CHAPITRE VII
•ï. — Une femme à scènes. — Sa liaison avec Victor Cousin. — Ses premiers prix à l'Académie-Française. — Le docteur Quesneville. — Pour une Guêpe d'Alphonse Karr. — Sainte- Beuve chargé par Cousin de placer la copie de M""" Colet. — Deux lettres du critique à la poétesse. — Flaubert et « la c;-rande Sainte-Beuve» ! — Béranger, l'homme de confiance de Cousin.
— Un passage de Jacqueline Pascal sur les bas-bleus. — Désintéressement et fierté de Louise Colet.
n. — Comment elle rencontra Gustave Flaubert. — Une liaison] de huit ans. — Les lettres de Flaubert à Louise Colet. — Que sont devenues celles de Louise? — Caractère de la passion qu'ils eurent l'un pour l'autre. — Un « Androgyne de lettres ».
— Ce que Flaubert pensait de Victor Cousin. — Ce qu'il auriiil voulu faire de Louise Colet. — Départ de Flaubert pour hy Grèce. — Influence de ce voyage sur lui. — Son retour cri France.
III. — Intrigue de Louise Colet avec Alfred de îilusset. — Correspondance de Flaubert à ce sujet. — Son opinion sur la poésie de Musset. — Le sentiment et l'esprit dans les œuvres poétiques. — Louis Bouilhet et Melœnis. — Est-il vrai que les chefs-d'œuvre soient bêtes? — Théorie de Flaubert à ce sujet. — Le discours de Musset à l'Académie Française critiqué par Flaubert. — Le bout de l'oreille du jaloux. — Le roman de Lui. — Maxime du Camp se fait le vengeur de Flaubert. — Cause de la brouille de Flaubert avec Louise Colet. — Le rôle de Musset dans Z,ui. — M™^ Colet a-t-elle dit la vérité? — Un sonnet de Musset sur le lion du Jardin des Plantes. — Le drame de Venise raconté par Louise Colet. — Son talent d'écrivain apprécié parPhilarète Chasles et Gustave Flaubert. — Comment se dénoua son intrigue avec Musset. — La dernière scène. — Après la mort de Musset. — Vers qu'elle lui consacra dans la Pref.se. — Qu'il y a des degrés dans la gloire et dans l'amour.
— -Aime Colet et Horlense AUart de Méritens.
Celle-là fut ce qu'on est convenu d'appeler « une femme à scènes ». Elle aurait manqué dans la g-alerie des amies de Musset.
Louise Colet — j'avais le nom de Louise Labé au bout de ma plume, et le fait est que la première a plus d'une ressemblance avec la seconde (i), — Louise Colet a fait des scènes terribles à tous les malchanceux qui entrèrent dans sa vie par le grand escalier et même à ceux qui, sans y entrer, la côtoyèrent de trop près: à Cousin, à Flaubert, à Musset, qui furent ses amants avérés, comme à Sainte-Beuve, qui ne fut même pas son ami. Je laisse de côté Alphonse Karr, qui reçut d'elle un coup de canif dans le dos, pour une Guêpe 3ncore plus vive.
Et cependant, malgré son mauvais caractère, elle inspira aux trois grands écrivains que je viens de nommer une véritable passion. Celle de Victor Cousin dura environ dix ans; celle de Gustave Flaubert un peu plus d'un lustre, et celle d'Alfred de Musset un peu moins de six mois — sa mesure habituelle (2).
(i)ElIe était d'origine lyonnaise, comme elle.
(9) Elle ne se contenta pas d'inspirer de l'amour, elle inspira encore à plus d'un cette admiration « qui tient lieu de bonheur », comme le lui écrivait, en 1842, le « vieillard étranger au monde » qui, celte année-là, fit imprimer ses œuvres poétiques en un mag^nifique in-folio tiré à 20 exemplaires, qu'on peut consulter à la Bibliothèque nationale.
On attribua longtemps cette édition royale à la galanterie de Victor Cousin, quoiqu'il passât plutôt pour être très près de ses pièces. On sait aujourd'hui de façon certaine que le vieillard en question n'était autre que le docteur Ouesneville, pharmacien et directeur du journal la Revue scientifique . Voici, en effet, la lettre qu'il adressait, en 1842, à Jules-Joseph Arnoux, ancien rédacteur du Globe et de l'Epoque :
« J'ai réfléchi qu'attendre au 19 mars (jour de la fête d'Arnoux) pour vous envoyer cela serait profondément absurde, car vous ne devez pas vous dissimuler que vous seriez le dernier auquel je la souheterais(sî'c). Je crois que Mercredi des Cendres est plus poétique ; j'ai d'ailleurs des remerciements à vous faire, pour votre zèle et votre bonne amitié. Et
II i4
ALFRED DE MCSSET
Inutile de dire qu'à trente ans c'était une femme très séduisante. Elle l'était encore à quarante, lorsqu'elle se lia avec Musset. L'amour va généralement aux beaux yeux. Musset comparait les yeux de M"^= Colet à ceux d'une antilope. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle avait des yeux superbes, un front charmant, une bouche exquise, et que le tout était encadré dans de très belles boucles de cheveux noirs qui lui tombaient jusque sur les épaules.
Cousin, qui semble avoir été son premier locataire, en dehors, je n'ose dire à l'insu du mari, avait rencontré Louise Colet je ne sais où, sur la fin de l'année i838. Elle avait alors ving-t-huit ans, et lui quarantesix. La différence d'âge était un peu forte, mais ayant vécu jusque-là de philosophie. Cousin, qui était solide et bien bâti, pouvait suffire pendant quelque temps aux exig-ences de l'amour. Ce fut moins pour lui, d'ailleurs, que pour le crédit dont il jouissait que la belle agréa ses hommages, car elle avait de grandes prétentions littéraires et elle savait qu'il faisait la pluie et le beau temps à l'Académie. Au mois de mai 1889, elle remporta le prix du Budget pour une poésie sur le Musée de Versailles. Au mois de juin suivant, elle donna au théâtre de la Renaissance une comédie en un acte, en vers, intitulée la Jeunesse de
que ce livre dont il ne me reste plus que quelques exemplaires, les vinçt autres étant dispersés dans des mains royales ou dans de grandes bibliothèques, soit par vous çardé comme un double témoignage d'amitié et de profonde curiosité. Car c'est on ne peut plus curieux que cette histoire mystérieuse. Vous comprenez combien une odeur de rhubarbe et de séné dépoétiserait la dédicace, et tout ce qu'il y a de profondément sensé à garder l'anonymat. 11 y a d'ailleurs des chiffres à la fin pour indiquer le nom. L'auteur, l'imprimeur et l'éditeur sont seuls jusqu à ce jour dans la confidence, plus le mari, il a bien fallu. » (Lettre publiée par M. C. Latreille dans les Annales romantiqueSfn" à' ociohTt-noyexabre igo4.)
LOUISK COLET
Gœthe, et un an après, pour remercier son ami de toutes ses complaisances, elle lui donna une petite fille. On voit que notre bas-bleu n'avait pas perdu son temps. D'aucuns même trouvaient qu'elle avait été un peu vite en besogne. Voici, par exemple, ce que Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier, le 9 juin i84o :
« Cousin s'est fait grand tort sur un point, c'est en ayant M'"« Colet (la femme poète) publiquement pour maîtresse : elle est enceinte, il a été à Nanterre pour la nourrice. Ce polisson d'Alphonse Karr a raconté tout cela dans ses Guêpes. »
Et le 20 du même mois :
« A propos, savez-vous que M""^ Colet, insultée par Karr, est allée chez lui et lui a donné un coup de couteau qui a glissé, bien que, dit-elle, elle ait frappé ferme. Karr était tremblant et l'a priée que cela restât entre eux. On commence pourtant à en parler, mais la justice, je crois, s'abstiendra. Honneur à M™^ Colet et aux Charlotte Gorday !
