LES CAMARADES 1QI
En ce temps-là, les études de notaire et d'avoué n'étaient pas rares à Paris où les cletrs s'occupaient plus de littérature que de droit. La plus renommée était celle <le M" Fortuné Delavigne, frère de Casimir, avoué en première instance, dont les clercs, en 1828, s'appelaient Jules de Wailly, auteur dramatique; Olivier Fulgence, littérateur et compositeur de romances; Auguste Barbier, le poète des ïambes; Dumas- Hinard, traducteur du Romancero ; Natalis deWaillv, le bibliographe, — et le petit courantin, Louis Veuillot. Certes l'étude de Me Guyet-Desfontaines n'aurait pu rivaliser avec celle-là pour le nombre des illustrations futures; « sauf erreur ou omission », elle ne séda jamais comme telle que Félix Arvers qui. du Ier janvier i8.'îo, date de son entrée, au ier mars i836, date de sa sortie, gravit tous les échelons, moins un, de la cléricature. Mais Me Guyet-Desfontaines, sans être aussi lettré que M8 Fortuné Delavigne, lui aurait rendu des points comme dilettante. Son étude, déjà fréquentée par les écrivains et les artistes, était devenue, à partir de son mariage avec Mme veuve Chassériau, fille, sœur et nièce des trois Duval (1), une manière d'académie, un salon où passaient et repassaient, chaque semaine, tous les habitués de l'Arsenal, à commencer par la famille Nodier. On y dansait, on y faisait de la musique, on y disait des vers, et les clercs de l'étude étaient de toutes les fêtes.
Elle était, en effet, la fille d'Ainanry Duval, littérateur, membre de l'Institut ; la mcut du peintre Amaury Duval et la ni$ce d'Alexandre Duval, auteur dramatique, membre de 1 Académie française.
Al.rn.ED DE MUSSET
C'est là qu' Arvers rencontra pour la première fois Alfred de Musset Je me trompe : il l'avait déjà vu deux ou trois ans auparavant, dans une circonstance solennelle. En 1828, M. de Vatimesnil, ministre de l'Instruction publique, ayant eu la délicate attention d'inviter à dîner, à l'occasion de la distribution des prix du concours général, les prix d'honneur des années précédentes, Arvers s'était rendu à cette invitation avec Pontmartin, Musset, Eugène Bore, Drouyn de Lhuys et les autres. Pontmartin, dans ses Mémoires (1), a même raconté qu'à un certain moment, ce soir-là, il dit à M. Eugène Bore, premier prix de philosophie, qui devait mourir supérieur général des Lazaristes : « Ces trois jeunes gens qui causent avec Berryer, ce sont Drouyn de Lhu}rs, Cardon de Montigny et Arvers. On dit qu'il y a chez ce dernier l'étoffe d'un poète. »
Pontmartin ignorait probablement alors qu'Alfred de Musset taquinait la Muse, car il n'en dit mot. Mais, à l'époque où Arvers le rencontra chez M0 Guyet-Desfontaines, il avait publié les Contes d'Espagne et d'Italie, il avait fait la Ballade à la lune, et il était dans les salons le point de mire de tous les regards féminins. Arvers lui fut présenté par son patron et lui présenta, à son tour, Alfred Tatlet, qui brûlait d'entrer en relations avec lui. Tattet et Arvers s'étaient connus, dès 1819, sur les bancs du collège Gharlemagne, dont ils suivaient les cours. Ils se tutoyaient, ce qui ne se fit jamais entre Alfred de Musset et Tattet ni aucun autre de leur bande. Alfred de Musset, qui était sans morgue avec les femmes, gardait dans son commerce avec les hommes une réserve
(i'i Pages 42-48 de la première série.
