir vivre seul et se trouver satisfait est un grand pas pour le bonheur.

« Je compte sur votre obligeance pour me laisser copier votre ouvrage que vous avez eu le talent, outre son mérite personnel, de me faire regarder avec des

; maternels au point de m'identifier avec le succès qu'il doit obtenir. Comme c'est Long, je ne veux pas abuser cle votre t iouchct < a ) étant

libre, il pourra me le transcrire sur un livre où j'ai déjà une partie de ce que vous avez composé. Vous

(1) Os vers n'ont pas été imprimés.

(a) C'était son frère. 11 devint notaire par la suite, etc'estlui qui reçut J Arvers.

AI.KUED DE M

me ferez grand plaisir si vous voulez y ajouter les vers que vous avez faits sur la mort d'une personne qui vous intéressait, ne serait-ce que pour donner un démenti à ceux qui vous accusent d'insensibilité.

« Agréez, mon cher Arvers, l'expression vraie de mes sentiments affectueux.

« Adèle Desmalter (i). »

Le 29 juillet 1829.

Celte lettre dut aller au cœur d'Arvers. Il est si rare qu'un poète soit encouragé à ses débuts! On lui cause une joie si vive quand on fait vibrer chez lui la corde sensible et qu'on lui demande des vers de sa composition î Se sentir compris, .tout est là! Arvers s'empressa donc d'envoyer à sa correspondante les stances que lui avaient inspirées la mort de sa fiancée. Je les reproduis, parce qu'il ne les a point recueillies dans Mes Heures perdues :

Tu sais l'amour et son ivresse, Tu sais l'amour et ses combats; Tu sais une voix qui t'adresse Ces mots d'ineffable tendresse Qui ne se disent que tout bas.

Sur un beau sein, ta bouche errante Enfin a pu se reposer, Et sur une lèvre mourante Sentir la douceur enivrante Que recèle un premier baiser...

Maître de ces biens qu'on envie,

Ton cœur est pur, tes jours sont pleins l

Esclave à tes vœux asservie,

La fortune embellit ta vie,

Tu sais qu'on t'aime, et lu te plains !

(:', Lettre inédite.

El ta le plains ! el t'exagères

:iiiis d'an moment, - douleurs légères, El ces peines si |>.i Qu'on ne peut souffrir qu'en aimant!

Et tu pleures ! et tu regretta Cet épanchemenl amoureux !

Pourquoi ces maux que tu t'apprêtes?

Garde ces plainte^ indiscrètes

Et ces pleurs pour les malheureux !

Pour moi. de qui l'âme flétrie N'a jamais reçu de serment, Comme un exilé sans patrie, Pour moi, qu'une voix attendrie N'a jamais nommé doucement,

Personne qui daigne m'entendre, A mon sort qui daigne s'unir, Et m'interroge d'un air tendre, Pourquoi je me suis t'ait attendre Un jour tout entier sans venir.

Personne qui me recommande De ne rester que peu d'instants Hors du lecris; qui me gourmande Lorsque je rentre et me demande Où je suis allé si longtemps.

Jamais d'haleine caressante Qui, la nuit, vienne m'cmhaumcr; Personne dont la main pressante Cherche la mienne, et dont je sente Sur mon cœur les hras se fermer !

Une fois pourtant — quatre années

Auraient elles donc eflacé

Ce que ors heures fortunées

D'illusions environni

Au fond de mon Ame ont laissé?

Oh ! c'est qu'elle était si jolie!

qu'elle ouvrit ses yeux si grands, Soit que sa paupière affaiblie ■ an voil • qui se déplie Éteignit ses regards mourants!

1 86 ALFitED DE MUSSET

— J'osai concevoir l'espérance Que les destins moins ennemis, Prenant pitié de ma souffrance, Viendraient me donner l'assurance D'un bonheur qu'ils auraient permis :

L'heure que j'avais attendue, Le bonheur que j'avais rêvé A fui de mon âme éperdue, Comme une note suspendue, Comme un sourire inachevé !

Elle ne s'est point souvenue Du monde qui ne la vit pas ; Rien n'a signalé sa venue.

Elle est passée, humble, inconnue, Sans laisser trace de ses pas.