« O vertu, le poignard ! »
« Elle a fait ce coup étant enceinte de huit mois et demi. Qu'en dites-vous (i) ? »
Le plus drôle, c'est que, dans le temps môme où Sainte-Beuve entretenait ainsi ses amis de Lausanne des amours publiques de Cousin, celui-ci l'employait au service de sa dame. Le poète des Consolations a toujours excellé dans le rôle délicat de confident, voire d'entremetteur. Comme il était à ce moment le factotum de la Revue des Deux Mondes et la mouche du coche de la Revue de Paris, Cousin, qui était ministreet à qui il n'avait rien à refuser, le chargeait de pla-
(i) Correspondance inédile de Sainte-Beuve avec il/, et il/""» Juste Olivier.
cer les vers et la prose de M"*^ Colet chez Bonnaire ou Buloz, et lui disait en manière de remerciement: « Un lien de plus est entre nous, mon cher Sainte- Beuve (i) ! »
Mais ce lien n'empêchait pas Sainte-Beuve de dire parfois au philosophe de dures vérités, quand, par exemple, il marchait trop lourdement sur ses platesbandes. Il y a dans sa correspondance, à la date du 12 juillet 1843, une lettre de lui à Victor Cousin, sur M™^ de Longueville, Pascal et Domat, que je ne voudrais pas avoir reçue. Aussi bien, Sainte-Beuve n'avaitil qu'un goût médiocre pour la personne et le talent de M°^® Colet. Quelques jours après avoir relevé Cousin du péché de paresse, le 28 juillet i843, il écrivait dans la Revue Suisse :
« On a eu à l'Académie française la grande séance annuelle poétique et pathétique, prix de poésie, prix de vertu. On a entendu les vers de M™e Colet sur Molière. Chasles en a dit quelque chose d'assez piquant dans les Débats (du samedi 22). La poésie de M"^^ Colet, c'est, en effet, un je ne sais quoi qui est parfois le simulacre du bien, qui a un faux air du beau. La poésie a un assez beau buse, ou buste si vous voulez. C'est comme la dame elle-même. La trouvez-vous belle? me disait-on un jour. — Oui, ai-je répondu, elle a l'air d'être belle. — Voilà ce qu'il faut à l'Academie-Française prise en masse. Oh! chantons par les bois et pour l'écho, comme La Fontaine ! »
Ce n'était pas très flatteur pour l'Académie ! Mais Sainte-Beuve n'en était pas encore. Dix ans plus tard, il écrivait à M"^^ Colet elle-même :
(i) Lettre publiée par Félix Ghambon dans les Annales romantiques de juin-juillet 1*904.
LOLISE COLET 2IO
« 4 ji'i^ i853.
« Madame,
« Je ne m'explique pas biea la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire. il semble, en vérité, que l'aie quelque tort envers vous et envers votre talent. Je ne crois pas qu'il y ait eu quelque décret qui m'oblige à parler au public de vos poèmes : et j'ai droit de trouver votre exig-ence. Madame, des plus étranges. Quoi ! il faut que, sous peine de paraître vous manquer, j'explique au public en quoi je vous admire et en quoi je cesse de vous admirer, là où je vous trouve de la force et de la puissance, là où je souffre de ne pas rencontrer la délicatesse ou la pudeurqui sied dans l'expression des sentiments! J'ai reçu, en effet, une brochure intitulée le Poème de la Femme; j'y ai lu une épigraphe de Gœthe, où il est dit : Vous, hommes, avec votre force et vos désirs vous secoue j:^ l'amour même dans vos embrassements ! yignove ce que pensent les amis et les juges sévères du poème, mais je sais ce que je pense de cette affiche du poème. Si, comme femme du monde et de la société, vous me demandez des compliments et des louanges, je suis tout prêt à vous en donner, certain, d'ailleurs, que votre talent en mérite toujours en quelques parties; si, comme femme de lettres, vous me mettez, comme cette fois le couteau sur la gorge, pour me forcer à dire tout haut ce que je pense, je me révolte, — ou plutôt je demande grâce, et je vous supplie. Madame, de me permettre de rester poli, respectueux et plein d'hommages pour le talent et pour la personne en général, sans que j'aie à entrer dans les explications du critique. »
Nous n'avons pas la réponse de la dame, mais il
2l4 ALFRED DE MUSSET
faut croire que Sainte-Beuve n'en avait pas été satisfait, car trois jours après il lui écrivait de nouveau :
« Ce 7 juin iS53.
« Madame,
« Vous penserez de moi tout ce qu'il vous plaira de penser, et qui plus est, vous direz et imprimerez tout ce que vous jugerez bon de dire et d'imprimer. Je n'ai qu'une remarque à vous soumettre. Depuis le premier jour, il y a déjà bien long-temps, où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer chez le docteur Alibert, et où vous m'avez demandé une Préface, jusqu'à la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, où vous m'avez demandé un article^ ces questions à' articles et de critique littéraire ont toujours été les premières entre nous. Je ne vous demande qu'une seule chose, de vous admirer en silence sans être obligé d'expliquer au public le point juste où je cesse de vous admirer. — Cette demande est modeste, Madame, et je ne puis croire que vous insistiez pour m en faire départir- Ce serait d'ailleurs inutilement, car je suis sans loisir, et déterminé à choisir de moi-même mes sujets d'étude. Quant à mon ami Lacroix (i), si vous persistiez à le mêler plus qu'il ne convient dans une atîaire où il n'est intervenu qu'avec bon cœur et comme ami de tous deux, je serais obligé de l'avouer en tout; mais je vous supplie encore une fois. Madame, de m'accorder la paix que je n'ai jamais violée à votre égard et de me permettre d'être un critique silencieux et un admirateur de société pour vos œuvres (2). »
Toute autre, après avoir reçu ce billet poivre et sel,
(1) M. Oclave Lacroix, qui était alors secrétaire de Sainte-Beuve. (3) Correspondance de Sainte-Beuve, t. I, p. 187.
se serait tenue tranquille. M""* Colet ne put s'y résig-ner et se transporta un matin chez Sainte-Beuve avec ridée bien arrêtée d'obtenir justice (i). Mal lui en prit. A peine avait-elle ouvert la bouche, qu'on lui ferma la porte au nez. Elle était devenue si insupportable qu'elle avait fini par peser à Cousin lui-même. C'est ainsi du moins que j'explique ce passage de Jacqueline Pascal à l'adresse des femmes auteurs :
« Les femmes qui se sont distinguées par leurs écrits auraient aussi leur place... mais on y ferait une grande différence de la femme d'esprit et de la femme auteur. Nous honorons infiniment l'une et nous avons peu de goût pour l'autre... Que dirons-nous de la femme auteur? Quoi 1 la femme qui, grâce à Dieu, n'a pas de cause publique à défendre s'élance sur la place publique, et sa pudeur ne se révolte point à l'idée de découvrir à tous les yeux, de mettre en vente, au plus offrant, d'exposer à l'examen et comme à la marque du libraire, du lecteur et du journaliste, ses beautés les plus secrètes, ses charmes les plus mystérieux et les plus touchants, son âme, ses sentiments, ses souffrances, ses luttes intérieures ! Voilà ce que nous avons beau voir tous les jours... ce qu'il nous sera éternellement impossible de comprendr,e. »
Ces lignes sont de i844. Louise Colet les avaitelles lues? C'est probable, car, dans une lettre que Déranger adressait à Victor Cousin, le 26 novembre
(i) Je dois dire ici qu'elle y était poussée ou encouraç^ée par Gustave Flaubert, qui lui écrivait alors : « Si tu tiens le moins du monde à ce que le vieux Lacroix ou la grande Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la fi'^ure ou autre part, tu n'as qu'à me le dire, c'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à raonprociiain voj^age à Paris par manière de passe-temps, entre deux courses ; mais ne pouvais-tu, du premier mot, mettre Lacroix à la porte'?» {Corresp. de Gustave Flaubert, t. II, p. 243.)
de la môme année, je relève ces mots écrits en post' scriptiim : « Quelle bizarre idée vous avez eue de tomber sur les femmes qui écrivent, dans votre Jacqueline Pascal (i) ! » — Je pense donc que c'était 5jme Colet qui avait signalé la chose à Béranger et s'en était plainte, au cours d'une visite d'affaires qu'il lui avait rendue de la part de Cousin.
Le chansonnier jouissait alors d'un grand crédit auprès de la dame. Il était entré en relations avec elle, à la suite de l'envoi qu'elle lui avait fait du livre du docteur Ouesneville (2), et tout de suite il s'était imposé par son air bonhomme — de faux bonhomme, disait Sainte-Beuve :
« x\ppelez-moi Béranger tout court, lui écrivait-il le i3 mars 1842, comme le font tous mes amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains et surtout d'un homme comme moi,
(i) Annales romantiques, n" de juin-juillet 1904.