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hautaine qui laissa toujours quelque distance entre lui et ses compagnons de plaisir. Quant à ses rapports Arvers, il ne dépendit pas de celui-ci qu'ils ii" devinssent tout de suite très familiers, car Félix Arvers avait beaucoup d'admiration pour l'auteur des Contes d 'Espagne et d'Italie et ne lui ménagea pas les avances. Mais Alfred de Musset y répondit assez froidement. Pourquoi? Roger de Beauvoir, qui devait savoir quelque chose, nous dit que le poète de Mardoche « n'aimait pas les gens faits à sa ressemblance » et qu' « Arvers, par ses instincts d'artiste et de viveur, par la tenue et par le talent, était une sorte de Sosie de Musset ». Cette assertion ne manque pas d'intérêt. Est-elle juste? Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans leurs créations Arvers et Musset se rencontrèrent plusieurs fois, notamment dans un drame sur la Mort de François Ar, et que l'avantage ne resta pas à celui que l'on pense i). D'où un certain dépit chez le concurrent malheureux. Un jour donc que Musset causait avec un ami de cette espèce de Sosie dont le nom seul l'importunait, il trempa sa plume dans l'encre et, sur une de ces grandes feuilles de papier écolier où sa copie aimait à s'espacer, il traça de sa plus belle main ce quatrain qui résume, d'après Roger de Beau- . toute la discussion :
(i) Musset avait écrit, c:i i83o, un fragment de drame en vers iolitnl ; : Derniers moments de François I", qui parut dans le Keepsake fronçai» de i83i. Arvers l'avail-il lu quand il composa son drame : la Mort de François /,r, qui figure dans Mes Heures perdues, sous la date de juin i83i ? Je ne le crois pas, et cependant il y a dans telles 6cèoes de ces deux ouvrages une similitude très grande. C'est même cette similitude qui, à mon sens, dissuada Musset de terminer sa pièce. « J'ai beau faire, — écrivait-il longtemps après à Charpentier, — je ne r ces Derniers moments de François 1", il y a dix-neuf ans que c'est au rancart. » [Œuvres posthumes, p. 260. J
in/j ALFRED 1JE MUSSET
C'est moi qui suis l'étoffe, O philosophe!
Et ton Arvers N'est que l'envers.
Eh bien, non, ils avaient chacun son étoffe, et, pour qui sait lire, Arvers ne fut jamais « l'envers » de Musset, au moins comme talent.
Quoi qu'il en soit, s'il n'y avait entre eux aucune sympathie, il n'en était pas de même entre Arvers et Tattet. Leur amitié fut aussi intime qu'elle pouvait l'être, et, du jour où ils se lièrent ensemble, ils n'eurent pas de secrets l'un pour l'autre. On en jugera par les lettres qui suivent.
« Brest, 21 octobre 1831 .
« Oui, mon bon ami, je viens d'être assez sérieusement malade; maintenant il n'y a plus que de la faiblesse et de la fatigue. Le danger est loin de moi. J'ai été jugé assez mal pour être passablement martyrisé, et, comme distraction, ces messieurs m'ont affublé de sangsues, de sinapismes ou de vésicatoires aux jambes, dont je ne suis point encore libéré. Une fois certaines limites passées, il faut se livrer à ces infâmes médecins : et ici comme partout ils taillent à leur joie dans la chair humaine. Je vais pourtant aviser bientôt au moyen de les laisser opérer à Brest sans moi. Quand j'irai tout à fait bien, je prendrai cette bonne route de Paris. Là-bas on n'est jamais malade, n'est-ce pas ? Tu conçois aisément que je me suis assez peu occupé de politique et de littérature dans ces derniers temps. Mais mon goût va reprendre avec la santé, et nous allons nous retrouver chacun dans notre élément,
L!CS l'.UIM |o5
iballant; acteur; moi, spectateur, jugeant, les
bras croisés. Tu as bien raison de songer à la scène,
indu cher ami. Bien souvent, lu le sais, je t'en ai parlé.
tnde et belle carrière que lu as là devant
Elle peut réaliser tous tes rêves de bonheur et de fortune. Tu auras l'actric • qui jouera ton rôle, si elle . Tu toucheras de l'argent, si Ion drame réussit, ce qui est certain. Te voilà en perspective deux choses f >rt agréables assurément. Je ne parle point de la gloire, moi creux quand il n'y a pas d'argent avec, mais qui cependant chatouille assez agréablement l'amour- propre. Et puis, c'est quelque chose de dire aux auteurs dramatiques : « Faites-moi place; j'ai vini,rt-quatre ans, n'importe, faites-moi place ! » Et l'on marche de pair avec ces gens-là, si l'on tient enfin à quelque chose.
