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CHAPITRE III

I, — « Belle et joyeuse. » — Orierine de ce surnom. — Portrait de la princesse par Henri Heine. — Son enfance et sa jeunesse. — Passion qu'elle inspira à Mi^net et à Victor Cousin. — Son grenier de la place de la Madeleine. — Ce que Balzac disait d'elle. — Une erreur de Sainte-Beuve à propos de Modeste Mignon. — L'hôtel de la princesse, rue du Mont- Parnasse. — Le pavillon d'Augustin Thierry. — Décoration intérieure de l'hôtel : le salon, la salle à manger et la chambre à coucher. — Les i-éceptions de la princesse. — Henri Heine et Bellini, — Une anecdote racontée par d'Alton-Shée. — Leitres inédiles de Christine Belgiojoso à Mme Jaubert. — Mignet et Alfred de Musset. — Brouille et raccommodement de la princesse avec Mignet. — Une messe à la Madeleine.

II. — Mignet loue pour son amie une villa à Versailles. — Séjour qu'y fait Alfred de Musset. — Un déjeuner au Cabaret du Divorce. — Du danger des caricatures. — Brouille de la princesse avec Alfred de Musse*. — Lettre à ce sujet de ce poète à sa marraine. — Sur une feuille de papier timbré.

III. — Alfred de Musset au château de Lorey. — Autre lettre de lui à sa marraine au sujet de la princesse. — Sur une morte. — Fausse application de ces vers à Geoi'ge Sand et Rachel. — La marraine blâme son filleul. — Une lettre de Christine Belgiojoso à Alfred de Musset, après la reprcsentation de Louison. — La princesse en Italie. — Son départ pour la Grèce. — Deux lettres inédites d'elle à M™e Jaubert. — Ce qu'elle disait de la vieillesse el de l'amour.

On l'appelait communément « belle et joyeuse », du

nom francisé de son mari; mais si le prince ne faisait mentir aucun de ces adjectifs, la princesse ne les vérifiait qu'à moitié. Belle assurément, mais joyeuse, non, quoiqu'elle eût une vie aussi dissipée que possible.

Henri Heine, qui fut un de ses nombreux adorateurs et pour qui elle eut une pointe de sentiment, nous a laissé d'elle le joli portrait que voici :

« C'était un de ces A^isag-es qui semblent appartenir au domaine poétique des rêves plus qu'à la grossière réalité de la vie. Des contours qui rappellent Léonard de Vinci, ce noble ovale, avec les naïves fossettes des joues et le sentimental menton pointu de l'école lombarde. La couleur avait plutôt la douceur romaine, l'éclat mat de la perle, une pâleur distinguée, la morbidessa. Enfin, c'était une figure comme on ne peut la trouver que dans quelque vieux portrait italien qui représente une de ces grandes dames dont les artistes italiens du xv!""- siècle étaient amoureux quand ils créaient leurs chefs-d'œuvre et auxquels pensaient les héros allemands et français quand ils ceignaient le glaive et passaient les Alpes (i). »

Mariée à 16 ans (2) au prince Belgiojoso et séparée

(i) neisebilder, t. II.

(2) Elle étail née à Milan, le 28 juia 1808, du marquis de Trivulce, descendant direct de ce Trivulzio qui fut maréchal de France au temps des guerres d'Italie et gouverneur de Milan pour le roi François P'', et delà marquise Gherardini. Elle avait reçu à sou baptême douze prénoms, savoir : r.Iarie-Ghristine-Béatrice-Thérèse-Barbe-Lcopoldine-Mathilde-Melchiora-Camille-Julie-Marguerite-Laure. Mais le prénom qu'elle adopta, de préférence à tout autre, fut celui de Christine. Je ne raconterai pas ici sa jeunesse à Milan. Je sortirais du cadre que je me suis tracé, sa vie ne m'intéressant qu'à partir de son arrivée à Paris, c'està-dire en i83i. Je dirai seulement quelques mots de ses commencements, en me servant des deux volumes que M. Ralïaelo Barbiera lui a consacrés naguère sous le titre la Principesse Belgiojoso, i saoi amici e neniici, et Passioni del risorgimento (Milan, fratelli Trêves, éd.). — Après avoir perdu son père à l'âge de quatre ans elle fut placée sous la

de lui peu de temps après, à cause de son iiiconduite, Christine Trivulce n'avait guère que 28 ans quand elle vint se fixer à Paris. C'était durant l'été de i83i, à la suite de l'insurrection des Romagnes, qu'elle avait fomentée elle-même, pendant que le prince agissait de son côté et soulevait la Lombardie. Car elle avait cela de commun avec lui qu'elle embrassa, toute jeune, la cause de l'indépendance italienne ; elle contribua même pour une bonne part à l'aiTranchissement de sa patrie. On a dit que Napoléon III avait fait la campagne de 1859 pour échapper au poignard des carbonari. C'est possible, mais soyez certains que la princesse [la Jardinière^ comme on l'appelait i à-bas, du nom qu'on avait donné aux carbonari femelles) ne fut pas étrangère à ce geste épique. N'avait-elle pas fait le voyage de Londres, après l'évasion de Ham du prince Louis, pour l'entretenir des destinées de l'Italie? Et depuis qu'il avait étranglé la République romaine, ne l'avaitelle pas averti deux ou trois fois de prendre garde à lui! Femina sexii, ingenio vir, disait d'elle Victor Cousin. Le fait est que si, physiquement, elle faisait honneur à son sexe, intellectuellement elle n'était pas indigne du notre. Tout en elle était viril: l'esprit, le caractère, même le cœur. Elle maniait le fusil et l'épée aussi bien que la plume, elle montait à cheval sans selle,