(a) Il lui écrivait, a[)rès avoir re(;u un des vingt-cinq exemplaires de cette édition roj-ale : ^ Jsdmire ce magnifique volume. Pourtant, 3Iadamc, rien ne sied à une jolie femme comme le déshabillé, et rien ne vaut ie petit format pour un ])oète qu'on aime, qu'on lit et relit, qu'on veut feuilleter sans cesse ; et vous êtes de ces poètes-là, Madame. J'aime ce qu'il y a de force, de chaleur, d'abondance dans votre généreux esprit. Vous possédez ce courage de pensée qui a manqué trop souvent aux supériorités poétiques dont s'honore votre sexe. »
Voilà pour les compliments. Puis venait la critique : « Mais à propos de vers, si j'osais, je vous dirais que vous donnez parfois un démenti à ce mot prêté à BulFon : « Le gé^nie n'est que l'aptitude à la patience. » Le évers français exige un travail lent et réfléchi dont peu de femmes ont été capables, et, dôis-je le dire? il m'a semblé que, dans quelques passages de vos œuvres, vous avez manqué un peu de cette patience qui, si elle n'est pas le génie, est au moins un de ses mille instruments. » (Quarante-cinq lettres de Béranger, 1857.)
qui n'ai qa'un talent limité au sens commun et peu de chose de plus (i). »
Le moyen, je vous prie, de ne pas admirer un homme qui, avec sa réputation, s'en faisait si peu accroire? Béranger était donc très écouté et très goûté de ]yjme Louise Colet. Aussi Cousin, qui, dans son commerce avece]!e,avait souvent besoin d'un intermédiaire, l'avait-il choisi de préférence à tout autre de ses amis, pour le règlement des affaires délicates. Sainte-Beuve restait chargé du département des manuscrits, mais c'était Béranger qui avait reçu le portefeuille des finances. îl faut dire que M"^" Colet était un véritable panier percé et que, de ce chef, elle donnait beaucoup de soucis à Cousin qui, en bon ami et bon père, tenait à assurer l'avenir de sa fille et de sa maîtresse. Malheureusement la dame n'était pas facile à gouverner. Outre son caractère pointu, elle avait l'ambition très louable, j'en conviens, de se suffire à elle-même avec sa plume, et la question d'argent, si bien enveloppée qu'elle fût, ne manquait jamais d'irriter son amour-propre. Cousin avait donc étudié avec Béranger un système qui lui permît de masquer la rente qu'il voulait lui servir, derrière une affaire de librairie. Mais elle avait deviné le stratagème, et Béranger, malgré toute sa finesse et toute sa diplomatie, avait essuyé un échec.
Sur ces entrefaites, elle rencontra — dans l'atelier du sculpteur Pradier, qu'elle appelait « mon cher
(i) Quarante-cinq lettres de Béranger.
2l8 ALFRED DE MUSSET
Phidias » et qui lui rendait ses coups d'encensoir en l'appelant « ma chère Sapho », — un jeune homme de vingt-cinq ans, taillé en hercule, mais un peu gauche et sentant sa province, qui voulait faire de la littérature. Ce jeune homme était Gustave Flaubert (i).
— Vous devriez lui donner des conseils, dit Phidias à Sapho.
— Je ne demande pas mieux, répondit-elle. L'apprentissage était tout fait. Sous le rapport du
style elle n'avait eflectivementrien à lui apprendre, et l'on juge de la surprise de notre bas-bleu en recevant, quelques jours après, de Croisset^ en Normandie, les premières lettres de son élève. Je ne crois pas que l'amour en ait inspiré de plus grandiloquentes. Quand on les lit tout haut et qu'on y met le ton, elles vous soulèvent littéralement de terre. Il est même heureux qu'elles aient été conservées et réunies en volumes, car en leur absence on aurait pu croire que Madame Bovary avait été écrite sous l'influence indirecte de Victor Cousin qui, lui aussi, avait une àme et une langue de feu, tandis qu'elles nous apprennent que son principal maître en l'art d'écrire fut Chateaubriand et qu'il était formé, comme écrivain, bien avant de se lier avec Louise Colet. Elle n'en fut pas moins l'inspiratrice de ces lettres superbes, et, rien qu'à cause de cela, les amis de Flaubert auraient dû se montrer plus cléments envers elle. Comme il n'avait alors aucun livre en chantier et qu'il se vantait môme de ne jamais écrire que pour lui, il a versé dans cette correspon-
(i) Cette rencontre se fit au mois de juin i8i6. La date nous en est donnée par une lettre de Flaubert à Louise Colet, du 9 juin i852. Dans cette lelire relative à la mort de Pradier, arrivée le 4 juin de celte année, Flaubert écrivait : « C'est il y a six ans à cçlte époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez Jui. » (Corresp., t. II.)
dance d'amour toute la lave bouillante de son ame d'arliste, et c'est elle, encore une fois, qui provoqua, par ses baisers d' « Androgyne » inassouvi, l'éruption de ce foyer incandescent.
« Tu me juges en femme, lui écrivait-il le 9 août 1846, dois-je m'en plaindre ? Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi. Tu me trouves du talent, de l'esprit, du style. — Moi! Moi ! — Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'org-ueil de n'en pas avoir. Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t'échappe et tu prends pour un grand homme le monsieur qui l'aime. Que n'en suis-je un pour te rendre fière de moi, car c'est moi qui suis fier de toi. »
Quand il lui disait cela, il y avait à peine un mois qu'ils s'étaient donnés l'un à l'autre. Elle ne lui avait donc rien appris sous le rapport du style, mais en matière d'amour ce fut une autre chanson. Au moment de leur rencontre il était presque vierge. En tout cas, elle était la seule femme qu'il eût encore aimée, au sens charnel de ce mot.
« J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire, sans la toucher, et j'ai été près de trois ans ensuite sans sentir mon sexe. J'ai cru un moment que je mourrais ainsi, j'en remerciais le ciel. Tu es la seule, lui disait-il, à qui j'aie osé vouloir plaire et peut-être la seule à qui j'aie plu. Merci, merci ! Mais me comprendras-tu jusqu'au bout (i)? »
Non, car elle ne voyait en lui que le mâle, et je crois bien que, de son côté, c'est la femelle qui l'avait surtout attiré et flatté en elle. Quand un homme doué
(1) Correspondance de Gustave Flaubert, lettre du 7 août 1846.
d'une force herculéenne a eu assez de caractère pour se garder des femmes] usqu'à vingt et quelques années, et que le hasard le met en présence d'une femme dont le regard seul allume le désir, le réveil des sens est chez lui d'autant plus terrible que le sommeil ou le combat a été plus long.
« Quel irrésistible penchant m'a donc poussé vers toi ? J'ai vu le gouffre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné, comment ne pas t'aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir d'un feu d'artifice. C'était une illumination pour nous et comme l'inauguration flamboyante de notre amour. — Un jour, si j'écris mes mémoires, la place y sera, et quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèclie. Je m'étais entouré d'un mur stoïque; un de tes regards l'a emporté comme un boulet. Oui, souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon lapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime : trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu'il renferme (i)... »
Flaubert s'abusait, ce front-là ne renfermait guère que des pensées d'amour sensuel.
« Tu donnerais de l'amour à un mort, lui disait-il encore, comment veux-tu que je ne t'aime pas (2)? »
Elle n'avait qu'une peur, c'était qu'il lui échappât, une fois sa passion satisfaite, et elle ne savait qu'in-
(i) Correspondance. Lettre du lo août i846. (a)/rf. Lettre du 12 août 1846.
venter pour entrelenir dans ses os îa flamme qui le dévorait.
Elle s'était dég-oûtée de Cousin après l'avoir vidé, mais le philosophe ne pouvait se résigner à n'être plus que son amant platonique, et il lui écrivait des lettres brûlantes qu'elle prenait plaisir à communiquer à Flaubert pour l'exciter davantage encore.
