‹ Alfred de MussetChapitre 18 sur 21 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Merci d'abord, madame et chère marraine, pour la lettre que vous me communiquez de l'aimable Paolita. Cette lettre est bien remarquable et bien g-entille; mais que dirai-je de vous, qui ne manquez jamais une occasion d'envoyer un peu de joie à ceux qui vous aiment? Vous êtes la seule créature humaine que je connaisse faite ainsi.

Un bienfait n'est jamais perdu : en réponse à votre lettre de Desdémone, je veux vous servir un souper chez mademoiselle Rachel, qui vous amusera, si nous sommes toujours du même avis, et si vous partagez encore mon admiration pour cette sublime fille. Ma petite scène sera pour vous seule, d'abord parce que la noble enfant déteste les indiscrétions, et ensuite parce qu'on a fait, depuis que je vais quelquefois chez elle, tant de sots propos etde bavardages, que j'ai pris le parti de ne pas même dire que je l'ai vue au Théâtre- Français.

On avait joué 7'ancrè(/e ce soir, (i)

Au cinquième acte,

dix heures, au sortir du théâtre (2), le hasard m'a fait la rencontrer, sous les galeries du Palais-Royal, donnant le bras à Félix Bonnaire,et suivie d'un escadron de jeunesses

(i)Je marque par des points les passages qui n'ont subi aucune modification.

(2) La tragédie commençait à huit heures et ne durait guère qu'une heure et demie. (Note de Paul de Musset.)

a5o ALFftED DE MUSSET

{Texte du manuscrit ;)

Je la salue el elle me répond : « Je vous emmène souper. »

Nous voilà arrivés chez elle. Le triste Bonnaire, désolé de la rencontre, s'éclipse, et va noyer son désappointement dans plusieui's petits verres. A ce piteux départ, Rachel éclate de lùre.Nous entrons, nous nous asseyons, les amoureux de ces demoiselles, chacun à côté de sa chacune, moi à côté de la chère fanfan. Après quelques propos insignifiants, Rachel s'aperçoit qu'elle a oublié ses bag"ues et ses bracelets; elle envoyé la bonne les chercher. Plus de bonne pour faire le souper.

Rachel se lève, va se déshabiller et de là à la cuisine. Un quart d'heure après elle rentre en robe de chambre et en bonnet de nuit, un foulard sur l'oreille, jolie comme un ange, tenant à la main une assiette dans laquelle il y a trois biftecks qu'elle a fait cuire elle-même. Elle pose l'assiette au milieu de la table en nous disant : « Régalez-vous. »

— Elle retourne à la cuisine, revient avec une soupière pleine de bouillon,fumant,et une petite casserole d'épinards. Voilà le souper. Point d'assiettes ni de cuillères, la bonne ayant les clefs sur elle. Rachel ouvre le buffet, trouve un saladier plein de salade, prend la cuillère de bois, déterre une assiette et se met à manger seule. Mais, dit la mère, qui a faim, il y a des couverts d'étain à la cuisine. Rachel va les chercher et les apporte. Ici commence le dialogue suivant.

LA MERE Ma chère, tes biftecks sont trop cuits.

{Texte imprimé :)

parmi lesquelles Mademoiselle Rabut, Mademoiselle Dubois, du Conservatoire, etc. Je la salue, elle me répond : « Je vous emmène souper. »

Nous voilà donc arrivés chez elle (i). Bonnaire s'éclipse, triste et fâché de la rencontre ; Piachel sourit de ce piteux départ. Nous entrons ; nous nous asseyons, les amis de ces demoiselles chacun à côté de sa chacune, et moi à côté de la chère Fanfan. Après quelques motsinsig'nifiants,Rachel s'aperçoit qu'elle a oublié au théâtre ses bagues et ses bracelets ; elle envoie S3i bonne les chercher. — Plus de servante pour faire le souper! Mais Rachel se lève, va se déshabiller et passe à la cuisine. Un quart d'heure après, elle rentre en robe de chambre et en bonnet de nuit, un foulard sur l'oreille, jolie comme un ang-e, tenant à la main une assiette dans laquelle sont trois biftecks qu'elle a fait cuire ellemême. Elle pose l'assiette au milieu de la table, en nous disant : « Régalez-vous » ; puis elle retourne à la cuisine, et revient tenant d'une main une soupière pleine de bouillon fumant et de l'autre une casserole où sont des épinards. — Voilà le souper! — Point d'assiettes ni de cuillers, îa bonne ayant emporté les clefs. Rachel ouvre le buffet, trouve un saladier plein de salade, prend la fourchette de bois, déterre une assiette, et se met à mang-er seule.

