‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 56 sur 68 · LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'ARVERS · texte numérisé non relu

LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'ARVERS

Discours prononcé par M. Léon Séché à la cérémonie d'inauguration de la plaque commémoralive, posée le -2 juillet 1906, sur ison natale de Félix Arvers, rue Budé, n° 1.

ors, ■ pi-' nous glorifions aujourd'hui, dans ce site pittoresque et comme à l'ombre de Notre-Dame, c'est I ■ Sonnet en même temps que le porte qui l'illustra après tant d'au

Si Boileau était encore d de, il en serait peut-être scan-

dalis n'avait de valeur à ses veux qu'autant qu'il

était ; il eu aurait certainement trouvé dans

met d'Arvers. -Mais comme le joug de i'Ar/ poétique tel

depuis longtemps, et que les taches du Boleil ne l'empêchent

le roi du jour, nous sommes d'autanl plus excusables

irifier le sonnet d'Arvers que, tout imparfait qu'il soit, il s

mérité de la part de Sainte-Beuve l'épithète d' ■ adorabl

l'abord nous n'avons jamais eu beaucoup de goût, en

France, pour les » longs poèmes », chers à Boileau. Je dj dû

vous pensez bien, pourles chefs-d'nîuvrede la littérature

ivons tous traduits plus ou moins mal sue les

el \ ii gile sonl ici hors de cause. J<-

parler que des longs poèmes de chez nous :de la Fran-

ciad>-. aple, dont Ronsard ne s'est jamais relevé ; —de/a

m, dont une autre, bêlas! a fait oubln

: — de la ffenriade, de Voltaire, qui n'a dû sa

popularité qu'au a seul roi dont le peuple ail gardé la mémoire»;

— du Philippe-Auguste, de Parceval de Grandmaison, qui n'a

jamai nulle vers; — de la

haine Epopée, d'Alexandre Soui aorte que

sa Pauvre Fille; — je ; sur ta Chute d'un Ang

martine, que trois ou quatre épisodes de Jocelyn ont, Dieu merci, suffisamment rachetée.

On a dit que les Français n'avaient pas la tête épique. C'est une sottise et une erreur. Mais nous ne comprenons l'épopée qu'écrite à grands coups de sabre, au bruit du clairon et du tambour, comme sous la République et sous l'Empire. En dehors de cela, quelques pages de la Légende des Siècles nous contentent, et nous laissons volontiers l'écritoire et la plume des poèmes en vingt-quatre chants aux grands rapsodes du Portugal, de l'Italie et de l'Angleterre. Cela ne nous empêche pas d'admirer la Jérusalem délivrée du Tasse et le Roland furieux de l'Arioste, mais je crois bien que notre amour-propre national entre encore pour une bonne part dans le plaisir que nous prenons à leur lecture .

Que voulez-vous ? chaque peuple a son tempérament, son estomac particulier. Nous autres Français, qui sommes pourtant aussi latins que les Italiens, si ce n'est plus, nous avons toujours, en matière de poésie, comme en matière de euisine, préféré les petits plats aux grands, les gâteaux feuilletés, les vins fins, les chansons légères et les anthologies qui dispensent de plus longues études. « Ah ! s'écriait un jour Sainte-Beuve, avoir fait la Feuille d'Arnault, le Poète mourant de Millevoye, la Voulzie d'Hégésippe Moreau, et passer à la postérité ! »

Ce soupir étonne chez un homme qui a écrit quarante volumes de critique, qui sont les Lundis, le roman de Volupté et trois volumes de vers dont Joseph De larme. Mais Sainte-Beuve, qui savait le prix de la gloire et les caprices de la renommée, aurait donné tout son bagage pour un beau sonnet de Ronsard et de Joachim du Bellay, quand il avait trente ans, et pour le sonnet d'Arvers, quand il en avait quarante.

C'est une si jolie fleur, et si française, qu'un sonnet réussi ! Les poètes de la Pléiade, mal instruits des commencements de notre vieille littérature, croyaient qu'elle était d'origine italienne, et Joachim du Bellay a passé longtemps pour l'avoir cueillie audelà des monts. La vérité, c'est que cette rose mystique — tout aussi bien que sa sœur, la rose gothique de nos cathédrales — a fleuri d'abord sous le ciel de la France. Si nos vieux poètes de la Renaissance la prirent dans le Canzoniere de Pétrarque, celui-ci, sans le savoir peut-être, l'avait prise dans le florilège des troubadours, et l'on peut dire que le grand sonnettiste florentin couronna Laure de Noves avec des roses d'essence provençale. Le sonnet, en ce temps-là, ne donnait que des fleurs d'amour un peu précieuses. Quelques cents ans plus tard, Joachim du Bellay, en mettant au divin rosier la greffe de son beau génie, en tira deux ou trois variétés qui seront l'éternel honneur du jardin poétique de la France.