« Merci de l'envoi de la lettre du philosophe. J'ai compris le sens de cet envoi. C'est encore un hommage que tu me rends, un sacrifice que tu veux me faire. C'est me dire : « Encore un que je mets à tes pieds : vois comme je n'en veux pas, car c'est toi que j'adore. » Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton cœur... l'amour des gens qui te convoitent (i). »
Elle ne lui avait pas dit, naturellement, que Cousin l'entretenait depuis quatre ans, encore moins qu'elle avait eu une fille de lui. Mais il semble bien qu'il ait eu la curiosité de l'interroger à cet égard et qu'elle lui ait fait certains aveux, car il lui écrivait quelque temps après :
« J'ai lu la lettre de Platon avec toute l'intensité dont mon intelligence est susceptible, j'y ai vu beaucoup, énormément ; le fond du cœur de cet hommelà, quoi qu'il fasse pour le montrer calme, est froid et vide, sa vie est triste, et rien n'y rayonne, j'en suis sûr, mais il t'a beaucoup aimée et t'aime encore d'un amour profond et solitaire, cela durera longtemps. Sa lettre m'a fait mal, j'ai découvert jusqu'au fond de l'intérieur de cette existence blafarde, remplie de tra-
(i) Correspondance. Lettre du 24 août 1846.
vaux conçus sans enthousiasme et exécutés avec un entêtement enragé qui seul le soutient (i). »
Et moi aussi, cette lettre de Flaubert me fait mal, et je ne comprends pas qu'il n'ait pas dit à Louise Golet : « Garde désormais pour toi ces billets d'amour du philosophe. Je souffre de voir souffrir cet homme, mon semblable par le cœur et par toutes les faiblesses de notre pauvre nature humaine. »
Mais les amants sont sans pitié, comme les enfants, et Flaubert, qui admirait le goût et la haute intellig-ence du père de l'Eclectisme, n'était pas fâché tout de même, tant l'amour est égoïste et vaniteux, de savoir qu'il était le préféré. Sans compter que, de temps en temps, quand il était allé chez sa maîtresse et qu'il rentrait à Groisset la tête basse ot comme assommé par une ou deux journées d'ivresses et d'étreintes folles, il devait s'avouer tout bas que l'amour ainsi pratiqué n'a qu'un temps et que son tour viendrait sans doute d'être délaissé pour un plus jeune.
(( Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, lui écrivait-il un jour, tu me demandes d'où vient ma réserve à ajouter « pour toujours ». Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles tristes m'affectent peu... D'autres seraient fiers de l'amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l'aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu'en ses replis les
(i) Correspondance, t. I, p. i6o.
plus intimes, mais cela me fait défaillir le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : Elle m'aime et moi qui l'aime aussi, je ne l'aime pas assez. Si elle ne m'avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu'elle verse. Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant; toujours! Quelle présomption dans une bouche humaine! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas? comme moi; souviens-toi qu'autrefois tu as dit toujours (i)!... »
Il était impossible de mieux lui donner à entendre qu'il se sentait incapable de rassasier sa fringale de chair.
Et il complétait cet aveu par ce souhait dépouillé, comme lui, de tout artifice :
« Je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part ; ni ami, ni maîtresse : cela est trop restreint, trop exclusif; on n'aime pas assez son ami, on est trop bête avec sa maîtresse. C'est le terme intermédiaire, c'est l'essence de ces deux sentiments confondus (3).»
Mais Louise Golet ne l'entendait pas ainsi. Le sentiment qu'elle avait pour Flaubert était inséparable de l'idée de la possession, et de la jouissance physique. L'ami, pour elle, était avant tout un homme, et il fallait que cet homuîe fût à la hauteur de ses devoirs d'amoureux.
Aussi g-émissait-elle des absences prolongées de Flaubert et prenait-elle du plaisir pour un mois, chaque fois qu'il se rendait à ses appels désespérés... Souvent, pour en jouir plus tôt et plus longtemps, elle faisait la moitié du chemin entre Paris et Rouen. Elle lui donnait rendez-vous à Mantes, et j'ai tenu
(i) Correspondance, t. I. Lettre du 7 août, (2) Id.
dans mes mains une lettre de Flaubert à Louis Bouilhet où il lui disait « qu'elle réveillait l'auberge de ses cris ».
Est-ce pour se débarrasser d'elle qu'il partit unbeau jour pour la Grèce ? Je ne le pense pas, car il avait toujours rêvé du ciel d'Orient et il lui en avait parlé dès ses premières lettres. Mais il devait être heureux tout de même de mettre un grand espace de mer entre elle et lui. L'oublia-t-il durant son absence ? On serait tenté de le croire, car il n'y a pas dans sa Correspondance une seule lettre de lui à elle, datée du temps où il parcourait la Grèce et le pays arabe. Mais il était à peine de retour qu'ils se reprirent tous deuxde plus belle. Seulement il avait mûri sous le ciel africain ; l'ambition aussi l'avait pris en route, il avait conscience de sa force, il sentait qu'avec l'instrument qu'il avait en main il pourrait égaler et même dépasser, quand il le voudrait, les camarades qui l'avaient précédé dans la carrière des lettres. A preuve ce billet aigre-doux qu'il adressait à Louise Golet au mois de janvier 1862 : « Le jeune Du Camp est officier de la Légion d'honneur. Gomme ça doit lui faire plaisir ! quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu'il a fait de la route (extérieure) : Tu le verras quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c'est l'important (ij. »
(i) Correspondance, t. II.
Louise Colet
daprès le médaillon de Fra.nz Woltreck
Il ne lui suffisait donc plus d'écrire des lettres. Son horizon ne tenait plus comme autrefois dans les quatre murs de son cabinet de travail, sa pensée n'était plus l'esclave de l'amour. Il avait mis sur le chantier deux ouvrages, Salammbô et Madame Bovary, dans lesquelsilsepromettaitde peindre l'agonie del'ancienne Carthage et les mœurs bourgeoises du pays normand. Pour mener ce travail à bien, étant donné qu'il soumettait chaque phrase au travail de la lime, il avait besoin de tout son temps et ne pouvait donner que de rares loisirs à l'amour. Gela ne faisait pas l'affaire de Louise Colet, qui, elle, était plus ardente que jamais. Elle commença par se plaindre de sa froideur, puis elle lui fit des scènes de jalousie terribles. C'est au point que lorsqu'il venait à Paris pour voir ses camarades il ne circulait qu'en fiacre et les stores baissés, tant il avait peur de la rencontrer au détour d'une rue. Elle surveillait ses moindres mouvements, elle rôdait à certaines dates aux abords de la gare Saint- Lazare, et si, parmalheur, elle apprenait qu'il dînaiten compagnie, au Café de Paris ou aux Frères-Provençaux, elle envahissait le restaurant comme une furie, au risque de se heurter à des convives du sexe masculin qui lui éclataient de rire au nez.
Dans ces conditions, il semble que la séparation s'imposait comme une nécessitée l'un et à l'autre. Mais Louise Colet appartenait à la catégorie des femmes collantes, elle ne pouvait se résigner à lâcher Flaubert qui d'ailleurs n'était pas encore rassasié d'elle. Cependant, en i852, elle lui donna la paix pendant quelques mois — le temps de nouer une intrigue avec Alfred de Musset. Comment le poète de Namoiina fut-il agrippé par cette femme? C'est ce que nous verrons tout ù Il i5
l'heure, mais il n'était pas homme à se laisser enchaîner long-temps, fût-ce avec des rubans et des roses. Suivant son habitude, sa liaison avec elle ne fut qu'un caprice de quelques jours. Quand il en eut assez, il lui tira cavalièrement sa révérence, et Louise retourna vers Flaubert qui, comme une bonne bête, la supporta encore pendant près de deux ans — jusqu'au jour où il faillit la tuer (i)!
