‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 55 sur 68 · SES · texte numérisé non relu

SES

d'anciens adorateurs de la marquise, du temps de ses i. Je Chabrillant, M. de Balincourt, etc,

Elle excellait à assortir toutes ces diversités et ces contraires. Mais elle avait, comme tout le monde, ses amis préférés, et, parmi les -eus de lettres qu'elle

evait dans l'intimité (1), elle n'avait pas tardé à ressentirune véritable sympathie pour Alfred de .Musset. Il faut dire que le hasard qui les avait mis en présence semblait avoir combiné les choses de manière à faire éclater leurs affinités naturelles; et la première était le goût du romanesque.

M«>e de Castries, ayant eu l'envie un jour de lire les Contes d'Espagne et d'Italie, chargea sa demoiselle de compagnie de lui acheter ce volume.

(1 De ce nombre était naturellement Ulric Guttinguer. l'auteur d'Arthur. C'est même parce roman mystique qu'il était entré en relations avec Mm« de Castries. J'ouvre son petitvoiume de poésies intitulé les Litas de Courcelles et j'y trouve, sous la date d'août 1841, les vers suivants, qu'il lui adressait également à Dieppe :

- avez retrouve le flot, l'arbre et la grève Où de vos jours heureux sYoule le doux rêve!

fois vous avez voulu les voir encor Et de vos souvenirs recompter le trésor : Bien fatal à mon sens et dont l'âme est brisée ! Tout était, rien n'est plus ! Oh I l'amère pensée ! Autant vaudrait lever la pierre d'un cercueil, Embrasser un cadavre et reprendre son deuil.

Triste so. • ire el le don de souffrir ;

' Miblions donc 1 hélas! oublier c'est mourir. Oa'aarez-VOOf fait alors, vous si noble et si tendre '.' Oh ! vous aurez souffert ! assise sur la cendre De l'amour consumé : regardant les débris Du temple anéanti de vos rêves chéris, Vous aurez sur la plage, où tout vous le rappelle, Redit les mots sacrés d'un culte humble et fidèle, Frapp''- d'un nom chéri, les tb.ts, l'air et le ciel, Et bu du souvenir l'absinthe avec le miel,

ce un bien ? est-ce un mal ? Oh ! qu'importe à votre âme? besoin, c'est devoir, une voix nous réclame

- la mort, dans !a tombe où dorment nos amours, Béni soit qui l'écoute et se souvient toujours.

« Cette demoiselle qui était Anglaise connaissait peu les usages ; elle n'imagina rien de mieux que d'écrire à l'auteur pour le prier de lui faire parvenir son livre. Alfred de Musset trouva la chose plaisante et lui répondit quelques jours après qu'il irait le lui porter lui-même. Voilà miss *** dans un grand embarras. Pour en sortir, elle alla confesser sa faute à la marquise et lui montra la lettre cavalière qu'elle avait reçue de M. de Musset. Mme de Castries, qui hrùiait de le connaître, pensa qu'elle était servie à merveille et dit à sa demoiselle de compagnie d'attendre de pied ferme la visite annoncée, ajoutant qu'elle en faisait son affaire. Alfred de Musset arrive avec son volume sous le bras. Le valet de chambre, qui avait le mot, le conduit au salon. Au lieu de la jeune Anglaise, c'est la marquise qui le reçoit. Il y eut un moment de gène de part et d'autre, mais la glace fut vite rompue. — « Ce n'est pas une raison, dit en riant Mmede Castries, pour vous priver du plaisir de voir votre correspondante. Tout à l'heure je vous la présenterai, mais il faut commencer par faire connaissance avec moi(i).» Le poète de Namoana, qui avait autant d'esprit que la marquise, lui renvoie ses volants du même coup de raquette et, après avoir bien ri de l'aventure, prend congé d'elle en lui promettant de revenir pour d'autres yeux que la jeune Anglaise.