— Mais, dit la maman, qui a faim, il y a des couverts d'étain à la cuisine.

Rachel va les chercher, les apporte et les distribue aux convives. Ici commence le dialogue suivant, auquel vous allez bien reconnaître que je ne change rien, pas même ce qui pourrait offenser la grammaire.

LA MÈRE

(i) M"° Rachel demeurait alors passage Véro-Dodat. (Note de Paul de Musset.)

{Texte du manuscrit :)

RACHEL

C'est vrai, ils sont sont durs comme du bois. Du temps où je faisais notre ménage, j'étais meilleure cuisinière que ça. Tu ne manges donc pas, Sarah '?

SARAH, jadis comédienne ambulante, et n ayant plus aujourd'hui de profession que celle de sœur atnée de Rachel.

Non, je ne mange pas avec des couverts d'étaim (s^'c).

RACHEL

Tu ne manges plus avec des couverts d'étaim !... c'est donc depuis que j'ai acheté une douzaine de couverts d'argent avec mes économies. Il te faudra bientôt un domestique en livrée derrière toi et un autre par devant. {Montrant sa fourchette.) Je ne chasserai jamais ces couverts de la maison. Ils nous ont trop longtems servi, n'est-ce pas maman ?

MAMAN {la bouche pleine). Est-elle enfant !

RACHEL {s'adressant à moi).

Figurez-vous que lorsque j'étais au théâtre Molière, je n'avais que deux paires de bas, et tous les matins

(Ici la sœur Sarah barag-ouine une phrase allemande pour empêcher Rachel de continuer.)

RACHEL {continuant).

Point d'allemand ici ! il n'y a pas de honte. Je n'avais donc que deux paires de bas, et, pour jouer le soir, j'étais obligée d'en laver une paire tous les matins. Elle était dans ma chambre pendue à une ficelle pendant que je mettais l'autre.

MOI Et vous faisiez le ménacre ?

{Texte imprimé :)

RACHEL

C'est vrai; ils sont durs comme du bois. Dans le temps où je faisais notre ménage, j'étais meilleure cuisinière que cela. C'est un talent de moins. Que voulez-vous? J'ai perdu d'un côté, mais j'ai gagné de l'autre. — Tu ne manges pas, Sarah ?

SAIIAH

RACHEL

Oh! c'est donc depuis que j'ai acheté une douzaine de couverts d'argent avec mes économies que tu ne peux plus toucher à de l'étain ! Si je deviens plus riche, il te faudra bientôt un domestique derrière ta chaise et un autre devant. [Montrant sa fourchette.) Je ne chasserai jamais ces vieux couverts-là de notre maison. Ils nous ont trop longtemps servi. N'est-ce pas, maman?

LA MÈRE, la bouche pleine.

RACHEL, s'aclressant à moi.

Figurez-vous que, lorsque je jouais au Théâtre Molière, je n'avais que deux paires de bas, et que tous les matins...

Ici la sœur Sarah se met à barag-ouiner de l'allemand pour empêcher sa sœur de continuer.

RACHEL, continuant.

Pas d'allemand ici ! — Il n'y a point de honte. — Je n'avais donc que deux paires de bas, et, pour jouer le soir, j'étais obligée d'en laver une paire tous les matins. Elle était dans ma chambre, à cheval sur une ficelle, tandis que je portais l'autre.

MOI

a54 ALKHED DE MUSSET

{Texte du manuscrit :)

RACHEL

Je me levais à six heures tous les jours, et à huit heures tous les lits étaient faits. J'allais ensuite à la halle acheter le diner.

MOI

Faisiez-vous danser l'anse du panier ?

RACHEL

Non, j'étais une très honnête cuisinière, n'est-ce pas, maman 7

MAMAN (^toujours mangeant).

Oui, ça c'est vrai.