Ce fut au printemps de 1862 que Musset se lia avec elle. Elle a dit qu'elle l'avait rencontré pour la première fois à l'Arsenal. Cela n'aurait rien d'étonnant, le salon de Nodier était si ouvert! mais elle ne lui avait jamais adressé la parole avant son élection à l'Académie, et c'est justement à cette occasion qu'elle lui fut présentée. Elle concourait, cette année-là, pour le prix de poésie avec un poème sur /a Colonie de Mettrai/ , et bien que IV^usset n'eût pas encore voix au chapitre sous la Coupole, elle avait pensé tout de suite à le faire entrer dans son jeu, Cousin lui ayant laissé entendre que son crédit à son endroit commençait à s'épuiser. Un jour donc qu'elle assistait à lareprésentation d'un de ses proverbes, le hasard l'ayant mise en sa présence au foyer de la Comédie-Française, elle pria M. Babinet, auquel elle donnait le bras et qui la chaperonnait alors dans le monde officiel, de la présenter au nouvel académicien. Naturellement Musset se montra fort aimable. Comme M""^ Collet en le quittant lui demandait le jour et l'heure où il pourrait la rece-
(i) Cf, à ce sujet le Journal des Concourt.
voir, il lui répondit qu'elle le trouverait chez lui tous les jours dans la matinée. Mais le lendemain, devançant sa visite, il sonnait à sa porte. Elle habitait à cette époque au n° 21 de la rue de Sèvres, à deux pas de TAbbaye-aux-Bois qu'elle avait fréquentée d'une manière assidue, pendant les dernières années de Chateaubriand. M™<^ Récamier, qui l'avait prise en affection, lui avait même confié les lettres d'amour queBenjamin Constant lui avait écrites, et l'on sait que leur publication (i) donna lieu à un procès retentissant. Bref, M""^ Colet fut si contente de la visite d'Alfred de Musset, qu'elle la raconta le lendemain à Gustave Flaubert à qui elle disait tout, sauf ce qu'elle ne pouvait lui dire.
Nous n'avons pas sa lettre à Flaubert; on m'assure qu'elle a été brûlée avec toutes les autres qu'elle lui adressa durant leur liaison. Ce serait une véritable perte pour l'histoire littéraire du temps, si j'en juge par les réponses de l'auteur de Madame Bovary, mais pour le moment ces réponses nous suffisent. Flaubert écrivait donc à M™^ Colet :
« Ton long récit de la visite de Musset m'a fait une étrange impression : en somme, c'est un malheureux garçon, on ne vit pas sans religion; ces gens-là n'en ont aucune, pas de boussole, pas de but, on flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l'origine de cette décadence dans la manie commune qu'il avait de prendre le sentiment pour la poésie.
Le mélodrame est bon où Margot a pleuré,
ce qui est un très joli vers en soi, mais d'une poéti-
(1)1 vol. chez Dentu, 1864.
quecommode : «il saffîtdesoufïrirpour chanter », etc. Voilà les axiomes de cette école, cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard, mais rien de planté, de rassis, de carré, de sérieux dans son talent (comme existence j'entends) ; c'est qu'hélas! le vice n'est pas plus fécondant que la vertu, il ne faut être ni l'un ni l'autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j'ai trouvé de plus sot et que l'ivresse même n'excuse pas, c'est la fureur à propos de la croix. C'est de la stupidité lyrique en action, et puis, c'est tellement voulu et si peu senti! je crois bien qu'il a peu écouté Melœnis, ne vois-tu donc pas qu'il a été jaloux de cet étranger (BouiHiet)quetute mettais à lui vanter? après l'avoir repoussé (lui, Musset), il a saisi le premier prétexte pour rompre les chiens... »
Quand on a lu ce fragment de lettre, la première pensée qui vous vienne à l'esprit, c'est que Flaubert ne devait pas aimer Alfred de Musset. Il ne l'aimait pas, en effet, mais son aversion n'était pas de vieille date. Il avouait lui-même qu'il l'avait beaucoup admiré dans sa jeunesse (i). Par malheur il s'était pris tout à coup d'un véritable eng-ouementpour son camarade Louis Bouilhet qu'il mettait au niveau des plus grands, etdepuisque Sainte-Beuve, parlant de J/e/o?«i5, avait engagé son auteur « à ne pas ramasser les bouts de
(i) «... Quel dommage, écrivait-il un jour à M"" Golet, que deux hommes pareils '.Gautier et Musset) soient tombés où ils en sont 1 mais s'ils sont tombés, c'est qu'ils devaient tomber ; quand la voile se déchire, c'est qu'elle n'est pas de trame solide ; quelque admiration que j'aie pour eux deux (Musset m';; excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d'esprit: lyrisme, vagabondage, crânerie de l'idée, de la tournure) ce sont en somme deux hommes du second rang et qui ne font pas peur à les prendre en entier. » [Corresp., t. Il, p. iSy.)
cigares d'Alfred de Musset » Flaubert n'avait que du mépris pour « la grande Sainte-Beuve, et le petitlMussaiiion ». Peut-être aussi y avait-il un brin de jalousie dans son affaire, car il savait que Musset était fort entreprenant avec les dames et que le cœur de Louise Colet n'était pas à l'abri de certaines séductions!
Quant au sentiment dont il faisait fi, je ne suis pas étonné qu'il l'appréciât si peu en poésie : la théorie de l'art pour l'art, qui était déjà la sienne, n'est-elie pas basée précisément sur l'impassibilité de l'écrivain?
Flaubert continuait :
« Voilà enfin la pièce de Pradier; si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que cette publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment Bouilhet est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection et n'imaginera guère que ce soit l'auteur d'une pièce sur le même sujet ; ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en eifet.
(( Je n'en persiste pas moins dans mon dire relativement à l'Ane d'or, malgré l'avis du philosophe et celui de Musset; tant pis pour ces messieurs s'ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe; mais s'il y a une vérité artistique au monde, c'est que ce livre est un chef-d'œuvre. Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements ; la nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l'encens et l'urine, la bestialité s'y marie au mysticisme; nous sommes très loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral, ce
aSo ALFRED DE MUSSET
qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole, eh bien, pour moi, elle sent l'esprit (que j'exècre en art), les chefs-d'œuvre sont bêtes, ils ont la mine tranquille comme les productions de la nature, comme les grands animaux et les montagnes ; j'aime l'ordure, oui, et quand elle est lyrique comme dans Rabelais, qui n'est point du tout un homme à gaudriole; mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore, et la lui faire avaler sans qu'il s'en doute. »
Nous voilà aux antipodes de Sainte-Beuve pour qui « le principal mérite de Musset était d'avoir réintroduit dans la poésie française l'esprit que semblaient en avoir banni l'imagination et le lyrisme (i) ».
Ni esprit, ni sentiment ! En vérité, cela nous ferait une belle littérature ! A ce compte il faudrait proscrire les Méditations et les Feuilles d'automne, qui sont la gloire du romantisme, et les poésies légères qui, de La Fontaine à Voltaire, ont amusé tant de générations et nous amusent encore! « Les chefs-d'œuvre sont bêtes I » où diable Flaubert a-t-il vu cela? Ce n'est toujours pas dans V Iliade d'Homère ou dans V Enéide de Virgile, Ces chefs-d'œuvre ont beau avoir « la mine tranquille », on y trouve tout de même du rire et des larmes, et c'est parce qu'ils sont humains qu'ils demeurent immortels. Je ne vois pas non plus que, « pour plaire au goût français, » les poètes de 1820 et de i83o aient été forcés de « cacher presque la poésie ». Jamais, au contraire, elle ne s'afficha
(i) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. ia8.
LOUISE COLET sSl
davantage et jamais non plus elle n'eut autant de lecteurs.
Décidément Flaubert a bien fait de ne cultiver que la prose.
Il disait encore à Louise Colet, qui ne devait rien y comprendre :
« Le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues, sa vanité est de sang bourgeois. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu'il a senti le plus soient les œuvres d'art; ce qu'il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu'artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète, et un pauvre homme.
« Musset n'a jamais séparé la musique des sensations qu'elle complète. La musique selon lui a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour la consolation du cœur. Quand on veut metlre ainsi le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C'est ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie! Non, elle a une base plus sereine; s'il suffisait d'avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. »
Sans doute, mais la poésie, comme l'art, comporte différents genres. Si l'épopée, l'églogue et la pastorale peuvent se passer des nerfs, l'ode, l'élégie et la satire en ont absolument besoin, sous peine d'endormir le lecteur. Il est très vrai que ce que Musset « a senti le plus, ce sont ses propres passions » ; il est non moins vrai qu'il était plus poète qu'artiste. N'empêche qu'il a demandé à l'art quelques-unes de ses plus nobles inspirations, et que, s'il aimait passionnément la musi-
que, ce n'était pas celle des romances et des sérénades. Toute cette critique de Flaubert sue le paradoxe et l'injustice. Mais évidemment il était devenu jaloux de Musset. Cette impression se dégage plus nettement encore de la lettre suivante qu'il écrivait à M°^® Colet, après avoir lu le discours de réception du poète à l'Académie française (27 mai iSSa) :
« // faut se méfier de ses meilleures affections ! Telle est la morale que je tire de ta dernière lettre. Si le discours de Musset qui m'horripile t'a paru charmant et que tu trouves également charmant ce que j'ai pu faire ou ferai, qu'en conclure ?