tutelle du marquis Viscouti d'Arajona, que sa mère épousa eu secondes noces, presque aussitôt. Le marquis d'Araçona, était lié non seulemeut avec ]\Ianzoui et Silvio Peilico, mais encore avec le comte Federico Confalonieri, qui fut l'instiçateur du complot de 1821, où le marquis se vit impliqué avec tant d'autres. L'enfance et la jeunesse de Christine se passèrent donc au milieu de conspirateurs lettrés et de carbonari appartenant à la noblesse italienne. Son esprit en reçut une si forte empreinte qu'elle se voua à son tour à la cause de l'indépendance italienne et lui consacra sa vie et sa fortune.

Cf. également au tome précédent de cet ouvrage, le chapitre des camarades, | Bclgiojoso.

LA PKINCESSE DELGlOJOhO "fi

comme les amazones et les cavaliers gaulois, et si elle inspira beaucoup de passions, elle n'aima que deux ou trois hommes, d'esprit vérilablement supérieur.

Le premier en date fut Mignet. Quelques-uns ont cru que c'était Cousin. Ceux-là se sont trompés. Christine n'eut jamais qu'un goût relatif pour ce philosophe, quoiqu'il fût « de son espèce ». Certes, elle admirait ses talents d'orateur et d'écrivain et subit quelque peu son influence, mais jamais il ne fit remuer en elle la petite bête. Quand la belle Milanaise, réduite à la portion congrue par la confiscation de ses biens, logeait dans un grenier de la place de la Madeleine, c'est Cousin qui épluchait les légumes et qui surveillait le miroton, mais ce n'est pas lui qui faisait la chambre àv^coucher (i).ll était trop impétueux de son naturel et

(i) Le marquis de Florançes, qui fut un adorateur de la princesse Belgiojoso Eous a laissé dans ses Souvenirs la description de son grenier :

« ril'étant donc guidé tant bien que mal, en consullant les passants et les marchandes de fruits ou de Oeurs installées en grand nombre dans ce quartier, sous leurs énormes parasols, j'arrivai devant une haute maison, et me risquai jusque chez le concierge que j'entendais gronder, tousser et cracher au creux de son réduit mal odorant. — « C'est bien ici, mon brave homme, lui demandai-je, qu'habite la princesse Belgiojoso ? — Princesse, me répondit-il en se mouchant, princesse, si vous voulez . . En tout cas, elle habite au dernier étage, la pauvre petite dame. Et sûr que vous ferez bien d'aller la soigner, Alonsienr, car elle n"en a pas pour longtemps, non! Ça fait pitié de voir une jeunesse avec une mine étique et des joues vertes. Elle a du mauvais sang, que je vous dis. . . » ... J'avais la gorge un peu sèche en arrivant au palier du cinquième et dernier étage. Je vis en face de moi une porte étroite sur laquelle, au lieu d'un nom, une pancarte portant ces mots : La princesse malheureuse . Au-dessous, retenue par un clou, pendait une lettre : « A JM. le Marquis de Floranges. » J'ouvris le billet et je lus : « Je suis sortie. Monsieur, pour tâcher de vendre quelques éventails de ma façon. Le pain de l'exil est dur à gagner. Entrez sans crainte chez moi. Il n'y a ni verrous, ni chaîne à la porte des proscrits. A quoi bon? »

« Je soulevai le loquet, je pénétrai chez cette étrange femme. Mon malaise était pénible en vérité : il me semblait figurer contre mon gré dans je ne sais quelle mélodramatique parade. Je cherchais le public et

surtout trop dominateur (i). Christine n'était pas de celles qu'on bouscule ou qu'on prend d'assaut. Elle se donnait à qui lui plaisait et savait attendre. Or Mig-net, avec ses airs de diplomate, son port noble, ses manières disling-uées, avait tout ce qu'il fallait pour lui plaire. Il était beau, insinuant, très recherché des bas-bleus qui avaient un salon, depuis la poétique M'"« d'Arbouviile jusqu'à la terrible M^^^ d'Agoult, et, comme tempéraîiiCiil, le conlrairc de la princesse. Cela ne veut pas dire, remarquez bien, qu'il n'y eut jamais entre eux le moindre désaccord; il y eut même des brouilles qui durèrent plus ou moins longtemps, mais quel est le ciel d'amour qui soit toujours bleu? Mignet fut, en somme, la grande passion de la prin-

la baguCtlc du souffleur. Le parfum de Cristina, que je reconnus bien, imprc'gnait ce faux j^alclas d 'exilée. Je (iis faux, car tout, je vous l'assure, y sentait l'apprêt. C'était de la misère pour poète lyrique. Une miniature, posée sur un chevalet, montrait le visaçe ascétique de la princesse, ses cheveux bîeus, ses yeux immenses, ses lèvi-es closes, sa physionomie admirable et hautaine. Mais elle avait encore, à ce qu'il me parut, maig'ri et pâli s'il est possible. Plus loin un crâne béant et desstché reposait sur un livre ouvert, dont je pus constater, en m'approchant, que les caractères étaient hébreux, — oui, hébreux ! Plus loin encore gisait ulc i^uitarc aux cordes brisées, puis des couleurs, une palette; puis un stylet fort aigu, posé bien eu évidence sur une table et partout enfin, partout des feuillets et des feuillets noircis par l'écriture de Cristina, d'épais manuscrits, des paj;;es in-foiio pleines de ratures... La princesse Rclgiojoso faisait donc des livres, de prands et lourds livres; non contente de conspirer, d'être belle, desavoir jouer de la guitare et du couteau, de peiudrc des éventails, de laisser connaître à tout Paris que TAutriche la persécutait, voici qu'elle lisait l'hébreu et composait des livres, et quels livres! Des amas trisantesques, vous dis-je, des pyramides de pages !.. » Souvenirs du ruarquit; de Floranges (i8ii-i832; pub;iés par Marcel Bouienger. Libraivlé Olleadorff, igo6.