Il revint, en effet, et si souvent qu'une grande amitié s'établit entre eux, mais une amitié pure comme la marquise en inspirait depuis ses épreuves. C'est-àdire qu'il ne venait chez la marquise, que lorsqu'il avait le cœur malade, la sachant un peu médecin . Un jour qu'elle s'était permis de lui dire que ce qui lui

(i) Biographie d'Alfred de Jfusset, p. 101.

manquait c'était la foi, il lui répondit, la plume à la

main et de l'encre sympathique qu'il employait dans

ses bons jours :

N !i. Madame; j'ai eu ou cru avoir cette vilaine

idie du doute, qui n'est, au Fond, qu'un enfantil-

tand ce n'est pas un parti pris et une parade ;

non seulement aujourd'hui j'ai foi en beaucoup de es. et d'excellentes choses, mais je ne crois pas

même que, si on me trompait, ou si je me trompais,

je perdisse cette foi pour cela.

« Pour ce qui regarde les choses d'un peu plus

haut et la foi de la saur Marceline, je ne peux rien

dire là-dessus. La croyance en Dieu est innée en moi;

le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je

ne veux me défendre de rien ; certainement je ne suis

pas mûr sous ce rapport... (1 ). »

Il était donc sincère quand il s'écriait, dans un des

plus beaux mouvements de la poésie lyrique :

Voilà donc les débris de l'humaine science 1

lepuis cinq mille ans qu'on a toujours douté, ut de fatigue et de persévérance, -1 là le dernier mot qui nous en est resté ! misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué,

i.-mx cieux il vous fallait tirs aU ss, Von désir, la I que.

Je vous plains; voire orgueil part d'une àme

liez les tourments don) mon cœuresl rempli, Et vous la connaissiez, cette amère peu

r l'homme en voyant l'infini.

Eh bien, j rions ensemble, — abjurons la misère

. uls d'enfants, de tant de vains travaux, .Maintenant que vos corps sont réduits en poussière, J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhél 1rs païens, maîtres de la Bcience, Clip • d'aujourd'fa 1

1) Uîuvrcs posthumes, p. a33.

Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance !

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.

Il est juste, il est bon ; sans doute il nous pardonne.

Tous vous avez souffert, le reste est oublié.

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ;

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié (1) !

Mais quelle était donc cette sœur Marceline dont il prononçait le nom tout à l'heure assez mystérieusement? C'était une pieuse et sainte fille delà Maison du Bon-Secours, qui l'avait soigné durant une grave maladie, en i84o.

Etant donnés le rôle qu'elle a joué dans la vie du poète et le souvenir touchant qu'il en avait gardé, on ne sera pas fâché, je pense, de -connaître son état civil. J'ai pu le reconstituer grâce à l'intervention gracieuse du cardinal Richard auprès de la supérieure de cette maison religieuse. Qu'il veuille bien agréer ici l'expression de mes très vifs remerciements.

Iï

Ses nom et prénoms de famille étaient Marie-Madeleine-Eliza Noël. Elle était née, le 22 juillet 1812, à Boulogne-sur-Mer, où son père exerçait les fonctions d'huissier (2).

(1) U Espoir en Dieu.

(2) Voici son entrait de naissance qui m'est obligeamment communiqué par le secrétaire général de la mairie de Boulogne-sur-Mer :

L'an mil huit cent douze et le vingt-trois juillet, neuf heures du matin, par devant nous Alexandre-Gonlran Lorgnier, adjoint faisant, pour l'empêchement du maire, les fonctions d'officier public de l'Etat-civil de la ville de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, est comparu le sieur Antoine-Victor Noël, huissier en cette commune, âgé de quarante-deux ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin né le jour d'hier, trois heures après midi.de lui comparant, et de Marie- Barbe Daniel, son épouse, et auquel il déclare donner les prénoms de Marie-Madelaine-Elisa. Les dites déclaration et présentation faites^ en présence du sieur Isaac-Nicolas Roger, huissier en cette ville, âgé de

Aimi'k d'Aï min-^iii i

appartonai.'

ses miss mu 3'|."'