« A l'avenir, et je t'en supplie, ne me parle plus de ce que l'on fait dans le monde, ne m'envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc., etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s'y brasse; ces choses me rendent malade, elles me feraient devenir méchant...; que je me remercie de la bonne idée que j'ai eue de ne pas publier ! Je n'ai encore trempé dans rien ! ma muse (quelque débauchée qu'elle puisse être) ne s'est point encore prostituée, et j'ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui couvrent le monde... Si tu cherches à plaire, te voilà déchu, dit Epictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu étudié Epictète, et cependant ce n'est pas l'amour de la vertu qui manque dans son discours.
« Voyons un peu ce fameux discours : le début est des plus mal écrit, il y a une série de que, de quoi faire vingt catogans (i). Je trouve ensuite le respect
(i) Voici la phrase du début: « J'aià parler devant vous d'un homme qui fut aimé de tout le monde ; devoir sans doute bien doux à remplir.
qui va l'empêcher de parler (Musset respectait le sieur Dupaty), la mort prématurée de son père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles « interrompent pour un moment les relations de société ». Quel malheur ! cela me rappelle un peu les filles entretenues après 1848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s'en allaient de Paris, tout était perdu ! Il est vrai que comme contre-poids arrive l'éloge indirect de l'abolition de la torture, la grande ombre de Galas passe escortée d'un vers corsé.
Un beau trait nous honore encor plus qu'un beau livre.
« Idée reçue et généralement admise, quoique l'un soit plus facile à faire que l'autre. J'ai pris bien des petits verres dans ma jeunesse avec le sieur Louis Renard, mon maître de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d'une mort imminente et au péril de ses jours. Or comme il n'y a pas quarante-six beaux livres dans le monde (i), depuis qu'on en fait, voilà un drôle qui à lui tout seul enfonce dans l'estime d'un poète tous les poètes. Continuons.
« Eloge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents), et de rechef épigramme sur la liberté : Utile dulci, c'est le genre.
« Enfin une phrase est fort belle : « Le murmure de
et bien facile en apparence, puisque, pour rappeler à votre mémoire ce que l'esprit a de plus aimable et le cœur de plus délicat, je n'aurais presque qu'un mot à dire, et que, pour faire ici son éloge, il suffit de nommer M. Dupaty. » Je ne vois pas que cette fihrase soit si mal écrite et qu'il y ait de quoi faire tant de catogans avec les que dont elle est émaillée.
(i) Peste! Gustave Flaubert était bien difflciie. Sa bibliothèque ne devait pas être nombreuse, si elle ne renfermait que les livres considérés par lui comme des chefs-d'œuvre.
a34 ALFRED DE MUSSET
l'Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d'archet l'emporta. » Mais c'est l'Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne ; et quelque indifférent que soit le sujet en soi, il faut qu'il existe néanmoins. Or, lorsque, de mauvaise foi, on entonne Téloge d'un homme médiocre, qu'attendre, sinon une médiocrité ? la forme sort du fond, comme la chaleur du feu.
a Arrive le petit confiteor; là le poète appelle ses œuvres àe^s, fautes d'enfant, se blâme des torts qu'il n'a plus et traite l'école romantique de n'avoir pas le sens commun, quoiqu'il ne renie pas ses maîtres. 11 y aurait eu ici de belles choses à dire sur la place d'Hugo, restée vide. Comment se priver de pareilles joies, comment se refuser à soi-même la volupté de scandaliser la compagnie? Mais les convenances s'y opposaient, cela aurait fait de la peine à ce bon gouvernement, et c'eût été de mauvais goût (i); mais en revanche, nous avons, immédiatement après, l'éloge inattendu de Casimir Delavigne, qui savait que l'estime vaut mieux que le bruit, et qui en conséquence s'est toujours traîné à la remorque de l'opinion, faisant les Messéniennes, après i8i5, le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Faliero, lors de la vogue de Byron, les Enfants d'Edouard, quand on raffolait de ce drame moyen-âge. Delavigne était un médiocre monsieur,mais un Normand rusé qui épiait le goût du jour et s'y conformait, conciliant tous les partis et n'en satisfaisant aucun, un bourgeois s'il en fut, un Louis-
(i) Si Flaubert avait connu l'anecdote que je raconte au tome I" de cet ouvrage, p. 78, gageons qu'il aurait trouvé le moyen de n'en point complimenter Musset.
Philippe en littérature; Musset n'a pour lui que des douceurs.
« Louer des vers où se trouve celui-ci :
En quittant Raphaël je souris à lAlbane,
et Anacréon à côté d'Homère! L'Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l'aimait beaucoup, Ferney est plein de ses copies. Musset qui a tant injurié Voltaire dans RoUa, mais qui devait faire son éloge à l'Académie (car il était académicien), devait bien ce petit hommage à son peintre favori.
« Suit l'éloge de l'opéra-comique comme ffenre : tout est du même tonneau, sans cesse l'exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la grisette! et d'une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dans sa veine propre. Cette manie de l'étriqué (comme idées et comme œuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît, il n'y a rien à dire, on donne là-dedans pour le quart d'heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans, Houssaye alors florira, c'est un berger.
« Maintenant, un peu d'outrages aux grandes choses et aux grands hommes, le travail du poète : un noble exercice de l'esprit^ vraiment! et quoi qu'on en puisse dire encoTel Quelle audace! mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes (d'après la classification des genres bien entendu, tragédies, comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s'ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien). Télémaque vaut mieux que le Malade imagi-
naire: pour les hommes graves, en effet, c'est une farce (tel est l'avis entre autres de M. Chincel, professeur à l'Ecole normale); n'importe, la petite route n'en est pas moins belle, et à coup sûr elle doit être honorée; que de bonté! quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l'honnête homme), autrement non !
«Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l'Empire, de beaux faits dans la garde nationale. Ce vers cité comme bon :
Les doux tributs des champs sur son onde tranquille !
et Tancrède qui est un type inimitable de poésie chevaleresque ! Enfin pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des sœurs de charité, lesquelles nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l'idée chrétienne glorifiée.
« Il y en a pour tous les goûts, si ce n'est pour le mien.
« Il faut donc faire de l'art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon. Musset restera par ses côtés qu'il renie, il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout; mais le Parisien chez lui entrave le poète, le dandysme y corrompt l'élégance, ses genoux sont raides de ses sous-pieds, la force lui a manqué pour devenir un maître, il n'a cru ni à lui, ni à son art, ni à ses passions. Il a célébré avec emphase le cœur, le sentiment, l'amour avec toutes sortes d'//, au rabaissèment de beauté plus hautes. «Le cœur seul est poète etc. » Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poète sans savoir faire un vers. Cette glorification du médiocre m'indigne, c'est nier tout un art.
toute beauté, c'est'insulterraristocratieduboii Dieu.»
Je serais curieux de savoir ce que Louise Colet pensa de cette charge à fond de train contre son poète; elle a nég-lig^é d'y faire allusion dans son roman de Lui, probablement pour ne pas être obligée de prendre parti contre son cher Léonce (Flaubert) ; mais de ce que ce roman, au lieu de s'ouvrir sur l'élection de Musset à l'Académie, commence ou à peu près par une promenade sentimentale au Jardin des Plantes, on aurait tort d'en conclure, avec Maxime du Camp, que « Lui est pis qu'une invention mensongère », que « c'est l'altération systématique de la vérité ». Si l'auteur des Convulsions de Paris av&h eu connaissance des libres propos que Flaubert tient à différentes reprises sur son compte, dans sa correspondance avec Louise Colet, il aurait mis moins d'empressement à se constituer son défenseur envers et contre son ancienne maîtresse (i). En tout cas je ne vois pas en quoi celle-ci a desservi la mémoire de Flaubert et mérité les foudres de Maxime du Camp. Ce n'est pas,
(i) Voici, en effet, ce que Flaubert écrivait à Louise Colet : « î852.. J'ai lu le Livra poslhame, est-il pitoyable, hein, il me semble que notre ami Du Camp se coule. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j'aurai laissé mon empreinte, le tort qu'il a eu, c'est de la recevoir ; en littérature il se souviendra de moi longtemps. » — « C'est comme pour Jourdan, nous n'avons pas besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp, il irait clabauder ce qui s'est fait et dit chez toi, je peux l'y revoir le lendemain, ce serait des questions. » — «Pour lui, ce bon Ma:ïime, je suis maintenant incapable à son endroit d'un sentiment quelconque, la partie de mon cœur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien; bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal, et il n'y a pas là dédain, ce n'est point une affaire d'orgueil, mais j'éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère, il est parti, comme un mort, et sans même me laisser un regret. Dieu l'a voulu, Dieu soit béni ! » (Corresp., t. II, pp. i5o, i68 et 177.)