(i) Elle lui resta pourtant fidèle toute sa vie. Le Bulletin du. Bibliophile, du 10 octobre içjoG, a publié une lettre de Victor Cousin en date du II mai i8.')8, où il s'excuse de ne pouvoir dmei* ce jour-là avec elle. « J'ai pris hier un rhume «jui s'est développé cette nuit ; il m"a mis dans le plus piteux état. Impossible de souger h braver l'air du jour. Il me faut garder le coin de mon feu. ne pas dîner et me coucher de. très bonne heure. Excusez-moi, el à bieulôl, j'csperc. Vous connaissez bien mes sentiments ».

cesse, qui n'en eut que deux ou trois autres et une demi-douzaine de caprices.

Balzac, qui, vers i84o, avait ses grandes et petites entrées chez elle (i), écrivait un jour à M™^ Hanska : « Vous ne connaissez pas la princesse Belgiojoso?Elle est, sous le rapport des Liszt et des Mignet, du siècle de Louis XV. Elle est enfin très impératrice, sans nul souci du passé, ne donnant ou ne laissant prendre aucun droit, tout en se donnant ou se prêtant, si vous voulez. C'est une courtisane, une belle Impéria, mais horriblement bas-bleu. Avant-hier, elle a quitté son cabinet pour me recevoir; elle est venue avec des taches d'encre à sa robe de chambre. Elle est très jugeuse, elle reçoit un tas de criticons qui ne peuvent plus écrire, depuis que les annonces et les feuilletonsromans ont tué la critique. »

Et encore :

« C'est la Belgiojoso qui a enlevé Liszt à M""^ d'Agoult, comme elle a enlevé lord Nomanby à sa femme, Mignet à M""^ Aubernon et Musset à George Sand... Liszt m'a fait dîner avec elle et m'a dit, à moi qui la savais avec Girardin, qu'il y avait entre elle et lui des liens indissolubles... Il est chez la princesse et si ostensiblement qu'il y retourne à onze heures et demie du soir, et qu'il le dit. Christine ne mérite pas puis d'égards (2). »

(i) Il était si bien ;jvcc elle, en i844. (\ue, lorsque parut Modeste Mignon, tout le monde crut que la belle étrangère à qui ce roman était dédié était la princesse Belgiojoso.

« Ah ! disait Balzac à M'"* Hanska, le 9 avril de cette année, l'on m'a appris que tout Paris avait cru Modeste Mignon dédié à la princesse Belgiojoso. En voilà une aventure! Rions en entre nous. Je dirai la nationalité de celle à qui j'ai dédié ce livre dans la Comédie humaine. »

(2j Lettres à l'Etrangère, t. II, p. 417, anuee i844.

Et Sainte-Beuve écrivait à la même époque à Juste Olivier : « En

8o ALFI\£D DE MUSSET

C'était dur, mais Balzac avait une langue dont il convient de se défier. Il est certain déjà que ce n'est pas la princesse qui détacha Musset de George Sand. Il se détacha tout seul.

A cette époque, la Belg-iojoso, comme dit notre romancier, était rentrée en possession de sa fortune et menait à Paris un train royal. Après avoir habité quelques années rue d'Anjou, avec son mari, — car le patriotisme les avait rapprochés, sans les réconcilier entièrement (i), — elle avait loué pour elle seule, rue du Montparnasse, 28, à deux pas de chez Sainte- Beuve et de l'ancienne maison de Victor Hugo, un magnifique hôtel dont la porte en fer ouvragé attirait raltention de tous les passants (2). Cette porte s'ouvrait sur un jardin délicieux où broutaient des chèvres blanches, et dans un coin duquel on voyait souvent, pendant la belle saison, assis sous un grand hêtre, celui que Chateaubriand a appelé VHomère de VHistoire. La princesse, en eifet, s'était éprise du talent d'Augustin Thierry et l'avait logé chez elle après la mort de sa femme, pour mieux lui marquer son admiration respectueuse (3).

toute hâte réparalion à la princesse Belgiojoso. Il paraît que ce n'est pas à elle que le roman de Balzac est dédié, mais à une dame russe, fille d'une terre esclave (il est vrai que l'Italie l'est aussi). M""' de Saméïlof. Ne la nommez pas au lons^. « (Correspondance inédite de Sainte- Beuve avec M. et M"^' Juste Olivier.)

(i) Cela résulte d'une lettre que Beljriojoso écrivait à d'Alton- S'iée au mois de mai i83g. Voir cette lettre au tome précédent, article Belç;iojoso.

Le prince habitait le rez-dc-chaussce de l'hôtel, et la princesse, le premier étai^e.

(2) La porte de cet hôtel existe encore. Quant à l'hôtel lui-même, il a été démoli ; il ne reste que le parc où l'on a élevé divers bâtiments qui servent de dépendances au collège Stanislas.