« Je ne serai bien heureux, je le l'ai dit cent fois,
lorsque j'aurai applaudi à un beau succès de mon ami Arvers, et quand, dans ses moments perdus, il pourra me faire les articles de Jules Janin dans les
■ its. Voilà ta vie. à toi, garçon spirituel s'il en fut : il faut nous faire rire, mais il faut le faire bien payer.
ropos de .!.-.!., dis-moi donc s'il y a raccommodement entre lui et V. e dernier l'a traité devant nous, certain jour, comme il ie méritait, mais l'autre a fait un article sur Mu f ion, qui a dû lui valoir des
^rciements. Il (Hait, eu effet, tout à la louange de l auteur de Hernani. Le pauvre H. a dans ce moment un procès bien <l ;s igréable : tout le monde sait maintenant, et cela peut le contrarier, que les Orientales n'ont été vendues que r5oo francs, que la moitié de
IQG ALFRED DS HUSSKT
l'édition se trouve encore cliez l'éditeur (i). On aime assez à laver son linge sale en famille.
« Que devient Musset? le rencontres-tu? travaillet-il ou joue-t-il ? est-il enfin décidé à se perdre et ne devons-nous plus compter sur son avenir qui promettait d'être si beau ? C'est vraiment un bien grand malheur.
« Paul Foucher ne va-t-il pas publier un volume ? J'espère que nous les aurons tous cet hiver. F... -vous de moi, mes bons amis: pourvu que vous m'amusiez, je n'en demande pas davantage.. Je ne paie pas les déjeuners que vous mangerez rue Grange-Batelière. Sainte-Beuve doit avoir terminé le fameux roman dont Guttinguer lui a donné les matériaux (2). C'est la vie amoureuse de ce dernier et ses grandes aventures qui lui ont brisé le coeur. Levol accouche-t-il de son drame ? faudra-t-il employer les forceps pour lui tirer le dénouement de son Ve acte? Quel pauvre garçon! Nous sommes en froid., me dis-tu. Bien vite il redeviendra mon ami intime : quelques mots de flatterie sur son compte suffiront. Bonhomme qui vit bien heureux puisque toujours il se caresse. Je reviens à Guttinguer pour savoir s'il est encore en vie.
« Adieu. Bientôt nous laisserons là ce vilain mot. A toi. Ma garde-malade te dit bien des choses. « Alfred Tattet (3). »
« P. S . — Dis-moi donc sous quels siècles tu travailles. Est-il possible que tu aies trouvé quelque chose
(1) Cf. le Romantisme et l'éditeur Rendue!, de M. Adolphe Julien, au sujet des premiers traités passés par Victor Hugo avec ses éditeurs» Cf. notre étude sur Sainte-Beuve, t. I, appendice. [a) Il s'agit à' Arthur.
(3) Lettre inédite.
à Bury ; .' C'est vraiment une bonne fortune. Ces choses-là n'arrivent qu'à toi. »
i voit qu'Alfred Tattet ne s'ennuyait pas trop à Brea ! :scent cinquante lieues qui le séparaient
du boulevard de Gand et qu'il ne rossait — quoi qu'il en dît — ■ de s'occuper, sinon de littérature, à tout le moins des littérateurs. Sa correspondance, dont j'ai publié déjàune bonne partie dans mon livresur,SW«te- Beuve, est une «les plus amusantes que je connaisse. On y trouve tons les racontars et tous les potins du monde particulier qu'il fréquentait, et, comme ces qenr avaient un pied dans les lettres et l'autre dans la galanterie, elle fourmille de petits tableaux de mœurs qui font songer aux Historiettes de Tallemant des Réaux. Car, sans avoir aucune prétention au style, Tattet avait un fort joli brin de plume ; telles de ses lettres donnent l'impression de celles que Musset — son ami le plus illustre — écrivait à Mma Jaubert, quand il était en belle humeur.
Mai- si c'était un joyeux compagnon et un excellent camarade, c'était comme fds de famille unassez mauvais sujet. On ne saura jamais tous les soucis qu'il cau-a aux siens. Comme il avait la fâcheuse habitude de s'attaquer de préférence aux femmes mariées, et qu:, dans ce temps-là, la justice ne plaisantait pas sur l'article desenlèvements, ses parents étaient obligés de l'exiler de temps à autre dans quelque ville lointaine.