Boulogne a toujours été une ville extrêmement religieuse. A peine était-elle réunie à la Couronne, que Louis XI la voua à la Vierge. Bien plus, pour donner à ce vœu solennel le caractère d'une investiture féodale, il nomma Notre-Dame de Boulogne, suzeraine et corn- . honneur insigne qui lui donnait le droit de percevoir, en la personne de l'abbé de Sainte-Marie, toutes amendes, confiscations et exploits de justice — sans parler de l'hommage que les rois de France devaient lui rendre (i).

Sous l'ancien régime cette cité glorieuse était pleine de couvents d'hommes eî de femmes. Après la signature du Concordat, qui lui enleva son évêché, elle en retrouva quelques-uns où furent élevées un certain nombre de personnes qui ont marqué dans le monde. J'ignore où fut instruite Marie-Madeleine-Eliza Noël, mais il est plus que probable que ce fut au couvent des Ursulines, que fréquentaient les enfants de la classe aisée de la ville. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'elle reçut une excellente éducation, sans quoi elle n'eût pas pris l'habit des religieuses du Bon-Secours. On sait que la maison-mère de cet ordre est située à Paris, rue Notrei)ame-des-Champs (2).

La supérieure générale m'écrivait le 2 septembre dernier : « Ce serait avec grand plaisir que je vous <i unerais une notice détaillée sur sœur Sainte-Marce-

soixante-quinze ans, et du sieur Louis-Henry Guillain, huissier audit Boulogne, âgé de BOixante-an ans, tous deux amis des père et mère de l'enfant. Et ont le père et les témoins Ùguê le présent acte après lecture. Signe : Noël, Roger, Guillain, Lorgnirr.

'i) Cf. notre ouvrage sur Saint !. \> . [60.

(a) Cette maison de gardes-m;iiad>-s remonte à l'année 1820. I Mgr de Quelen, archevêque de Paris, qui eu fut le fondateur, Elle a une succursale à Boulogne-sur-iMer, laquelle est justement située a coté du couvent des Ursulines.

line, mais tout ce que les sœurs anciennes ont pu me dire, c'est qu'elles ont gardé le souvenir de sa vertu modeste, simple et réservée. C'était une personne douce, aimable, très régulière, très patiente ; de sorte que, quoique ne connaissant pas ce qu'elle fut à l'égard d'Alfred de Musset, nous pouvons penser que, si elle a concouru en quelque chose à son 3tour vers Dieu, ce fut plutôt par son dévouement, sa patience et son abnégation que par des raisonnements ou argumentations, ce qui n'était pas dans sa nature ni dans ses habitudes. »

Ce petit portrait de la sœur Marceline, qui n'a d'autre mérite que le souci de l'exactitude, s'accorde assez bien avec ce que Paul de Musset nous a conté sur elle dans la Biographie de son frère et avec le souvenir qu'en avait gardé Mme Lardin de Musset.

Un jour que nous en causions ensemble, Mme Lardin me dit :

a Ah ! la sainte fille! je crois bien que sans elle nous aurions perdu Alfred pendant l'hiver de i84o. Car ce n'était pas un malade facile à soigner. Nous avions essayé d'abord, ma mère et moi, de nous passer de garde-malade, la marraine et la princesse (Belgiojoso) nous aidant de leur mieux. Mais huit jours ne s'étaient pas écoulés que ma mère fut à bout de forces, et moi de patience. Par moments nous n'étions pas trop de quatre pour le tenir. Il voulait se lever à tout prix, pour aller chercher du pain chez le boulanger, disant qu'on le laissait mourir de faim. Quand la marraine ou la princesse étaient là, il se calmait assez vite, mais dès qu'elles étaient parties, les scènes recommençaient. Et nous ne pouvions le décider à prendre les médicaments qu'avait ordonnés le médecin. C'est

alors que .M11" de Castries, qui venait le voir, elle aussi,

presque t<>us les jours, conseilla à ma mère d'appeler une reli lu couvent du Bon-Secours. On nous envoya la sœur Marceline, une jeune femme d'une trentaine d'années, très douce et d'une pli nomie des plus agréables. Elle était à peine assise au chevet de mon frère qu'il se sentit mieux. Ce fut une sorte d'enchantement. D'heure en heure, elle se levait sur le bout du pied, passait une main sous son oreiller et de l'autre lui donnait à boire, avec des mots qui ressemblaient à des caresses.