(3) 11 habitait un petit pavillon contij^u à l'hôtel, et la princesse veillait sur lui comme sur son père : « Quand elle lui adressait quelque alTeclueuse parole empreinte d'une compassion tt d'une douceur parti-

La Princesse Belgiojoso

d'après une miniature cI'Ernesta Bissi

ayant appartenu à M"" Jaubert

LA PRINCESSE BELGiOJOSO

Cet hôtel était situé au fond du jardin à droite, et n'avait de remarquable que les tourelles en fer de ses angles et les sculptures païennes de sa frise.

Intérieurement il était décoré avec plus d'originalité que de goût. La salle à manger était en stuc orné de peintures imitées des fresques et des mosaïques de Pompéi; le salon était tendu de velours d'un brun presque noir, parsemé d'étoiles d'argent, et les meubles recouverts de la même étoffe, si bien que, le soir, à la clarté des lustres, quand la princesse « au corps d'albâtre » faisait son apparition en robe noire décolée, on eût dit une morte échappée d'un catafalque. La chambre à coucher, au contraire, était tendue de soie blanche et contiguë au cabinet de travail, lequel était tapissé de cuir de Cordoue, garni de meubles en chêne noirci et de tableaux de l'école byzantine.

Tel était le décor de théâtre dans lequel la princesse recevait ses amis. De ce nombre étaient Mignet et Victor Cousin, que Henri Heine avait baptisés les deux perruches, probablement parce qu'ils étaient inséparables, Bellini, Chevanard, Thiers, Arj Scheffer, Victor de Laprade, Henri Martin, Liszt et son disciple Salvator, le pianiste Dœhler, Peisse, Villemain, d'Aîton-Shée, Frazer, Heine, Alfred de Musset et Augustin Thierry, que tout le monde entourait d'hommages.

Ses réceptions avaient lieu dans l'après-midi et dans la soirée. L'après-midi, elles étaient ouvertes et sans invitation spéciale. On causait poésie, peinture, musique, histoire, politique et même théologie, et la conversation se prolongeait jusqu'au moment du dîner.

culière, raconle Terenzio Mamiani, qui fut leur ami commun, on voyait s'échapper de ses paupières fermées des larmes si abondantes que chacun en demeurait attendri, et qu'on ne savait comment les faire cesser. »

Ordinairement, c'était Henri Heine qui se chargeait d'amuser la galerie avec ses saillies d'enfant terrible et ses mots à l'emporte-pièce.Bellini avait été longtemps sa tête de Turc et chaque fois qu'ils se rencontraient chez la princesse, il se plaisait à le mystifier. Il faut dire que Bellini prêtait beaucoup à ce genre d'amusement. « Naïf, superstitieux, tendre, caressant, familier, n'ayant aucune idée des distinctions sociales, des convenances ou de la morale, il s'asseyait aux pieds des dames et penchait sur leurs genoux sa tête charmante. Il vivait dans l'amour, ne comprenant rien au delà; chez lui, tous les degrés d'affection, et jusqu'à l'amitié, avaient comme un reflet de ce sentiment. » Un jour, en nombreuse compagnie, il aborde d'Alton- Shée, à qui j'emprunte cette anecdote, et du ton le plus simple :

— « Dis-moi donc, cher, quel est l'amant de la duchesse *** ?

Or la duchesse et son mari étaient présents. D'Alton-Shée feignit de ne pas entendre et ne Dut lui faire sentir l'inconvenance et le scandale de sa question. ïi n'avait d'antipathie pour personne, excepté pour Henri Heine. Un jour, cet impitoyable railleur s'attacha à lui démontrer par une série de citations que tous les grands compositeurs mouraient à la fleur de la jeunesse. Peu à peu, Bellini perdit sa gaieté, et se tournant vers d'Alton :

Ouesto, con gli occhiali, è un jettatore. (Celui-ci, avec les lunettes, est un jettatore.)

Quinze jours après, l'auteur du Pirate, de Norma et de la Somnambula mourait à trente-trois ans. « Il serait absurde de rendre Heine responsable de ce funeste hasard, dit d'Alton-Shée, mais il y a tout lieu

de croire que l'esprit frappé du pauvre malade dut souvent, dans le délire de la fièvre, souffrir du regard étrange et du rire méphistophélique du jettatore aux lunettes. » A quelque temps de là, comme on lui parlait de cette mort quasi-foudroyante, Heine s'écriait en riant : « Je l'avais prévenu ! » — Et d'Alton d'ajouter à cette anecdocle : « Jamais Heine n'a regretté un trait blessant, pourvu qu'il fût bon; il se regardait comme irresponsable, la malice et la satire étant ses fruits naturels. A ceux qui le blâmaient d'opposer des trivialités aux images grandioses, aux idées élevées, aux plus douces fleurs de poésie, il répondait : « Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie (i) ! »

Mais tout le monde n'aimait pas ce plat allemand, et si la princesse Belgiojoso en faisait ses délices, Mignet le rejetait loin de lui et souffrait de la voir le déguster avec passion. C'était surtout aux réceptions du soir — lesquelles étaient réservées aux familiers et aux intimes — que l'auteur à'Intermezzo faisait des grâces et se mettait en dépense d'esprit. Pendant ce temps-là, Christine était mollement couchée sur un sopha, dans la pose abandonnée que Vidal a reproduite au pastel, le front couronné de fuchsias, sa fleur favorite, et fumant le narghilé en compagnie de la marquise de Bedmar et de laGuiccioli, l'ancienne maitresse de Byron devenue la marquise de Boissy et la bonne amie — pour un temps — du prince Belgiojoso.

