‹ Alfred de MussetChapitre 14 sur 21 · MADAME AI.LAN-DESPRÉAUX · texte numérisé non relu

MADAME AI.LAN-DESPRÉAUX

prit en quelques heures, au mois de février i856. Huit jours auparavant, ayant appris le décès de Henri Heine, elle avait dit à M. Legouvé : « Gela va bien frapper M. de Musset! » — Sa mort à elle devait le frapper bien davantage.

Depuis quelque temps, elle souffrait d'une maladie pour laquelle elle recevait les soins du docteur Jobert de Lamballe, Mais elle ne s'affectait pas trop, étant optimiste de sa nature, et, le i^"" février, elle assistait encore à la première représentation de Gaillery, dans une loge de balcon, à côté de sa gracieuse camarade M"^ Fix. Le mal s'étant subitement aggravé, son médecin jugea qu'une opération chirurgicale était devenue nécessaire : il convoqua ses confrères Andral et Velpeau. Malheureusement, M. Andral n'était pss libre. L'opération fut remise au samedi. Cela se passait le jeudi matin. La nuit du jeudi fut assez bonne, la journée du vendredi aussi. Tout à coup, à la chute du jour, M™^ Allan se plaignit d'un grand froid aux extrémités inférieures et, graduellement, aux autres parties du corps. Mandé en toute hâte, le médecin ordonna de frictionner énergiqucment la malade et de l'envelopper de laine afin de rappeler la chaleur vitale et de provoquerla transpiration. On s'empressa d'exécuter cette prescription, mais, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, M™^ Allan ne tarda pas à entrer en agonie, et le 22 février, à neuf heures uu quart du soir, elle expirait dans les bras de son mari qui éclata en sanglots.

Prévenu aussitôt de l'événement, M. Empis, administrateur de la Comédie-Française, se rendit auprès d'Allan pour lui offrir, en son nom personnel (1)

(i) M. Empis ne pouvait oublier que M""" Allan avait concouru à-

et au nom de la Comédie, ses regrets d'une telle perte. Quand la funèbre nouvelle se répandit au théâtre, tout le monde en fut profondément ému, car M"'^ AUan n'y comptait que des amis, mais c'est encore Mi°e Arnould-Plessy qui en ressentit le plus de chagrin. Elles s'étaient connues à Saint-Pétersbourg à la fin du séjour de M'"^ Allan (i), et tout de suite elles s'étaient prises l'une pour l'autre d'une amitié qui ne lit que g-randir et ne fut jamais obscurcie d'aucun nuag'e. En i853, lors du bénéfice de Samson, jyjme Arnould-Plessy étant venue exprès de Saint- Pétersbourg- pour y prendre part,M'"e Aiian lui abandonna spontanément son rôle dans les Fausses confidences, afin que tous les applaudissements fussent pour elle, et c'est M""<^ Allan qui, avec son goût exquis, régla tous les détails de sa toilette. Le lendemain de cette mort, M™^ Arnould-Plessy devait jouer dans le Misanthrope et dans la Gageure imprévue. Elle déclara qu'elle n'en aurait pas le courage, et le spectacle dut être changé. Deux ans après, elle pleurait encore son amie, et elle écrivait à M""® Samson- Toussaint, revenue trop tard du Brésil pour assister à ses obsèques : « Quand irons-nous prier sur la tombe de M^ie Allan ? »

Les journaux avaient été unanimes à vanter les mérites de la défunte (2). La Comédie, dont elle n'é-

l'un des beaux succès de sa carrière dramatique. C'est elle, ea effet, qui avait joué à cùlé de M"" ftlars le rôle de « la Dame » dans la comédie intitulée la Dame et la Demoiselle.

(i) M™" Arnould-Plessy avait quitté la Comédie-Française en i845, la veille de son mariage, pour contracter uu eugaçement avec le Théâtre Michel de Saint-Pétersbourg. Elle n'y rentra définitivement que le 17 septembre i855.

(2) Et non seulement les journaux, mais ses camarades. Bouffé, apprenant sa mort, dit : « Quand on ace talent, on ne devrait pas mourir ! »

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tait que pensionnaire, chargea Samson de prononcer son éloge. Oaand le corlèg-e fut arrivé au cimetière, l'illustre comédien s'avança au bord de la tombe et, d'une voix entrecoupée par les larmes, il dit tout ce que l'art et ses amis perdaient en la personne de celle qui leur avait été enlevée si prématurément; Alfred de Musset, qui avait tenu à l'accompagner jusqu'au Père-Lachaise, avait peine à maîtriser son émotion.

La semaine suivante, Tattet mandait à Guttinguer.

« Alfred est beaucoup plus affecté que je n'aurais cru de la mort de M™« Allan. Il est vrai qu'il lui avait tant d'obligations! c'a été sa meilleure amie (ij ! »

La mort de Tattet lui porta le dernier coup. Six mois après il le rejoignit dans l'autre monde.

Depuis lors, l'auteur du Caprice et sa glorieuse interprète reposent assez près l'un de l'autre, au bas de la morne colline, pour que l'ombre de M'"*^ Allan puisse entendre la plainte du vent dans le saule éploré de la tombe de Musset.

Paix à leur mémoire !

(Cf. ses Souvenirs.) — Parlant d'elle à ce propos, Delaunay qui avait joué Le Chandelier à ses côtés, s'csprime ainsi sur son compte :

« Chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, j'ai dit combien j'aimais et admirais cette artiste consciencieuse, émouvante, « comme il faut » et toujours « dans son rôle ». Pas jolie, certes, avec ses p;ros yeux et sa démarche alourdie par un embonpoint peu ordinaire ; mais quel feu, quelle émotion communicative et quel art d'émouvoir ! On apprit la mort de la pauvre femme peudant une représentation de Bertrand et Maton. Ce fut une consternation g-énérale. Elle allait jouer le Villat/e, de Feuillet, et on l'y disait merveilleuse, yy (Souvenirs, p. 128.)

(i) Lettre inédite tirée des papiers de Guttinguer.

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