« — Allons, Monsieur, encore cette petite cuillerée... Bientôt ce sera fini !... Voyez comme cela vous fait du bien !... Depuis que vous êtes raisonnable, votre œil est déjà meilleur 1 »

Et le malade ouvrait la bouche et regardait la sœur Marceline avec des yeux pleins de tendresse et de reconnaissance.

((. Mme de Castries lui avait apporté un bel exemplaire de F Imitation. Quand il fut en état de supporter un peu de lecture, sœur Marceline ouvrit le livre, et il s'intéressa si bien à ce qu'elle lui lisait qu'elle en fut tout édifiée. Nous eûmes bientôt l'explication de l'intérêt qu'il prenait à cette lecture. Il paraît que c'était l'ouvrage de prédilection de l'abbé Cerbetqui avait catéchisé mon frère. Un jour qu'elle lui avait lu je ne sais plus quel chapitre, il lui dit qu'il le connaissait depuis longtemps et lui demanda de le reprendre (i).

(i) (Tétait, effectivement, le livre préféré de cet esprit d'élite. Parlant de limitation de Jésas-Christ dans les Considérations sur le Dogme générateur de la Piété catholique, il dit : « M du

moyen âge a laissé un monument inimitable, que les catholiques, les

Jetants, les philosophes se sont accordés à admirer de L'admiration a plus belle, celle du rnur. C'est une chose étonnante qu'un petit livre de mysticité, que le génie de Leibnitz méditait, et qui a fait connaître

Ces lectures de l'Imitation, jointes aux prévenances de toutes sortes de sœur Marceline pour Alfred, eurent des effets miraculeux. Le malade ne tarda pas à entrer en convalescence. Nous nous réunissions alors dans sa chambre autour de sa table de travail pour causer ou dessiner, et pendant qu'Alfred maniait le crayon et nous faisait en caricature, sœur Marceline tricotait de petites amphores en laine de diverses couleurs. Quelquefois, quand nous la pressions un peu, Alfred et moi, elle nous racontait des histoires où il devait entrer quelque chose de la sienne, car il était souvent question de cilices et de prises de voile. C'est au point que mon frère lui dit une fois : « Ohl une prise de voile ! cela doit être beau, vous me donnez envie d'assister à cette cérémonie ! » Et il y assista plus tard, en effet, mais il en sortit les larmes aux yeux, tant ce spectacle l'avait émotionné.

« Cependant Alfred était guéri. Quand la sœur Marceline lui fit ses adieux, je crus qu'il allait se trouver mal. Il lui prit les mains, les embrassa respectueusement et lui fit promettre de venir le voir de temps en temps. Elle y mit cette condition qu'il prendrait soin de son corps et aussi de son âme : « Je prierai pour vous tous les jours, lui dit-elle ». Ce fut son dernier mot. »

Or voilà que deux ans après Alfred de Musset fut atteint d'une nouvelle fluxion de poitrine. La première

au froid Fontenelle presque de l'enthousiasme. Nul n'a jamais lu une page de l'Imitation,sartont dans la peine, sans s'être dit en la finissant : Cette lecture m'a fait du bien. La Bible mise à part, cet ouvrage est l'ami souverain de l'âme. Mais où donc le pauvre solitaire qui l'écrivit puisait-il cet amour intarissable ? car il n'a si bien dit que parce qu'il a beaucoup aimé. Il nous le raconte lui-même à chaque ligne de ses chapitres sur le Sacrement : le quatrième livre explique les trois autres. »

sbs ir.vts m :

pens mère fut de courir au couvent du Bon-

1rs. Mais la sœur Marceline n'était pas libre.

h Au lieu d'elle, écrivait-il à sa marraine, on m'a ché une grosse maman,fralcbe, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et Fort ennuyé. Ah ! que les sieurs .Marceline sont rares ! combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane ! Combien il y en a peu qui sachent guérir et consoler ! ind ma sœur Marceline venait à mon lit, sa petite lasse à la main, et qu'elle disait de sa petite \ d'enfant de chœur : « Quel nœud terrible vous vous faites là ! » (elle voulait dire que je fronçais le sourcil , pauvre chère âme, elle aurait déridé Léopardi lui-même : i ).»