(i) Arvcrs était toujours en quête de nouveau pour ses pièces de théâtre. Le 8 décembre 1837, Tattet ec-ivait à Guttinçer :
« Ar.crs vient de trouver un délicie pièce. A l'heure où je
. il est d' j 3 ;'i l'œuvre. Il m'a consacré sa journée Je l'ai fait
I mon avoué pour éclaircir quelques points
difficiles. C'est qu<- l'animal dresse et dépouillé un inventaire comme il
tourne nn couplet. C'c-t un précieux ami quand il veut s'en donner la
peine. * [Cf. notre Sa in , :. I. Appendice.)
• 9^ ALFIAED DE MUSSET
Et voilà pourquoi, sous couleur de faire une cure, il était alors à Brest.
Le 17 juillet i832, il écrivait au même Arvers : « Je te connais, vilain homme, et si je ne t'écrivais le premier, tu serais capable de me laisser dans ma solitude, sans me donner de tes nouvelles. Eh bien, à quand le voyage? fais-tu tes adieux et tes paquets? dois-je te voir bientôt? et avant tout cela,, ta pièce, qu'est-elle devenue ? le jouera-t-on bientôt ou ne te jouera-t-on pas? M. Dormeuil (car c'est ainsi que cela se prononce) peut très bien s'être raccommodé avec Bidard et les Carbonari. Mets-toi donc au courant de tout ce qui se passe, et Henry Lloyd, que devient-il ? Je compte bien écrire au sujet de cette fameuse affaire dans laquelle je ne pouvais rien avec la meilleure volonté dumonde. Je ne dois pas faire pour les autres ce que je n'ai pas fait pour moi. — Et Joly, est-elle toujours triste et mélancolique ? est-ce toujours une délicieuse vignette d'Alfred ou Tony Johannot ? Je m'ennuie déjà à périr; si tu ne viens ici, j'irai te voir à Paris, moi. A propos, un incident assez plaisant a rompu l'uniformité de notre voyage. D'honnêtes soldats-citoyens ne se sont pas contentés de mon passeport. Celui de M.Dosne n'était pas non plus très en règle. Aussi nous a-t-on flanqués de quatre gardes nationaux, avec ordre de tirer sur le postillon s'il allait au trot. Et le postillon de trembler de tous ses membres, et nous de rire comme des fous. Enfin, après avoir été au pas pendant deux lieues (c'était la nuit heureusement), nous nous sommes expliqués avec des gendarmes fort polis, et l'on nous a laissés continuer notre route très tranquillement. N'aie jamais affaire, je t'en conjure, aux héros citoyens. Ces pau-
MAUADtS
qui Ton fait monter la garde,jour et nuit,
sont comme sseurs qui n'i»nt rien pris pendant
deux jours : lis tombent sur de pauvres innocents,
faute de coupables, et, n'ayant pu tuer des perdrix, se
ut sur les moineaux francs.
Mais aussi, me diras-tu, pourquoi rien ne tombe-
t-il dans leurs filets '.' pourquoi sont-ils toujours déca-
i la bouillotte ? — As-tu vu ma bonne mère ? —
lie bien heureuse de mon départ ? — Et X. . .,
autre femme qui m'aime, se porle-l-elle bien et s'en-
nuie-t-el!e heaucoup ?
« Ecris-moi vite. Pour moi, je t'en dirai plus longun autre jour. Adieu.
« A loi de o
« Alfred (i). »
« Brest, 24 août. »
« Ah ! mon ami, tu te brouilles avec les miens ! prends garde, c'est un coup d'Etat et qui n'est point du tout dans tes intérêts. Je m'étonne qu'en profond p ilitique tu ne le sois pas ménagé cette intelligence
is la place; mais à quel sujet vous êtes-VOUS fâchés ?
L'avais-tu chargée de la négociation près de sa fille
er d'avance? A-l-eile trouvé une lettre de
toi ? Aurais-tu voulu entrer dans la chambre et dans
le lit de la t forcer ainsi toutes les portes
- le consentement maternel ? Donne-moi donc tout cela quelques détails qui ne peuvent manquer d'être fort amusants. Cécile et Henry ont-ils eu connais I qu'en disent-ils ?
•< < m m'écrivait cependant que tes affaires mar-