Flaubert était dur pour ses amis. Et dire que c'est Maxime Du Camp qui fut le parrain de Madame Bovary !
j'imagine, en sacrifiant Albert de Lincel à l'amour qu'elle avait pour Léonce: sans compter que, lorsque le roman parut, il n'y avait qu'un très petit nombre de personnes à savoir le vrai nom du rival de Musset. M.Maxime du Camp aurait-il préféré que, par respect pour la vérité, M"«Coletnous dît qu'elle avait trompé Léonce avec Albert ?
En se donnant le beau rôle, c'est-à-dire en jouant la comédie de la fidélité, qui ne fut pas sa principale vertu, elle n'a fait en somme que traduire le sentiment sérieux qu'elle avait pour Flaubert. Car il ne sernrait à rien de le contester, ce fut la grande passion de sa vie — et une passion qui dura huit ans! Que si elle le trompa, ce fut bien un peu de sa faute. Depuis son retour d'Orient, Madame Bovary avait pris le pas sur Louise Golet,et l'absence est mauvaise conseillère. Aussi bien, avec les femmes de cette espèce, les coups de canif dans les contrats passés devant ou derrière monsieur le maire ne tirent pas à conséquence. C'est leur façon de témoigner aux galants qui leur font la cour qu'elles ne sont pas insensibles à leurs hommages. Et le mot de caprice qu'on a inventé pour la circonstance définit assez bien la chose, puisque, leur curiosité passée, elles reviennent d'autant plus ardentes à l'ami qu'elles ont trompé. C'est précisément ce qui arriva à Gustave Flaubert. L'intrigue de Louise Colet avec Alfred de Musset dura environ six mois, de mars à juillet ou août i852. Ce n'est qu'au printemps de i854 qu'elle se détacha tout à fait de de Flaubert ou que Flaubert rompit délibérément avec elle. A ce moment-là, ils avaient assez l'un de l'autre. Depuis quelque temps elle ne lui écrivait plus avec la même régularité ni sur le même ton qu'autre-
LOUISE COLET xSq
fois. Quand il venait à Paris, au lieu de descendre près elle, à l'hôtel du Bon La Fontaine, il descendait rue du Helder, pour être plus libre. Il avait beau se défendre de n-e lui avoir jamais menti, il était forcé de convenir qu'un homme « abruti d'art comme lui, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibihté est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, ne pouvait pas aimer avec un cœur de vingt ans ». Or ces confidences ne sont point faites pour rehausser le prestige des amoureux aux yeux de leurs maîtresses !... Et puis Louise Golet s'était mis en tête de se faire présenter à la mère de Flaubert — ce qu'il ne voulait à aucun prix. Enfin la question d'argent — qu'elle n'avait jamais abordée avec lui — surgissant tout à coup, avait achevé de refroidir notre romancier qui, en vrai Normand, était surtout large des éoaules.
Toutes ces choses que nous a révélées la correspondance de Flaubert, Louise Colet aurait pu les raconter dans Lui pour sa justification personnelle. Elle fut assez discrète pour les taire. Bien loin d'imiter George Sand, qui avait accablé Musset dans son roman, elle exalta plutôt Flaubert sous les traits de Léonce. Et quant à la partie de son livre qui regarde Musset, il est incontestable qu'elle est sincère et conforme à la réalité — sauf sur un point — celui de la faute qui, dans le roman, n'a pas été commise. L'épisode du Jardin des Plantes — pour ne citer que celui-là — est confirmé par ce beau sonnet du poète qui fut composé le lendemain même de la promenade des amoureux (i):
(i) Qu'on en juge plutôt. Voici le texte de Lai :
Après avoir donné à manger aux ours et visité rapidement les singes dont les gambades impures répugnaient à la dame, ils passèrent dans
Sous ces arbres chéris où j'allais à mon tour Pour cueillir en passant, seul, un brin de verveine, Sous ces arbres charmants où votre fraîche haleine Disputait au printemps tous les parfums du jour.
le bâtiment circulaire où s'abritaient les rennes, les antilopes, les girafes et les éléphants.
« Un des gardiens plaça mon (ils sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était sans danger,je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.
— o Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants. Je trouve, marquise, qu'ils ressemblent aux vôtres.
— ■ Mais ils sont noirs,répliquai-je.
— « Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la même expression.
« Il se mit à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses yeux grands ouverts :
« Tu caches peut-être l'âme d'une femme ; je n'oublierai jamais, ma belle, de quelle façon tu m'as regardé ! »
« Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermes les lièvres, les lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient entendre au dehors; une odeur acre et fauve remplissait cette galerie très chaude...
« Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, dont les ongles recourbés fse dissimulaient sous de longs poils roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva lentement et comme pour nous faire fête, il secoua contre les barreaux sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; l'enfant cria plein de terreur et Albert, qui s'était précipité vers moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers frénétiques.
— « Malheureuse 1 me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez donc mourir ! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en lambeaux, la tête Jouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous dans un cimetière I
« En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie ; mon fils noussui-
Alfred df. Musset
d'après le buste original de Babre
appartenant à M. Eug-ène Tattet
Des enfants étaient là qui jouaient alentour ;
Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine ;
Et si de mon chaf^rin vous êtes incertaine.
Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.
Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente ? Les fleurs du bois, dit-on, jadis ont deviné ! Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante ?
0 lion, tu le sais, toi mon noble enchaîné.
Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante
Se baissa doucement sur ton front incliné.
J'en dirai autant du drame de Venise. La version de Louise Golet donne même par endroits plus que les deux autres l'impression de la vérité. En tous cas elle n'y apporte aucune animosité, aucun parti pris. Elle aurait pu charger Musset pour excuser George Sand ; elle en parle plutôt avec sympathie, bien qu'elle ait souffert de son inconstance.
En ce qui concerne son talent d'écrivain, je ne suis pas de ceux qui le nient. Elle en avait infiniment plus que les bas-bleus de son espèce. Je n'aime pas beaucoup ses vers, mais jesuis loin de dédaigner sa prose. Maxime du Camp ne faisait aucun cas de Lui. Moi, je suis tout près d'en penser ce qu'en disait Philarète Ghasles, lequel avait bien autant de critique que
vait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine, où étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des bras d'Albert, et, je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
— « Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je ; puis, me tournant vers Albert, dont l'angoisse était visible : — Mais qu avez-vous donc, mon Dieu ! vous m'avez effrayée plus que le lion.
« Il me regardait sans parier et avec une fixité qui me troublait. Tout à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de moi.