RACHEL

Une fois seulement, pendant un mois, j'ai dit que ce qui coûtait quatre sous en coûtait cinq, et que ce qui coûtait dix en valait douze. Avec cela, au bout du mois, j'ai amassé trois francs.

MOI

Et qu'avez -vous fait de ces trois francs '.'

LA MÈRE {voyant que Rachel se taii).

Monsieur, elle a acheté avec, les œuvres de Jlolière.

MOI Vraiment ?

RACHEL

Ma foi, oui, j'ai acheté Molière avec mes trois francs. — Pourquoi M"e Rabut s'en va-t-elle ? — Bonsoir, Mademoiselle !

[Texte imprimé :)

RACHEL

J'allais ensuite à la halle pour acheter le dîner.

MOI

Et faisiez-vous danser l'anse du panier ?

RACHEL

LA MÈRE, tout en mangeant.

Oh ! ça, c'est vrai.

RACHEL

Une fois seulement, j'ai été voleuse pendant un mois. Quand j'avais acheté pour quatre sous, j'en comptais cinq, et, quand j'avais payé dix sous, j'en comptais douze. Au bout du mois, je me suis trouvée à la tête de trois francs.

MOI, sévèrement , Et qu'avez-vous fait de ces trois francs, Mademoiselle ?

LA MÈRE, voyant que Rachel se tait.

Monsieur, elle s'est acheté les œuvres de Molière avec .

MOI

Vraiment !

RACHEL

Ma foi, oui. J'avais déjà un Corneille et un Racine ; il me fallait bien un Molière . Je l'ai acheté avec mes trois francs, et puis j'ai confessé mes crimes. — Pourquoi donc mademoiselle Rabut s'en va-t-elle '? Bonsoir, Mademoiselle.

[Texte du manuscrit :)

(Les trois quarts des ennuyeux s'en vont.) La bonne revient, apportant les bagues et les bracelets oubliés. On les met sur la table; les deux bracelets sont mag'nifiques ; ils valent bien quatre à cinq mille francs; avec eux arrive une couronne d'or du plus grand prix. Tout cela carambole sur la table avec la salade et les épinards. Pendant ce temps-là, frappé de l'idée duménag-e et des lits je reg"arde les mains de Rachel, craig-nant quelque peu de les trouver laides. Elle sont mignonnes, blanches et effilées comme des fuseaux, — vraies mains de princesse.

Sarah, qui ne mange pas, continue de gi^ogner en allemand. (Il est bon de savoir que Sarah s'est échappée de l'aile maternelle avec je ne sais qui, est allée on ne sait où, et n'a obtenu son pardon et sa place que sur la prière répétée de Rachel . )

RACHEL [répondant aux grogner ies allemandes).

Tu m'ennuies, je veux raconter ma jeunesse (à moi). Je me souviens qu'un jour je voulais faire du punch dans une de ces cuillères d'étaim . J'ai mis ma cuillère sur la chandelle pour faire, chauffer mon punch, et la cuillère m'a fondu dans la main. — A propos, Sophie, donnez-moi du kirsch — je veux faire du punch...

(Ici la bonne se trompe et apporte de l'absinthe au lieu de kirsch.)

LA MÈRE

Mais c'est une bouteille d'absinthe.

MOI Un instant, c'est mon affaire (1), donnez-m'en un peu.

(i) Voilà qui prouve dune manière irréfutable que Musset avait fait

{Texte imprimé :)

Les trois quarts des ennuyeux, s'ennuyant, font comme Mademoiselle Rabut. La servante revient apportant les bagues et les bracelets oubliés. On les met sur la table; les deux bracelets sont mag-nifiques : ils valent bien quatre ou cinq mille'francs. Ils sont accompagnés d'une couronne en or et du plus grand prix. Tout cela carambole sur la table avec la salade, les épinards et les cuillers d'étain. Pendant ce temps-là, frappé de l'idée du ménage, de la cuisine, des lits à faire et des fatigues de la vie nécessiteuse, je regarde les mains de Rachel, craignant quelque peu de les trouver laides ou gâtées. Elles sont mignonnes, blancbes, potelées et effilées comme des fuseaux. Ce sont de vraies mains de princesse.

Sarah qui ne mange pas, continue de gronder en allemand. Il est bon de savoir qu'elle avait fait, le matin, je ne sais quelle escapade, un peu trop loin de l'aile maternelle, et qu'elle n'avait obtenu son pardon et sa place à table qu'à la prière répétée de sa sœur.