Il fut plus heureux en 1 844- Cette fois le couvent du

; -Secours Iji envoya la sœur Marceline. Mais pour

une cause ou pour une autre, elle ne vint pas seule.

C'est Alfred de Musset lui-même qui nous l'apprend

dans un petit billet à son ami Tattet :

» Je viens d'avoir une fluxion de poitrine, lui écrivait-il, le i4 mai i844* Quand je dis fluxion de tri ne, c1 'est pleurésie que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous comprenez que j'ai eu religieuses. Ma bonne sieur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante, comme elles le sont toutes, et de plus femmes d'esprit. »

Suivant la promesse qu'elle lui avait faite, la sœur Marceline venait à des intervalles plus ou moins longs — quand elle pouvait s'échapper — visiter son cher

\ouvznirs de Mmt Jaubert.

malade. Elle entrait dans sa chambre comme un rayon de soleil, causait avec lui pendant un quart d'heure et puis elle s'envolait, laissant la chambre pleine d'ombre. Ces apparitions angéliques, malheureusement trop rares, arrivaient toujours si à propos, qu'Alfred de Musset, au dire de son frère, les considérait comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et consolatrice.

Quand, par hasard, elle mettait un long- temps à revenir, il s'inquiétait d'elle, il en parlait avec les siens comme d'une personne de la famille dont le retour annoncé serait retardé par quelque événement imprévu.

« Suivant la marche ordinaire de son esprit, dit Paul de Musset, le poète, privé de cette sœur qu'il regrettait, commença par penser à elle de toutes ses forces, et puis ses pensées devinrent des paroles, et les paroles formèrent des vers. »

Un jour il apprit à son frère qu'il avait composé des stances pour la sœur Marceline, mais il refusa obstinément de les mettre par écrit :

« Ces vers-là, disait-il, sont faits pour moi seul ; ils ne regardent que moi, et je ne les dois à personne. J'ai bien le droit de composer une douzaine de stances pour mon usage particulier et de me les réciter à moi-même, quand cela me convient. Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est décidé, ne m'en parle plus. Je te les dirai une seule fois, tâche de te les rappeler si tu peux (i) ! »

Il les lui récita, en effet, une seule fois. Tattet les entendit à son tour et supplia vainement son ami de

(i) Biographie a" Alfred de Musset, pp. 224 et 248.

SES ! : SES S5l

lui en donner une copie. Plus tard. M100 de Castries.à qui il les avait dits aussi dans un moment de tristesse, et qui l'avait approuvé « d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'il n'y mit que des choses saines », M de Castries en nota quelques-uns dans sa mémoire. Tant et si bien qu'après sa mort, en réunissant leurs souvenirs, amis et frère reconstituèrent à id'peine quelques stances. Encore Paul de Musset :-il pas sûr de les avoir copiées dans l'ordre. Cependant c' ainsi qu'on les a retrouvées au

couvent du Bon-Secours.

J'étais couché pâle et saus i Dans un linceul de sant^ çlacc

La douleur et l'insomnie Pendant trois jours m'avaient bercé.

Pauvre fille, tu n'es plus belle.

A force de veiller sur elle, La Mort l'a laissé .si pâleur ;

nantis misère humaine, Ta main s'est durcie à la peine.

Comme celle du laboureur.

Mais la fatigue et le courage

Font briller ton pà.

Au chevet de 1

Elle est douce, ta main grossière,

An pauvre blessé qui la serre,

Pleine de larmes el de sant*.