Après avoir chanté sur le mode pétrarquiste in amour de tête qui devail devenir à la longue un amour de oceur — cela se voit quelquefois encore — i! trouva le moyen de Eure entrer dan

IH'tii poème i forme Bze, le Bentîmenl des ruines païennes, ie absente el le dégoût que lui inspirait te ncle de la Ville el de la Cour de Rome. Il était alors dans la ville des Papes, intendant du grand cardinal qui a donné son nom à la rue qui borde 111e Saint-Louis. Comme il s'ennuyait à mourir loin de la France, il chaula a pour enchanter Bon ennuis et di- ce chant tour à tour amer el mélancolique sortirent les aon-

les Antiquité* et des Regret». Et quels Bonnets ! Contu disait Maria de rleredia, qui b'v connaissait, devant

la statue que j'ai élevée à Joachim du Bellay, au bord d( Loyre en face de son petit Lire. « nul, pas même i

sa ni, n a su faire tenir dans le cadre étroit de ses quatorze vers des tableaux d'un art aussi accompli, aussi puissant que délicat, où l'ii la pi i- raffinée s'unit à la simplicité la plus mâle

et la plus

mt croire que ce petit poème était prédestiné à céléde l'amour, puisque,après la mort de J. dn Bellay, mu : redevint ce qu'il était à l'origine, une eantilène pure* at le dix-huitième siècle — je laisst . • 1 * i ï le méprisa — cependant le siècle de Voltaire lui pr le madrigal, le rondeau et le petit conte. Il était mort on bien

lorsque, dans le grand renouveau poétiqu suivit l.i Révolution, Sainte-Beuve s'avisa de le restaurer. La

Ode* et aux Méditation». Lamartine et

* Hugo, à qui il fallait de l'espace pour déployer leurs ailes,

ridée de couler leur pensée dans ce moule < -1 1 i j »—

tique et concis. Sainte-Beuve, qui venait d'étudier le sonnet chez

de la Pléiade et à qui les grands élans étaient défen-

boi) àme malade. Puis vint Auguste Barbier, qui

' mbe»... Vous pouvez ouvrir le Journal

d'un . trouverez deux on trois Bonnets d'une assez

i certainement ont été inspirés à Vigny par de B la, j'imagine, que l'auteur de

'■i Berg r ne recueillis dans

. ( lar il avait la pi

justil îrrir dn même miel que les autre

• le» Trof el comparez-les aux

somi' lier, qui accompagnent son poème d'il Pianto,

o'ils sont de la même veine, de la même taille,

je pi bien entendu, dans le ses , et qu'ils

ont la ne : >ei.

Sans doute, de Heredi.i J a nu celle d'un

maître, le sonnet sous sa plume a plus de couleur et plus de sonorité, mais il reste latin malgré tout, et le sang de Virgile y circule.

Du reste le poète des Trophées ne cachait pas son admiration pour le poète des ïambes, et je l'entends encore me déclamer de sa voix chaude et bien timbrée, sous les beaux ombrages de l'ancienne abbaye de Blanche-Couronne (1), au mois d'août 4894, le sonnet sur Michel-Ange qui se termine par ce vers superbe:

Tu mourus longuement plein de gloire et d'ennui.

Chose remarquable et que je n'ai jamais comprise chez un admirateur passionné de Lamartine, José-Maria de Heredia n'avait qu'une médiocre estime pour le sonnet d'Arvers. Je ne voudrais pas l'accuser de jalousie, car il ne connut jamais ce vilain sentiment, mais je pense qu'il l'avait pris en grippe, comme Mérimée — l'âme la moins poétique de son temps — pour en avoir trop entendu vanter le mérite. Il y eut, en effet, un moment où l'on ne pouvait entrer dans un salon teinté de littérature sans entendre dire le sonnet d'Arvers. C'était le monologue des deux générations qui ont précédé celle de 1870. La musique de Pessard, de Faure et de Bizet avait achevé de le rendre populaire. Mais je suis de l'avis de Lamartine : les beaux vers peuvent d'autant mieux se passer de musique qu'ils portent en eux leur mélodie.

Relisons ensemble, si vous le voulez bien, le sonnet d'Arvers. C'est encore le meilleur encens qu'on puisse offrir, en ce jour, au poète qui l'a tiré de son cœur :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère : Un amour éternel en un moment conçu.

Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû ie taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

A l'austère devoir pieusement fidèle,

Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :

« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

Il fut un temps où,pour la critique, la beauté du sonnet résidait tout entière dans le vers final. Nous sommes plus difficiles au-

(i) Située non loin de Savenay, Loire-Inférieure, cette ancienne abbaye appartenait au peintre Toulmouche.

IPP1 N

jourd'hui : nous voulons que le sonnet soit rempli de beaux • i ii commencement à la fin. <'r, je voua le demande, en connaissez-vous un autre ipii s'ouvre but un coup d'archet plus poignant, qui, du premier quatrain au dernier tercet, communique plus d'émotion [tardes moyens plus simples, ou, ee qui est la même chose, par des mots moins rares, et qui s,- ferme sur on point d'interrogation pins douloureux? Pour ma pari, je ne vois que /es Méditations de Lamartine — et le Bonnet uArvera n'est-il l>as nue Méditation en raccourci '.' — qui laissent à l'esprit ente unpressioa de tristesse amoureuse. .Mais dans le recueil de

Lamartine, il va dix pièees de la même tonalité, du même accent,

tandis que dans celui d'Arvers, ce sonnet est comme perdu et demeure sans écho — ce qui le rend plus ènigmatique encore. Quelle est la Femme qui l'a inspiré '.' J'ai «lit son aom, ou plutôt (Jlric Guttinguer qui l'a aommée dans une lettre que j'ai

rendue publique (1). Et le ton d'assurance sur lequel il s'exprime ne doit laisser aucun doute à qui connaît le personnage. De tous

»ètes qui tirent partie «lu cénacle de la Mtue française el de celui de Joseph Delorme, Guttinguer est celui qui, par son

nation de fortune, son entregent et son crédit, reçut le plus de confidences de cette nature. D ailleurs, ci nommant l'inspiratrice <lu sonnet d'Arvers, il n'a l'ait que confirmer les soupçons île

la plupart de ses contemporains. Kt donc elle avait nom

Nodier. Elle o'éîaii pas née, comme Arvers, au cœur du vieux Pari-, mais elle l'avait habité dès son enfance, et la nature l'avait si bien douée que cette petite provinciale aux yeux riants et

éveillés était devenue de lies lionne heure, BOO père el la fortune aidant, au-d parisienne que le poète de Mes II rares perdues.

Madame, autour de vous, tant de grâce étincelle I...

lui di-ait Victor HugO, au mois d'avril 1831. C'est païen effet, que cette créature charmante régna pendanl vingt-cinq

anasur les Cœurs. Heureux temps que celui où le pied, la main, \it~ Veux, la \oix d'une jeune femme qui n'avait que cela pour

richesse suffisaient à attirer et à retenir toute une jeunesse enfiévrée d'art et de poésie dans un quartier de ï '.iris quasi drserl ! Arvers suliit le charme comme tout le monde et même a un

plus haut degré peut-être — parce qu'il avait une plaie au cœur que l'amour seul pouvait guénr. 'oui1 mieux se faire comprendre de la Muse ■ !•■ i A: senal, il eut recours à un moyen très ingébienheureux sonnet sur l'album de Marie. Le comprit-elle ? Ici» Mesdaii irs, nous entrons dans le

(i) Revue de Paris du i5 juillet [906. — Voir dans ce volume le chap. d'An

domaine du mystère. Respectons-le. Arvers avait aimé à vingt ans une jeune tille de son âge qui lui avait été ravie par la mort, avant qu'il ait pu réaliser son rêve. Marie, qui la lui rappelait peut-être, venait de se marier et elle était heureuse, lorsqu'il lui fit l'aveu discret de sa flamme. Quel péché aurait-elle commis — et qui de nous ne l'en absoudrait? — en déposant unjour,en guise de consolation, sur le front du poète énamouré le baiser que telle fille de roi mit une fois — il y a de cela longtemps ! sur les yeux endormis du poète Alain Chartier.

Il était bien laid, dit l'histoire...

Félix Arvers était beau comme un jeune dieu. Ne serait-ce pas une excuse de plus ?

Quoi qu'il en soit, Mesdames et Messieurs, les poètes, je suis heureux de le dire ici, valent infiniment mieux que leur réputation. En amour, à tout le moins, ils savent se contenter de peu, comme le sage. Quand il leur arrive de prendre un air féroce, ces bourreaux des cœurs sont le plus souvent dupes de leur imagination. C'estla folle du logis qui bat la campagne. — Et voilà pourquoi tant de poètes n'ont eu pour maîtresse qu'une Iris en l'air, et pourquoi Félix Arvers, qui nous regarde, se contenta, dans son malheur, du sourire de Marie Nodier.

JI

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