RACHEL, répondant aux gro(jneries allemandes.

Tu m'ennuies. Je veux raconter ma jeunesse, moi. Je me souviens qu'un jour je voulais faire du punch dans une de ces cuillers d'étain. J'ai mis ma cuiller sur la chandelle, et elle m'a fondu dans la main. A propos, Sophie! donne-moi du kirsch. Nous allons faire du punch. Ouf ! c'est fini, j'ai soupe.

La cuisinière apporte une bouteille.

LA MÈRE

Sophie s'est trompée. C'est une bouteille d'absinthe.

MOI

Donnez-m'en un peu.

{Texte du maniiscril :)

RAGHEL

Je suis bien contente que vous preniez quelque chose ici.

(Elle me prépare un verre d'absinthe que j'avale d'un trait.)

LA MÈRE

On dit que l'absinthe est très saine ?

MOI

Du tout. C'est malsain et détestable; mais je ne l'en aime pas moins.

SARAH Pourquoi?

Ah ! parce que.

RAGHEL

Donnez-m'en. [Elle en boit un verre.)

La bonne apporte un bol d'arg-ent dans lequel Rachel met du sucre, du kirsch, après quoi elle allume son punch et le fait flamber.

RAGHEL J'aime cette flamme bleue.

MO

G'est bien plus joli quand on est sans lumière.

connaissance avec rabsiathelonj^temps avant 1842 (puisque ce récit est de i83'j) contrairement à l'assertion de Paul Mariéton, dans son livre Une histoire d'amour.

MOI

[Texte imprimé .-)

RACHEL

Oh! que je serai contente si vous prenez quelque chose chez nous !

LA MÈRE

On dit que c'est très sain, l'absinthe.

MOI

Pas du tout. C'est malsain et détestable.

SARAH

Alors pourquoi en demandez-vous ?

MOI

Pour pouvoir dire que j'ai pris quelque chose ici.

RACHEL

Je veux en boire.

Elle verse de l'absinthe dans un verre d'eau et boit. On lui apporte un bol d'arg-ent, où elle met du sucre et du kirsch; après quoi elle allume son punch et le fait flamber.

RACHEL

J'aime cette flamme bleue.

MOI

200 ALFRED DZ MUSSET

[Texte du manuscrit ••)

RACHEL

Sophie, emportez les chandelles.

LA xMÈRE

Du tout, du tout, par exemple !

RACHEL

Tu m'ennuies !... Pardon, maman, tu es délicieuse, tu es charmante [elle Vembrassé), mais je veux que Sophie emporte les chandelles.

Un monsieur quelconque prend les chandelles et les met sous la table. Effet de crépuscule. La mère verte et bleue, à la lueur du punch, toujours la bouche pleine, braque ses yeux sur moi. — Les chandelles reparaissent.

SARAH [pendant que Rachelfait le punch). Mlle Rabat était bien laide ce soir.

MOI

Mais non, elle est assez jolie, il ne lui manque que le bout de son nez.

LA MÈRE

Mlle Rabut est joliment bête.

RACHEL Pourquoi dis-tu ça? Elle n'est pas plus bête qu'une autre.

LA MÈRE Je dis qu'elle est bête, parce que c'est une imbécile.

( Texte imprimé :)

RACHEL »

LA MÈRE

Du tout, du tout! quelle idée ! par exemple !

RACHEL

C'est insupportable !... Pardon, chère maman; tu es bonne, tu es charmante {elle l'embrassé) : mais je désire que Sophie emporte les chandelles.

Un monsieur quelconque prend les deux chandelles et les met sous la table. Effet de crépuscule. — La maman, tour à tour verte et bleue à la lueur du punch, braque ses yeux sur moi et observe tous mes mouvements. — Les chandelles reparaissent.

UN FLATTEUR Mlle Rabut n'était pas belle ce soir.

MOI

Vous êtes difficile ; je la trouve assez jolie.

UN FLATTEUR Elle n'a pas d'intellig'ence.

[Texte du manuscrit :)

RACHEL

Eh bien, au moins si elle est bête, elle n'est pas bête et méchante. C'est une bonne, fille; laissez-la tranquille. Je ne veux pas de ces choses-là ici.