Mais le beau Mignet demeurait quand même le dieu de la maison et le maître du cœur, et pendant longtemps il fut à peu près le seul — j'excepte toujours Cousin, à cause de la cuisine ou de la philosophie, —

(t) Mémoires de d'Alton-Shée, t. I, p. iio.

qui eût le privilège de suivre la princesse à la campag-ne, à Rueil, à Versailles, à Port-Marly — voire ailleurs que chez elle, comme le prouve cette lettre datée du château des Noyers (i), où elle était l'hôtesse du marquis de Marbois :

Août i856.

« Chère madame Jaubert, « Je suis dans un petit enfer. Notre société de femmes se compose de trois sorcières. Les hommes sont d'abord MM. Cousin et Mignet, qui sont de mon espèce, puis cet excellent M. de Marbois, un de ses contemporains, et un secrétaire qui ne compte pas. Je vis dans une atmosphère très épaisse de pantalons noisette.

({ Tout cela ne serait encore rien si je n'avais pas mon tic. Mais je m'ennuie lejour et je souffre la nuit; c'est trop de douleur à la fois. J'ai pris la poudre de M. Pétroz et j'ai été bien deux nuits de suite. Mais à la troisième, c'est-à-dire la nuit dernière, le tic est revenu. J'ai donc le tic et je n'ai plus de poudre, et j'ai encore huit mortels jours à passer ici. Veuillez, chère madame Jaubert, me renvoyer ma petite dose. Dites à M. Pétroz que la douleur me prend au moment où j'appuie ma tête sur l'oreiller. Si je ne me couche pas, ou seulement si je me tiens assise sur mon lit, je ne souffre pas à l'œil et au cou. L'œil et le nez sont brûlants et secs pendant tout le temps que dure l'accès.

« L'accès de cette nuit, qui a été moins fort que les précédents, a duré environ d'une heure à deux; les autres accès ont été arrêtés par une application de

(i) Par les Tilliers-en-Vexain (Eure).

sianure (sic) de potasse, voir (sic) d'acide prussique; et j'ig-nore ce qu'ils seraient devenus s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes. Toute secousse à la tête m'est très mauvaise et je crois que la voiture m'a fait du mal.

« Voilà une grande consultation que vous serez assez bonne pour transmettre à M. Pétroz. Si M. Pétroz pouvait inventer quelque chose qui ne demandât pas à être pris quatre après le repas et quatre avant l'accès, il me rendrait un très grand service, car l'accès commençant au moment où je me couche, c'est-à-dire à neuf heures, il faut que mon dîner soit renvoyé à une heure de l'après-midi, ce qui fait événement dans le couvent des Noyers.

« Adieu, ma chère dame ; je vous aime bien et vous embrasse de même. N'oubliez ni mon amazone, ni moi. Aimez-moi, pîaignez-moi et écrivez-moi.

« J'embrasse Adeline, je recommande mon chapeau à M. d'Alton, et je vous dis mille tendresses.

(( Gomment va Adeline?

« G. DE BeLGIOJOSO (i). ))

Cependant Mig-net devait trouver qu'il y avait trop de « pantalons noisette » autour de la princesse, car voici une autre lettre de Christine à M™'' Jaubert, qui en dit long- sur les scènes de jalousie qu'il lui faisait.

« Chère madame Jaubert, « J'ai reçu votre bonne petite lettre qui n'est pourtant qu'une pauvre compensation de votre absence — car c'est bientôt lu. Eh bien, oui, le secrétaire perpétuel, comme dit Heine, est revenu; mais ne croyez

(i) Lettre inédite.

86 ALFflED DE MUSSET

pas qu'il ait mis sa di;^nité dans son tiroir, reconnu ses torts, et pris le g-rand parti de s'en tirer.. Pas le moins du monde. Les philosophes non chrétiens sont infaillibles. Voici comment la chose s'est passée. M. Mig^net a perdu assez subitement son neveu qu'il aimait beaucoup, c'est-à-dire dont il faisait grand cas. J'ai appris qu'il en était fort affligé et je lui ai écrit pour lui dire la part que je prenais à sa peine, et le regret qu'il me refusât l'occasion de le lui montrer. Ma démarche l'a touché, et il est venu me remercier. Je l'ai prié de revenir et il est revenu. Mais il est persuadé que je ne vaux rien et il s'estime plus que jamais; il est fier de sa conduite et honteux de la mienne, etc. Qu'est-ce que cela me fait? Quand il m'énumère tous ces mille défauts qui font de moi une créature abjecte, cela me fait de la peine parce que je ne suis pas assez sûre de la fausseté de son jugement; mais lorsqu'il est parti, je reviens à de meilleurs sentiments sur moi-même, et je trouve tout simple qu'il se trompe sur mon compte de la façon qu'il le fait. J'aime à le voir parce que j'ai de l'amitié pour lui ou que l'amitié chez moi est quelque chose d'immortel, mais je ne crois plus à la sienne, et vous pouvez compter sur ma mémoire pour m'empêcher d'y croire jamais.

« La personne contente, c'est M^'"^ X..., qui a toujours été persuadée que M. Mignet était mon seul ami, parce qu'il était le seul à me dire les choses désagréables qu'elle pense et n'ose proférer. Enfin, voilà! 11 paraît que je suis dans une veine de concorde qui, tout en étant favorable à mes ennemis qu'elle rapproche de moi, nuit à quelques indifférents qu'elle rapproche aussi un peu trop. N'avez-vous pas remarqué

qu'il y a des t^poques où la force imposante nous quitte? Moi qui ne m'en revêts qu'à grand'peine , je souffre du retour de ces époques.