— « Sortons, me dit-il, et, prenant mon bras sous le sien, il ajouta : « Vous voyez bien que ces caresses me font mal. »
l'ami de Flaubert : « Ce livre est le meilleur qu'elle (M™e Colet) ait fait : il y a du sang', des larmes, de la bile et du malheur, je la plains (i) ! »
Voilà, selon moi, la note juste (2). Quelque opinion qu'on ait de cette femme, il est certain qu'elle est encore plus à plaindre qu'à blâmer. En tout cas je le répèle, ce n'était pas aux amis de Flaubert à lui jeter la pierre. Qu'elle ait été injuste envers lui, que, lorsqu'il publia Madame Bovary, elle ait fait un sonnet pour proclamer que le livre était écrit en style de commis-voyageur, cela ne fait de tort qu'à son goût et ne prouve que son dépit. Mais pour qu'il lui ait adressé, cinq et six ans durant, les lettres admirables qu'on a lues, il faut tout de même qu'elle ait été autre chose que ce que dit Maxime du Camp. Il ne comprenait pas « que Flaubert, un lettré de race,
(t) Philarète Chasies avait écrit ces lignes sur l'exemplaire de Lui qui (tait dans sa bibliothèque. Elles étaieot suivies de ce sixaia que releva M. Clouard :
Ici Colet raconte en son style splendide Comme quoi le matin elle sentit un vuide, Puis, écartant soudain les jambes dans son lit; Les seins gonflés, brûlant du désir du c. . . Elle rêva la force et maudit l'impuissance De ces hommes chétifs qui pullulent en France. (3) Il est bon aussi de noter l'opinion de Flaubert sur le talent de Louise Colet. Il lui écrivait un jour: « La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme, tu es du côté des mâles. » {Corrcsp., t. II, p. 309.) Et encore : « Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré ; lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts, je n'ai, par Dieu, pas peur que tu fasses des fables » (t. II, p. 237). — « Ecoute-bien ceci et médite-le: tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effets, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas cela) ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts dont on t'a donné l'un et dont l'autre tient à ton sexe : le premier, c'est ce philosophisme, toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt ; la seconde faiblesse, c'est le vague, la tendro-manie féminine. 11 ne faut pas, rjuand on est arrive à ton degré, que le linge sente le lait » (t. II, p. 2o3).
un travailleur solitaire, un chaste^ ne se fût pas détourné de cet Androg-yne de lettres », Il l'aurait peutêtre compris s'il était tombé sous sa coupe. Je dis peut-être, parce que tous les instruments à cordes ne résonnent pas de la même façon sous les coups de l'archet.
Mais revenons à Alfred de Musset. Ainsi donc sa liaison avec Louise Colet n'avait été qu'un caprice. Dix ans auparavant elle eût peut-être duré davantage, mais, en 1862, le dandy fringant qu'il avait été, l'homme aux innombrables bonnes fortunes, de la rue Grange-Batelière et du boulevard de Gand, était aux trois quarts fourbu, et je crois que, lorsqu'il eut senti à quelle femme il avait affaire il se replia en bon ordre pour ne pas être obligé d'avouer son im.puissance. Toujours est-il qu'au bout de peu de temps il espaça de plus en plus ses visites et qu'un beau jour il les suspendit tout à fait. M"^'' Martellet a raconté que, pour échapper aux poursuites de la dame, il avait remis son portraità la concierge en lui disant : " Si cette personne vient me demander, répondez-lui queje suis à la campagne. »
Mais elle se garda bien de demander quoi que ce soit à la concierge. Comme elle connaissait l'escalier et l'étage où il habitait, elle monta un matin jusqu'à sa porte, sonna, entra et ne sortit qu'après avoir secoué, bousculé, injurié le pauvre poète qui, relevant à peine de maladie, était incapable de se défendre.
C'est ainsi qu'elle prit congé de lui. L'adieu, certes, n'était pas tendre, cependant Musset le lui pardonna, d'abord parce qu'il n'était pas méchant, ensuite parce que cet adieu était sans retour. Elle ne revint, en
effet, que le lendemain de sa mort, pour offrir ses services à sa gouvernante. Et ce qui prouve que, malgré tout, il lui avait laissé, à elle aussi, un bon souvenir, c'est que cette femme, qui était alors abandonnée de tout le monde, accorda encore une fois sa lyre, pour le pleurer dans un journal où il ne comptait que des amis. Voici, en effet, les vers qu'elle publia dans la Presse du lo mai 1807 :
Nous faut-il croire, hélas 1 ce que disaient nos pères Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux?
Faire une perle d'une larme.
Du poète ici-bas, c'est là la passion.
Nos vers sont les pleurs de notre âme, Grand poète aimé, tu l'as dit!
Les étincelles de la flamme Oui sur notre front resplendit.
Toi qui, de ces larmes si belles, Pleuras, vivant, les morts chéris, Oh! tu dois être ému par elles Dans le doux monde des Esprits,
Prières des âmes absentes Qui protestent contre l'oubli.
Tu dois les sentir, caressantes, Glisser sur ton beau front pâli.
Au sein des choses éternelles, Heureux, tu dois te rappeler Nos chastes heures fraternelles En voyant ces larmes couler.
Indifférentes et muettes
A ton âme qui vibre en moi.
Si les voix des autres poètes
N'ont ni chants ni sanglots pour toi,
J'élèverai ma voix obscure Dont ton cœur a gardé l'écho
Parmi les bruits de la nature Qui s'éveillent sur un tombeau.
Les murmures des monts, les rumeurs de la plaine,
Les souffles odorants dont la campagne est pleine,
Indicible concert qui répand dans les cœurs
Le printemps amoureux de la beauté des fleurs :
Tout ce que tu chantas te salue, ô poète !
En l'ensevelissant la terre te fait fête,
Et pour te recouvrir d'un linceul embaumé.
Te couches dans son sein au premier jour de mai.
Ainsi toutes les voix de l'antique Cybèle,
Qui toujours au printemps redevient jeune et belle,
A ton suave esprit parlent avec amour;
Et moi qui t'ai connu je te parle à mon tour :
C'était aussi le temps du soleil et des roses,
Quand, courbé sous le poids de les pensers moroses,
Tu vins à moi cherchant une main pour ta main,
Et sur la terre aride un peu d'ombre au chemin.
Tu croyais au retour des riantes années
Et qu'un rêve du cœur mène nos destinées;
Tu voulus m'entraîner à tes pas hasardeux;
Un autre avait l'amour : il ne peut être à deux.
Mais tout ce que l'on sent d'émotion aimante, Tendresse éclose au cœur et que l'esprit augmente, Du poète à la muse et du frère à la sœur, Tourments, regrets, espoirs d'art et de renommée, Avides entretiens où l'heure est consommée. Nous en avons ensemble épuisé la douceur.
Tantôt tu me contais tes douleurs de Venise,
Et comme un cœur trahi dans l'angoisse se brise ;
Frondeur passionné d'un amour orageux.
Tu disais, raillant tout et te raillant toi-même :
Déjà la haine germe aux heures où l'on aime.
Ainsi le cirque antique ensanglantait ses jeux.
Puis par un choc soudain, ton âme était émue... Vers l'ombre d'un ami, vers l'image ingénue De quelque belle enfant que morte tu pleuras ; Vers tes doux souvenirs d'étude et de collège. Mirage du malin qui fond comme la neige. Tu le tournais rêveur et tu tendais les bras.
Tu me montrais partout tes compagnons d'élite. Le plus noble de tous, que la mort prit si vite !
Sur un cheval foug-ueux près de lui tu courais... Tu ranimais pour moi vos jeux, vos gaîtés folles, Et je voyais passer, à travers tes paroles, Vos chasses aux flambeaux dans les grandes forêls.
Un autre jour, c'étaient des joutes d'ironie, La Muse nous soufflait en burlesque harmonie Ses triolets moqueurs, ses rondeaux familiers; Courant sus à l'idée, et pourchassant la rime. Nous luttions de prestesse en cette vive escrime ; Oh ! les bons passe-temps que ces jeux d'écoliers !
La mort, qui délia tes douloureuses chaînes, Eclaire devant moi, plus douces, plus sereines. Ces heures d'amitié dont le cœur ne perd rien. Tendre était ta nature et «jrand fut ton génie, Et ton âme, en brisant l'enveloppe ternie. Resplendit dans le beau, rayonne dans le bien.
Mai i85y.
C'était le prélude de Lui. Jusque-là, à part quelques rares initiés, personne ne savait que M™^ Colet avait été l'amie d'Alfred de Musset. Gela aurait manqué à sa g^loire. Aussi, dès que parut Elle et Lui s'empressa-t-elle de nous divulguer son secret. Mais il y a des degrés dans la gloire comme dans l'amour. Entre George Sand et Louise Colet il y a à peu près la même distance, au regard de la vie de Musset, qu'entre Pauline de Beaumont et Hortense Allart de Meritens, au regard de la vie de Chateaubriand. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, le premier amour aura toujours le pas sur les autres. Il vaut mieux avoir inspiré les Nuits et le Génie du Christianisme que d'avoir écrit Lui et les Enchantements de Prudence.