Le punch est fait. Rachel remplit les verres et en donne à tout le monde; elle verse ensuite le reste dans une assiette creuse et se met à boire avec une cuillère ; après quoi elle prend ma canne, tire le poignard et se cure les dents avec.

MOI

Comme vous avez lu cette lettre ce soir ! vous étiez bien émue.

RACHEL

Oui, il m'a semblé sentir en moi quelque chose qui allait se briser. Mais c'est égal ; je n'aime pas cette pièce de Tancrède ; c'est faux.

MOI

Qu'aimez-vous mieux de Corneille ou de Racine ?

RACHEL

J'aime bien Corneille, mais c'est quelquefois trivial et quelquefois ampoulé, tout cela n'est pas vrai.

MOI

Oh ! Oh !

RACHEL Oui, tenez, lorsque dans les Horaces,-^zv exemple, Sabine dit :

On peut changer d'amant mais non changer d'époux. Eh ! bien, je n'aime pas ça, c'est grossier.

{Texte imprimé :)

RACHEL

Pourquoi dites -vous cela? Elle n'est pas si sotte que beaucoup d'autres, et de plus, c'est une bonne fille. Laissez-la tranquille. Je ne veux pas qu'on parle ainsi de mes camarades.

Le punch est fait. Rachel remplit les verres et en distribué à tout le monde ; elle verse ensuite le reste du punch dans une assiette creuse, et se met à boire avec une cuiller; puis elle prend ma canne, tire le poignard qui est dedans et se cure les dents avec la pointe. — Ici finissent le verbiag-e vulg-aire et les propos d'enfant. Un mot va suffire pour changer tout le caractère de la scène et pour faire paraître dans ce tableau bohème la poésie et l'instinct des arts,

MOI

RACHEL

Oui, il m'a semblé sentir en moi comme si quelque chose allait se briser. . . Mais, c'est égal : Je n'aime pas beaucoup cette piècelà [Tancrède). C'est faux.

MOI

Vous préférez les pièces de Corneille et de Racine '?

RACHEL

J'aime bien Corneille ; et cependant il est quelquefois trivial, quelquefois ampoulé. — Tout cela n'est pas encore la vérité.

MOI Oh ! doucement. Mademoiselle.

RACHEL

Voyons : lorsque dans Horace, par exemple, Sabine dit : On peut changer d'amant, mais non changer d'époux, eh bien, je n'aime pas cela. C'est grossier.

{Texte du manuscrit •')

MOI

Vous conviendrez du moins que c'est vrai?

RACHEL

Oui, mais ce n'est pas digne de Corneille. J'adore Racine; c'est si ])eau, si vrai, si noble !

MOI

A propos de Racine vous souvenez-vous d'avoir reçu, il y a quelque tems, une lettre anonyme sur la dernière scène de Mitm*!'date '?

RACHEL

Oui, et j'ai suivi le conseil qu'on me donnait, et ce n'est que depuis ce tems-là qu'on m'applaudit à cette scène. Est-ce que vous connaissez la personne qui m'a écrit ?

MOI

Beaucoup. C'est la femme de Paris qui a le plus grand esprit et le plus petit pied. Quel rôle étudiez-vous maintenant ?

RACHEL

Nous allons jouer cet été Marie Staart pour le public ambulant. Je n'aime pas tous ces rôles de pleurnicheuses. A l'hiver nous jouerons Polyeucte et peut-être...

MOI

Eh bien?

RACHEL [frappant du poingsar la table).

Je veux jouer Phèdre. On me dit que je suis trop jeune, que je suis trop maigre, ce sont des sottises. C'est le plus beau rôle de Racine, je veux le jouer.

{Texte imprimé .-)

MOI

Vous avouerez, du moins, que cela est vrai.

RAGHEL

Oui ; mais est-ce digne de Corneille ? Parlez-moi de Racine ! Celui-là, je l'adore. Tout ce qu'il dit est si beau, si vrai, si noble !

MOI

A propos de Racine, vous souvenez-vous d'avoir reçu, il y a quelque temps, une lettre anonyme qui vous donnait un avis sur la dernière scène de Mithridate ?