« J'ai vu M™*^ et M^^^ de Musset, qui m'ont donné de très bonnes nouvelles de celui des deux dont la santé m'inquiétait. La campagne lui réussit parfaitement, disent-elles, et il compte y faire un long séjour. Je sais quelqu'un qui n'en sera pas fâché. Marie va très bien et elle est toujours l'objet de mes adorations. Elle a la bonté de me distinguer un peu en retour de mon cuite, ce qui est pour moi une grande joie. A propos, vous avez fait à la visite de M. Mignet une fausse application du mot que je vous avais dit un jour. La visite dont je voulais vous parler, ou plutôt ne pas vous parler pour ne pas vous paraître trop faible, n'était pas la sienne. Il me tarde bien de vous revoir, chère madame Jaubert, et je suis bien triste en pensant oue ce ne sera que pour quelques jours. Mais pourquoi ne viendriez- vous pas me voir à Milan? Je serais si heureuse de vous recevoir dans ma retraite!

« Tout le monde se rappelle à votre souvenir. Quand je dis tout le monde, je veux parier du mien, c'est-àdire de tous mes ennuyeux qui vous déplaisent toujours et qui m'obsèdent quelquefois, par exemple tous ces jours-ci.

« Adieu, toute chère Madame, écrivez-moi encore, ne m'oubliez pas, et croyez-moi toujours votre dévouée.

« Christine (i). »

Cette lettre n'est pas datée, mais elle se rapporte évidemment à l'année i84o, puisque c'est cette annéelà que Musset fut si malade, et qu'il y est question

(i) Lettre inédite.

précisément de sa convalescence. C'est également au commencement de l'année suivante que la princesse partit pour Milan. Avez-vous remarqué dans cette lettre la phrase relative au long séjour que Musset se proposait de faire à la campagne? « Je sais quelqu'un, dit la princesse, qui n'en sera pas fâché ! » Ce quelqu'un-ià n'était autre que Mignet, car Musset tournait beaucoup autour d'elle à ce moment, et Mignet en avait conçu une jalousie bien naturelle. La plupart de leurs brouilles n'avaient pas d'autre motif, mais, quelle qu'en fût la durée, la princesse finissait toujours par ramener le jaloux, tant il était épris d'elle. Parmi ces brouilles, on en citait une qui avait pris fin d'une manière tout à fait mystique.

M. Thiers venait d'être nommé premier ministre et aurait bien voulu, comme don de joyeux avènement, réconcilier son ami avec sa maîtresse. Justement elle avait entendu la veille un sermon de l'abbé Deguerry sur le pardon des offenses. Aux premiers mots que lui dit M, Thiers, elle déclara qu'elle était prête à pardonner, mais à une condition: c'est que leur rapprochement serait consacré par une messe. Celte condition était trop douce pour n'être pas acceptée. Un matin donc, les deux amants et leur conciliateur s'agenouillèrent au pied de l'autel, dans l'église de la Madeleine. On ne dit pas si la princesse communia, mais elle en était bien capable, car elle travaillait à cette époque — avec l'abbé Cœur — au grand ouvrage intitulé Essai sur /a formation du dogme catholique qu'elle publia en 1842 (i), et chacun sait que le mysti-

(i) Sainte-Beuve écrivait à ce propos à Juste Oiivier le a8 décembre 1842 : « Il a paru un livre sérieux, encore inachevé (2 vol. de la princesse Belgiojoso, Essai sur la formation da dogme catholique) ; c'est

LA PKINCESSe BELGIOJOSO 89

cisme, chez les âmes ardentes, marie admirablement i'amour païen avec la religion.

Quoi qu'il en soit, peu de temps après cette réconciliation romanesque, GlTristine partit pour l'Italie. Elle y demeura environ dix-huit mois, et ce n'est que lorsque ses affaires furent arrang^ées qu'elle annonça son retour :

« Chère Caroline, écrivait- elle de Zurich à M^e Jaubert, le i4 juin 1842, je suis en Suisse, c'est-à-dire en route vers Paris, où j'arriverai aussitôt que j'aurai appris la bienheureuse nouvelle du départ de B[elg'iojoso]. La pensée de vous revoir, vous et les quelques personnes que j'aime, me donne un je ne sais quoi qui approche de la fièvre. Gardez-moi, de grâce, votre personne en liberté pour le beau premier jour de mon arrivée et pour tous ceux de mon séjour à Paris. Celui-ci ne sera, hélas ! pas long. Mais ce n'est pas le moment de m'amuser à des pensées tristes. L'arrivée passe avant le départ.

« Vous me pardonnerez de vous écrire à la hâte. Je suis dans le triste état d'une personne faisant un voyage d'ag-rément, c'est-à-dire que je soupire tour à tour vers le pays que je quitte et vers celui où je vais. Celui où je me trouve, au contraire, quoique charmant, me semble un désert ou une prison. Je suis fatiguée

sérieux, catholique d'intention, semi-pélagien et origénien de fond, d'un style très ferme, très simple, enfin une très précieuse curiosité venant d'une Italienne galante, d'une Trivulcs. Son nom n'y est pas, mais elle l'avoue. L'ouvrage s'étend jusqu'ici depuis saint Justin jusqu'à saint Augustin. Il reste encore a vol. à paraître. {Corresp. inédite de Sainte- Beuve avec M. et M^" Juste Olivier.)