Poursuis ta route solitaire ; Chaque pas que tu fais sur terre, 1 . ; our ton œuvre et vers ton Dieu. disons que le mal existe,

■ oir le fuir en tout lieu.

Mais ta conscience le nie, Tu n'y crois plus, toi dint la vie N'est qu'un lun^ comhat r"utre lui.

Et tu ne sens pas ses atteintes,

Car ta bouche n'a plus de plaintes Que pour les souffrances d'autrui (i).

Etrange nature que celle de cet homme ! Après avoir composé ces stances qui font tant d'honneur à ses sentiments religieux, on pourrait croire qu'il s'amenda et suivit le droit chemin que lui avait montré la sœur Marceline. Mais non, ses bonnes résolutions ne résistaient pas à une mauvaise rencontre. Il retourna donc à ses plaisirs, sans prendre garde aux avertissements que Dieu lui donnait de temps à autre sous une forme apparente et tangible. C'est ainsi qu'en i845, un an à peine après sa dernière maladie, son camarade Hermann, l'élève de Liszt, qui avait fait la musique de trois ou quatre de ses chansons (2), renonça tout à coup au monde et se retira chez les Carmes déchaussés. Une telle conversion aurait dû lui faire honte et lui rappeler ses promesses de la veille ; il refusa même d'aller entendre le catéchumène à Notre-Dame-des-Victoires, sous prétexte qu'il était

(1) Voici des variantes aux deux dernières strophes que je trouve dans les Souvenirs de Mmo Martellet intitulés Dix ans chez Alfred de Musset :

Mais de ta route solitaire

Nul ne sait le but et le lieu ;

Dès que tu marches sur la terre

C'est vers ton oeuvre et vers ton Dieu.

Nous disons que le mal existe,

fit nous y croyons plus qu'à Dieu,

En nous la prudence cousiste

A le fuir sans cesse en tout lieu.

Tu n'y crois pas, toi dont la vie

Avec lui n'est qu'un long combat,

Et ta conscience le nie.

Quand ta main le touche et l'abat.

Que saurait être la souffrance

Du moment que la mort u'est rien ?

Bien plus, si la mort est un bien,

La douleur est une espérance.

(3) Bonjour Suzon. — Non,Suson, pas encore/ et Adieu SuzonJ

ses toisa RELIGIEUSES 353

indigne d'entrer dans cet asile de la prière. Mais pour témoigner qu'il ne mettait aucune pose, aucune hostilité dans ce refus, il disait, quelques jours après, à sa gouvernante: « Pourquoi n'allez-vous pas à la messe? on dira que c'est moi qui vous en ai empêchée. »

deCastries, qui souffrait beaucoup de ses dérèglements,aurait voulu le marier.» La première femme à laquelle elle pensa était une femme de grand mérite; mais Alfred, beaucoup trop jeune alors, montra peu d'empressement. Le second parti lui plaisait extrêmement ; il eut pourtant le courage de surmonter son inclination et d'élever des objections qui furent trouvées justes et raisonnables (i). »

Une autrefois ce fut au tour de Chenavard de lui parler mariage. Le peintre lyonnais connaissait une belle jeune fille que le poète se souvenait d'avoir vue jouer avec une rare intelligence dans une petite colie de société. La jeune fille agréée en principe, navard proposa à Musset d'écrire quelques vers au bas d'un dessin au crayon qu'il avait l'intention de lui olTrir comme entrée en matière. Elle s'appelait Laure. Quel plus beau sujet pour un artiste ! Chenavard s'inspira de Pétrarque et représenta sa première rencontre avec Laure de Xoves, en ayant soin de donner à ses figures quelque ressemblance avec Musset et M11" Melesville, — car c'était la fille de l'auteur dramatique de ce nom. Musset, piqué au jeu, fit ce quatrain imité du douzième sonnet de Pétrarque :

al le moment, el l'heure, et la journée, El le temps e< lea lieux, el le mois de Tannée, El l.i place chérie où, dans mon triste coeur, Pénétra de ses yeux la charmante douceur !

(i) Biographie d'Alfred de Musset, pp. lôs-366.