RACHEL

Parfaitement ; j'ai suivi le conseil qu'on me donnait, et depuis ce temps-là je suis toujours applaudie à cette scène. Est-ce que vous connaissez la personne qui m'a écrit '?

MOI

RACHEL

Nous allons jouer, cet été, Marie Siuart; et puis Polyeacte et peut-être.

MOI

RACHEL, frappant du poinff sur la table.

Eh bien, je veux jouer Phèdre. On me dit que je suis trop jeune, que je suis trop maigre, et cent autres sottises. Moi, je réponds: c'est le plus beau rôle de Racine; je prétends le jouer.

{Texte du manuscrit ••)

SARAH

Ma chère, tu as peut-être tort.

RACHEL

Laisse-moi donc tranquille ! si c'est parce que je suis trop jeune et parce que le rôle n'est pas convenable, parbleu ! J'en dis bien d'autre dans Roxane, et qu'est-ce que ça me fait "? Si c'est parce que je suis trop maigre, je dis que c'est une bêtise. Une femme qui a un amour infâme, mais qui se meurt plutôt que de s'y li\Ter, une femme qui dit qu'elle a séché dans les feux, dans les larmes, cette femme-là n'a pas une poitrine comme madame Paradol. C'est un contre-sens. J'ai lu le rôle au moins dix fois depuis huit jours; je ne sais pas comment je le jouerai, mais je te dis que ie le sens. Les journalistes me désroùtent ; ils ne savent qu inventer pour me nuire ; mais cela m est égal ; je jouerai s il le faut pour quatre personnes. (Se tournant vers moi.) Oui, quand on fait des articles, francs en conscience, je ne connais rien de plus beau, de meilleur; mais ceux qui écrivent pour de l'argent, pour calomnier, pour mentir, c'est pis qu'un voleur, pis qu'un assassin ; ce sont des gens qui tuent à coup d'épingle, jet es empoisonnerais !

LA MÈRE (à moitié assoupie, et en train de digérer

Ma chère, tu ne fais que parler, tu te fatigues. Tu étais debout cematin à si.x heures; je ne sais pas ce que tu avais dausles jambes: tu as bavardé toute la journée,et encore tuviens de jouer, tu te rendras malade.

RACHEL

Non, laisse-moi, ça me fait vi\Te. Je te dis que non. Monsieur de Musset, voulez-vous que j'aille chercher le livre? Nous allons lire la pièce ensemble.

MOI

Ah ! certainement je le veux bien.

{Texte imprimé :)

SARAH

RACHEL

Laisse-moi donc ! Si on trouve que je suis trop jeune et que le rôle n'est pas convenable, parbleu ! j'en ai dit bien d'autres en jouant Roxane : et qu'est-ce que cela me fait ? Si on trouve que je suis trop maigre, je soutiens que c'est une bêtise. Une femme qui a un amour infâme, mais qui se meurt plutôt que de s'y livrer ; une femme qui a séché dans les feUx, dans les larmes, cette femme-là ne peut pas avoir une poitrine comme celle de madame Paradol. Ce serait un contre-sens . J'ai lu le rôle dix ibis, depuis huit jours, je ne sais pas comment je le jouerai, mais je vous dis que je le sens. Les journaux ont beau faire; ils ne m'en dégoûteront pas. Ils ne savent quoi inventer pour me nuire, au lieu de m'aider et de m'encourager ; mais je jouerai, s'il le faut, pour quatre personnes, (^e tournant vers moi.) Oui! j'ai lu certains articles pleins de franchise, de conscience, et je ne connais rien de meilleur, de plus utile ; mais il y a tant de gens qui se servent de leur plume pour mentir, pour détruire ! Ceux-là sont pires que des voleurs ou des assassins. Ils tuent l'esprit à coups d'épingle ! Oh! il me semble que je les empoisonnerais !

LA MERE

je ne sais ce que tu avais dans les

jambes. Tu as bavardé toute la journée, et encore, tu viens de jouer ce soir: tu te rendras malade.

RACHEL, avec vivacité.

Non : laisse-moi. Je te dis que non ! cela me fait vivre. {En se tournant de mon côté.) Voulez-vous que j'aille chercher le livre? Nous lirons la pièce ensemble.

MOI

Si je le veux!... Vous ne pouvez rien me proposer de plus asrréable !

{Texte du manuscrit :)

SARAH Ma chère, il est onze heures et demie.