Depuis lors, triste et monotone, Chaque jour commence et finit:

Rien ne m'émeut, rien ne m'étonne, Comme un dernier rayon d'automne J'aperçois mon front qui jaunit.

Et loin de tous, quand le mystère De l'avenir s'est refermé, Je fuis, exilé volontaire !

— Il n'est qu'un bonheur sur la terre, Celui d'aimer et d'être aimé.

A l'époque où Félix Arvers rimait ces stances d'un tour si français et si sûr, il habitait avec sa mère, 73, rue Saint-Louis, au Marais, et venait de passer le premier examen de sa licence en droit (1).

Quelques mois plus tard, il entrait chez Me Guyet- Desfontaines, sur la recommandation de Mme Desmalter.

Avant de le suivre là, il est bon que nous fassions plus ample connaissance avec lui, et c'est encore Mme Desmalter qui va nous en fournir le moyen

(1) 21 août 1828.

dans deux ou trois Lettres dont le seul défaut est de se rapporter à une époque un peu ultérieure.

Elle lui écrivait, le 2.» juin r83g:

1 \ mon Age, mon cher A rvers, l'on a l'avantage de connaître un peu le monde et de savoir apprécier les caractères. Je crois donc avoir jugé le vôtre depuis longtemps et savoir que toute votre férocité consiste dans votre barbe trop long-ne pour mon coût, — ce qui, au reste, doit vous importer fort peu, et vous avez raison, nos rapports affectueux nous mettant en dehors des charmes physiques. Je n'avais préjugé rien de défavorable sur votre compte, en ne vous voyant pas mardi. J'avais pensé à une impossibilité, voilà tout.

«Votre gentille lettre est venue confirmer ma pensée et m'a récompensée de mon jugement amical. Je suis convaincue que vous avez de l'attachement pour moi, autant que vos plaisirs, vos liaisons, vos occupations le permettent. J'ose même croire que, dans l'occasion, s'il m'en fallait une preuve, vous pourriez, pour me rendre service, faire trêve un moment à vos habitudes d'égoïste rôle de vieux garçon pour m'obliger; pour moi, que mon titre de mère rend tout à fait dévouée à ceux que j'alfectionne, et vous êtes du nombre, mon cher Arvers, vous pouvez toujours compter et être persuadé que, chaque fois que vous aurez recours à mon obligeance, ce sera me donner un moment de satisfaction.

« Votre affectionnée, « Ad. D. (i). )>

13, 'irand'Hue d'Autcuil.

(1; Lettre inédite.

ALl-'IVIiD DK MUSSET

« Votre férocité)) !... «votre barbe trop longue »!... voilà une fine mouche à qui il n'aurait pas fallu en conter. Je ne crois pas d'ailleurs qu'Arvers ait jamais essayé de lui donner le change sur son état d'âme. Quand une femme d'esprit vous a vu grandir, il n'y a pas de barbe, si longue soit-elle, qui puisse l'intimider. Elle a vite fait de vous la tirer pour vous faire rire !.. . Gela n'empêche pas qu'Arvers, au contact de la bohème dorée qui fut trop tôt sa compagnie, s'efforçait de masquer sa sensibilité réelle sous une apparence de froideur, sinon de « férocité », qui trompait tout le monde — sauf les femmes. — Regardez le portrait qu'on a mis en tête de l'édition définitive de ses œuvres poétiques, il n'y a pas à dire, c'est un beau garçon : le front est large, l'œil pétillant, le nez très fin, la bouche spirituelle, mais l'ensemble de la physionomie est plutôt d'un pince-sans-rire.

jyjme Desmalter lui écrivait un peu plus tard : « Vous ne connaissez pas encore, mon cher Arvers, ce que c'est que le plaisir de vieillir. Ceci vous paraîtra un paradoxe ; non, en vérité, c'est exact. Voici comme, en prenant des années, l'on se détache de mille vilaines et quelquefois délicieuses passions, mais qui portent souvent de tristes fruits. L'on ne pense plus^l'on ne sent qu'un plaisir, celui de faire des heureux, plaisir qui n'est disputé par personne. C'est si bon, cette pensée, de pouvoir se dire : « Je vais, de ma propre volonté, donner un moment de satisfaction I » Cela console de beaucoup de tracasseries, voire même de vifs chagrins. Tout ceci est pour finir par vous offrir un petit souvenir de ma vieille amitié. Comme objet d'art, c'est très joli, parfaitement gravé. Ce n'est pas pour faire valoir mon cadeau. C'est, par parenthèse,

I v\i vr. w>i s

pour vous expliquer que je me trouve très heureuse il "être ù même d'orner votre petit salon.