Mais quand Ghenavard alla sonder le terrain, avec le dessin et les vers dans sa poche, on lui apprit que la jeune fille était fiancée et que le mariage devait se faire bientôt.

— Vous voyez bien, s'écria alors Musset, que je ne peux pas enterrer ma vie de garçon !

Et il retourna vers les filles comme de plus belle.

Il y laissa même le peu de santé qui lui restait.

Après des chutes et des rechutes qui se rapprochaient d'année en année d'une manière inquiétante, un matin du mois de mars 1857, il se mit au lit et ne s'en releva plus.

Lui-même avait si bien conscience de son état que quelques jours avant, il avait composé les vers que voici :

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur, Et dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur. Ma force à lutter s'use et se prodigue. Jusqu'à mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s'abat.

Son frère était à Angers, auprès de sa mère et de sa sœur, qui habitaient dans cette ville. Mandé en toute hâte par la gouvernante d'Alfred, il le trouva calme et sans fièvre, mais en proie à des syncopes qui ne disaient rien de bon au médecin. C'était le moment d'appeler un prêtre ou tout au moins la sœur Marceline. On ne pensa ni à l'un ni à l'autre. Et cependant, s'il faut en croire Paul de Musset, la douce figure de la

religieuse passait souvent devant les veux du malade. Pour s'excuser de n'a oit pas t'ait venir un prêtre, M Martellet a dit dans ses Souvenirs q\}£ son autorité n'allait pas jusque-là . Elle affirme pourtant qu'à son lit de mort Alfred de Musset lui parla du R. P. de Ravi h et d'un entretien qu'ils avaient eu ensemble. Alors pourquoi ne pas lui avoir offert d'aller chercher ee père jésuite — qui l'était si peu? Mme Martellet répond que le Père de Ravignan était malade. C'est possible, mais il était encore à Paris, puisque je vois dans sa biographie qu'il ne le quitta que le 29 juin pour se diriger sur Saint-Acheul (1). Et d'ailleurs, malade ou non, le R. P. de Ravtçnan serait accouru d'autant plus vite à l'appel d'Alfred de Musset que, trois ans auparavant, le i4 février i85'j, il lui écrivait : « Je demande instamment à Dieu de bénir les rapports que nous devons avoir ensemble et qui me seront si précieux (2). »

C'était le prêtre qui semblait prédestiné à recevoir la confession d'Alfred de Musset. Il en avait converti tant d'autres qui ne le valaient pas! Je ne sais plus qui disait de lui que, « si on le laissait faire, il pivci- ;uelque jour le bon Dieu dans les bras du diable » ! Avec la douceur qui respirait dans son regard et sur ses lèvres, avec l'esprit de charité qui, selon l'expression de saint Augustin, le faisait habiter dans les autres, il eût été capable, pour mieux aller au ( ■- l'ouvrir son livre de poésies et de

lui réciter, en cuise de prière et de sursum corda, ces vers de la Lettre à L

(1) VU du /!.!'. de Ravirjnan, par le P.dc PoDtleyoy. (3) Lettre faisant partie d'une collection d'autographes vendue aprèi la mort de l'aul d>> Musset I vay, 1881.

Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir Ton âme s'inquiète et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.

Le regret d'un instant te trouble et te dévore ; Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier ; laisse venir l'aurore : Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pensée ; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir, Tombe, agenouille-toi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir !

Le P. de Ravignan ne vint pas, la sœur Marceline non plus (i), mais pour remplacer leurs prières on mit dans le cercueil du poète (2), ainsi qu'il en avait exprimé le désir, une petite amphore en laine que la pieuse fille du Bon-Secours avait tricotée pour lui, en i844> avec une plume brodée de soie sur laquelle elle avait écrit : Pensez à vos promesses !

Pensez à vos promesses ! Oui sait si, avant d'entrer en agonie, il n'éleva pas son âme à Dieu !

(1) Le P. deRavignan mourut au mois de février i858. La sœur Marceline en 1861.

(2) On sait que le poète mourut le 2 mai 1857.

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