RACHEL

Eh bien, va te coucher.

Sarah va, en efi'et, se coucher. Rachel revient avec son Racine, s'asseoit près de moi, mouche la chandelle; la mère s'assoupit en souriant.

RACHEL [ouvrant le livre avec un respect singulier, et s' inclinant dessus).

Comme j'aime cet homme-là ! Si on ne mettrait pas son nez ilans ce livre, pour y rester deux jours sans boire ni manger !

LA MÈRE

Oui, surtout quand on a bien soupe.

Rachel et moi, nous commençons à lire, le livre entre nous deux. Tout le monde s'en va ; elle salue d'un sig-ne de tète et continue. — D'abord elle récite d'un ton très monotone, comme une litanie. Peu à peu elle s'anime, nous échang-eons nos remarques, nos idées sur chaque passage. Elle arrive à la déclaration ; elle étend alors son bras sur la table, et le front posé sur sa main, appuyée sur son coude, elle s'abandonne entièrement. Cependant elle ne parle presque qu'à demi voix : ses yeux étincellent, elle pâlit, elle roug"it; jamais je n'ai rien vu de si beau et jamais au théâtre elle n'a produit tant d'effet sur moi.

lia fatigue, un peu d'enrouement, le punch, l'heure

{Texte imprimé :)

SARAH

Mais, ma chère, il est oaze heures et demie.

RACHEL

Eh bien, qui t'empêche d'aller te coucher ?

Sarah va, en effet, se coucher. Rachel se lève et sort ; au bout d'un instant, elle revient tenant dans ses mains le volume de Racine : son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de relig-ieux ; on dirait un officiant qui serait à l'autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s'asseoit près de moi, et mouche la chandelle. La maman s'assoupit en souriant.

RACHEf^, ouvrant le livre avec un respect singulier et s' inclinant dessus.

Comme j'aime cet homme-là. Quand je mets le nez dans ce livre, j'y resterai deux jours, sans boire ni manger.

Rachel et moi, nous commençons à lire Phèdre, le livre posé sur la table entre nous deux. Tout le monde s'en va. Rachel salue d'un lég-er sig-ue de tête chaque personne qui sort, et continue la lecture. D'abord, elle récite d'un ton monotone, comme une litanie. Peu à peu, elle s'anime. Nous échangeons nos remarques, nos idées sur chaque passage. Elle arrive enfin à la déclaration. Elle étend alors son bras sur la table ; le front posé sur la main g-auche, appuyée sur son coude, elle s'abandonne entièrement. Cependant elle ne parle encore qu'à demi voix. Tout à coup, ses yeux étincellent ; — le génie de Racine éclaire son visage; — elle pâlit, elle rougit. — Jamais je ne vis rien de si intéressant ; jamais, au théâtre, elle n'a produit sur moi tant d'eifet.

{Texte du manuscrit:)

avancée, une animation presque fiévreuse sur ces petites joues entourées d'un bonnet de nuit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son êti^e, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se g-lisser au milieu de tout cela, tout enfin, jusqu'à cette table en désordre, cette chandelle qui tremblote, cette mère assoupie, il y avait là à la fois un tableau dig-ne de Rembrandt, un chapitre de roman dig-ne de Wilhem Meister, et un souvenir qui pour moi ne s'effacera jamais.

Il est minuit et demie, le père rentre de l'Opéra où il vient de voir M''*^ Nathan débuter dans la Juive. A peine assis, il adresse à sa fille deux ou trois paroles des plus brutales pour lui enjoindre de cesser sa lecture. Rachel ferme le Livre en disant : « C'est révoltant, j'achèterai un briquet et je lirai seule dans mon lit. »

En disant cela elle avait les larmes aux yeux.

C'était révoltant, en effet , de voir traiter ainsi une pareille créature. Je me suis levé et je suis parti, plein d'admiration, de respect et d'attendrissement. Et en rentrant chez moi, je vous fais à la hâte ce récit, tout chaud, avec la fidélité d'un sténog-raphe, et je vous l'envoie en vous priant de ne le communiquer à personne ; mais persuadé que vous en sentirez tout le prix, qu'il sera en sûreté chez vous, et qu'un jour on le retrouvera,

Ag-réez, Madame, etc..

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