« Mille affections bien dévouées.

« Ad. Desmalter (i). »

Enfin, le 17 mai 1 84 1 » cette femme charmante, qui par certains côtés me rappelle la « marraine » d'Alfred de Musset, adressait à son ami cette autre lettre où elle achève de nous le peindre :

« Merci, mon bon Arvers,de votre aimable affection qui m'adonne doublement leregret très vif de n'avoir pas vu votre Second Mari (2). Cette pièce est très jolie, bien écrite, intéressante, et tout à fait dans la nature, pour la rareté du fait ! Vous avez fait de la morale, ce qui prouve que l'on peut être bien sage en paroles, et en actions bien fou. Cette pièce est bonne à lire aux jeunes femmes parce qu'elle est vraie. Vous m'avez reposée un peu du boursouilag^eà la mode, de randes phrases où l'on ne trouve ni pensée, ni idée, où l'on passe sans cesse à côté du vrai. Votre sujet marche avec une simplicité naturelle. J'ai passé quelques instants fort agréables en vous lisant. Je vous remercie aussi du paragraphe de l'envoi. Vous avez raison : je m'intéresse vivement à vos succès, à votre avenir, parce que vous êtes bon (malgré que vous médisiez sans cesse de vous). Vous avez de l'esprit, et vous êtes devenu bonhomme, avec les simples, — rare mérite aujourd'hui où chacun veut paraître diamant

■ inédite.

Comédie en 3 actes et en vers, représentée pour la première fois, le 3 avril i84i, au Théâtre-Français. « L'idée de cette pièce rsl il

•■. — écrivait Hippolyte Lucas dans le Siècle. — Un homme, apris avoir trompé un mari, a épousé la veuve, sa complice, et il tremble d'être trompé à son tour par quelque ami. On n'est jamais trahi que par les siens. Cette pièce, sans ^raride importance, est écrite en vers faciles et l'îi'cants. »

igO ALKI\ED DE MUSSET

n'étant que strass. Ajoutez à tout cela que je vous connais depuis votre tendre jeunesse. Je vous ai pardonné vos dix-huit ans, votre sortie du collège, parce que vous ne vous tourniez pas les pouces et saviez sortir d'une chambre sans que l'on fût obligé de vous faire sentir que la visite devenait longue. Vous aviez le bon esprit, collégien, de laisser un regret.

« Venez un de ces dimanches nous demander à dîner. Vous serez bien reçu. Ma fille veut un exemplaire du Second Mari. Le ménage vous dit mille choses gracieuses, et moi, mon enfant, je vous embrasse avec la vieille affection d'une ancienne amie.

« Ad. D. (i). »

Rue des Marronniers, 3, Passy.

Telle était la femme distinguée qui fut la v marraine ;> de Félix Arvers. Si elle avait eu quelques années de moins, surtout si je ne savais pas ce que je sais, j'aurais été tenté de la prendre pour l'inspiratrice du sonnet que tout le monde a lu. Elle avait jusqu'au prénom de celle dont les deux rimes féminines du second tercet évoquèrent un jour l'image aux yeux prévenus de Henri Blaze de Bury : « Il n'y manque, en effet, qu'une seule lettre, l'initiale (2). » Mais non, ce n'est pas Mme Adèle Desmalter qui fut l'inspiratrice du « sonnet d'Arvers » ; ce n'est pas non plus Mme Adèle Victor Hugo. C'est... Mais, avant de vous le dire, il faut que je vous parle de Me Guyet-Desfontaines et de sa maison, puisque c'est là précisément que Félix Arvers fit la connaissance de sa muse.

(1) Lettre inédite.

(3) Revue des Deux-Mondes du 1" février i883.

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