ALFRED DE MfSSET

sans pouvoir prendre, du repos. Je suis désœuvrée sans pouvoir m'occuper de quoi que ce soit.

« Adieu, pardon de ce g-riffonnaî^e de voyageuse. Au revoir bientôt. C'est M. Mignet qui me cherche un abri à la campagne, de sorte qu'il est plus au courant que je ne le suis de mon avenir de cet été (i). »

Le prince Belgiojoso, dont elle attendait le départ, venait de filer vers le lac de Corne avec la jolie comtesse de *** qu'il avait enlevée à son mari — quinzième ou -vànq-tième. La princesse, débarrassée de sa présence — qui ne la gênait guère — s'installa à Versailles, sur la route de Paris, dans une villa que M. Mignet avait louée pour elle, et au bout de quelques jours invita Musset à la rejoindre. J'ai oublié de dire que, lorsqu'elle était partie pour l'Italie, elle lui avait offert à Milan bon gîte et le reste. Mais comme il chassait alors sur d'autres terres, il avait décliné cette offre aimable.

Cette fois, notre Fantasio ne se fit pas prier. Sachant qu'il trouverait là-bas sa « marraine », il partit — et demeura une huitaine à Versailles. C'était beaucoup pour un homme aussi inconstant. Mais dans l'intervalle il était devenu tout à fait amoureux de la princesse, et quand ça le tenait, ça le menait, comme dit la chanson. Pour aller plus vite en besogne, il feiirnit de s'être tourne le pied en jouant avec elle à cachecache derrière les arbres du jardin. On le soigna de son mieux. Mais voilà qu'un beau matin, « pour une méchante plaisanterie à laquelle M""^ Jaubert ellemême n'avait pas fait la moindre attention, la princesse lui chercha une querelle d'Allemand, ou plutôt

(i) Lettre inédite.

de Pata^on, au milieu d'une partie d'échecs, qu'il perdit, comme de juste ». Et cette femme fantasque, qui l'empêchait hier de boire du vin pur, sous prétexte qu'il toussait, lui « appliqua sur le cœur un cataplasme de cent mille coups d'épin?les (i) ». C'en était trop. Musset, guéri du pied et de la tête, prit son chapeau et tira sa révérence à la dame de céans.

Ce n'était pas la première fois qu'ils se piquaient l'un l'autre de la sorte. Depuis qu'ils S3 connaissaient — et leurs relations dataient de i834 ou i835 — ils passaient leur temps à se rechercher et à se fuir. Les premières avances étaient venues de lui, cela va sans dire, mais comme il avait la réputation d'être très libertin et qu'elle était relativement sa^e, elle lui avait écrit pour l'éloig-ner d'elle que « le châtiment des amours vulgaires était d'interdire à celui qui s'en rendait coupable l'aspiration aux nobles amours ». La phrase était belle, mais le poète ne s'y était pas laissé prendre et avait continué son petit manège. Tant et si bien qu'un jour elle devint jalouse d'une jeune femme très honnête à laquelle il affectait de faire la cour, chaque fois qu'il la rencontrait dans le monde avec elle. Quelque temps après, le hasard les ayant mis en présence dans la rue, elle accepta d'aller déjeuner avec lui au Cabaret du Divorce, situé à la barrière Montparnasse. Musset, qui était en verve et d'aplomb ce jour-là, se croyait déjà maître de la place, quand tout à coup la voix de Belgiojoso se fit entendre au bas de l'escalier. On venait de lui dire que Musset était en bonne fortune dans un cabinet au premier étage, et, comme pareille chose lui était arrivée à lui aussi, il

(i) Lettre à la marraine, du 26 juillet 1842. — Œuvres posthumes, p. 287.

ga ALFRED DE MUSSET

montait lui offrir de faire une partie carrée. Vous pensez si la princesse fut dans ses petits souliers. Musset eut toutes les peines du monde à se défaire de son mari, et quand Belgiojoso fut attablé ailleurs, la princesse prit la poudre d'escampette et ne revint plus.

C'est la seule fois qu'avec elle Musset ait approché si près du Paradis. Et cependant, comme il le disait un jour à sa marraine, a il y aurait très certainement pu y avoir entre cette personne et lui un lien, une affection qui, avec un peu d'habitude et de vieillesse, aurait pu devenir une chose très gentille, sans même coucher tout à fait ensemble, mais seulement sous le même toit (i). »

Par malheur, ils n'étaient jamais d'égale humeur tous deux le même jour, et, dans ses mauvais moments, Musset ne savait qu'inventer pour être désagréable à la princesse (2).

Un soir qu'il s'exerçait, chez M™® Jaubert, à faire quelques charges au crayon, sous les yeux de la belle

(i) Souvenirs de Hî^'^ Jaubert, Tp. 196.

(2) C'est d'autant plus regrettable qua eus d'eux, s'ils s'étaient entendus, ils auraient pu faire des choses très amusantes. La lettre suivante d'Alfred de Musset dénote que la princesse ne s'occupait pas seulement de théologie :

« ... Vous me parlez des moyens de déguiser les personnages. Il y en a un bien simple, c'est de clianger les sexes, s'il s'agit, je suppose, d'une femme qui a un mari qui l'ennuie et un cousin qui l'adore, ce sera un mari que sa femme excède et que sa cousine idolâtre. Cela vous paraîtra peut-être bizarre, mais songez que le ridicule n'a pas de voix, sinon dans quelques nuances qu'on sacrifie ou qu'on retourne. Je l'ai essayé déjà et plus aisément que je ne croyais. Avez-vous assez de confiance en moi pour me montrer le canevas tel quel, sauf à jeter l'arrangement au feu s il vous déplaît. Les détails comiques, s'ils sont secrets, ne sont connus que de leurs père et mère, c'est-à-dire des personnages mêmes, et on ne sait pas par cœur ce qu'on a dit ou fait dans une circonstance donnée, surtout dans des moments de passion. Vous m'avez parlé tout haut samedi d'une comédie, dites-moi tout haut samedi prochain qu'il

Milanaise, il prétendit qu'on pouvait tout caricaturer, même les statues antiques. La princesse, heureuse de le contredire, soutint avec chaleur que la régularité des traits rendait la chose impossible.

— Vous croyez cela, lui dit-il. Eh bien, si vous le roulez, je m'en vais faire immédiatement votre caricature.

— Je vous mets au défi, répiiqua-t-elle. Aussitôt dit, aussitôt fait. Christine avait de gros

yeux écartés comme ceux d'une biche, ce qui n'empêchait pas Musset de reconnaître qu'ils étaient si grands, si grands, qu'il s'y était perdu et ne s'y retrouvait pas. Il accentua légèrement ce défaut, et le sphinx qu'elle était, avec son œil immense placé de face, eut une figure horrible où la ressemblance était gardée malgré tout.

Les personnes présentes se précipitaient pour voir et souriaient sans se récrier. Elle, avec un air d'indifférence de très bon goût, répétait : « Il y a quelque chose », et, très vexée, ferma l'album.

— Vous avez brûlé vos vaisseaux, dit M""^ Jaubert au poète.

— Cependant, Madame, je n'ai jamais été plus épris qu'en la regardant, tandis que je traçais ce croquis.

— Tant pis, lui répondit-elle, vous l'avez blessée. Et, en effet, quelques jours après, il écrivait à

M'^e Jaubert la lettre suivante :

n'est plus question de cela, et donnez-moi tout bas le sujet dont nous ferons une nouvelle.

Compliments respectueux.

« ALFRED DE MUSSET (a) »,

Comédie et nouvelle restèrent au fond de l'encrier du poète.

(a) Lettre publiée dans l'Inventaire des autographes de Benjamin Fillon, i878.

g4 ALFRED DE MUSSET

« Marraine ! 1

« Le fieux est déconfit ! ! !

(( Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête ?

(< Il a écrit à cœur ouvert, comme un panier, sans rien cacher, rien enjoliver, sans rien mitonner, sans rien mif/nonner, sans rien de rien.

« On lui en a flanqué sur la tête.

« On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse . . . imprimable.

« Oui, Madame, o-u-i, celte réponse pourrait et devrait peut-être être typographiée. On y trouve la plus noble fierté à 80 degrés (non centigrades) au-dessus de zéro, et le calme le plus parfait à 120 degrés au-dessous. Ce qui représente une force de 200 chevaux, ou approchant.

«Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être?

« Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne demi-heure.

« Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de souffrir comme un chien qu'on recoud (métaphore chasseresse).

« Ensuite je me suis trouvé, comme bien vous pensez, dans une vexation si cossue que je nageais dedans. Ma chambre était réellement un océan d'amertume, comme disent les bonnes gens, et je piquais des têtes dans ce lac,coup sur coup. Vii! vlan! flan! pagn! etc.

LA PRINCESSE BELGIOJOSO qS

« Ensuite, après cet exercice, j'ai été dans une colère monstrueuse, il m'est impossible de vous dire contre quoi, mais j'ai été très en colère, et cela a duré au moins deux heures. Béni soit Dieu que je n'aie rien cassé.

« Ensuite, j'ai commencé à me sentir fatigué, et je me suis remis à pleurer, mais très peu, seulement pour me rafraîchir.

« Ensuite, j'ai mangé quatre œufo.

(» Ils étaient sur le plat .

<•( Après quoi, je me suis senti fatigué (après quoi veut dire à présent). J'ai tellement souffert que je n'en puis plus, et c'est pourquoi je vous dis des bêtises.

« Si vous voyiez ma figure, c'est à crever de rire : j'ai les cheveux à l'état de futaie; l'œil g-auche qui me sort de la tête, l'œil droit qui pleurotte encore, et qui est à demi fermé et très poché, le nez rouge comme une carotte, et le visage allongé comme un vieux masque mouillé à la foire aux pains d'épices.

« O amour, ce sont là de tes jeux!

« Que le diable emporte les jeux de l'amour, ils sont pires que ceux du hasard.

« Sacrebleuî marraine, que ça fait de mal, ces petites plaisanteries-ià !

« Sérieusement.

« Je m'abstiendrai dorénavant de toute correspondance ou rapport quelconque avec Son Altesse Sérénissime; sous aucune espèce de prétexte, je n'en joue plus.

« De plus,

« Je vous autorise formellement, vous, madame Jaubert, domiciliée dans la rue ouest votre maison, âgée d'autant de printemps que les lilas de l'année pro-

gO ALFRED DE MUSSET

chaine, petite détaille et saine d'esprit, ce qui est fort heureux pour vous, je vous autorise, dis-je, à dire à M. le docteur ceci:

« Vous avez trouvé mauvais que mon fieux vous ait dit l'autre jour: « Ça ne fait pas mon compte. >> Il a l'honneur de vous dire aujourd'hui : « Ça fait mon compte. ))

Eh bien, non, ça ne le faisait pas du tout; ça le faisait si peu que, moins d'un mois après cette lettre folle, il envoyait du papier timbré à la princesse. Il est vrai que c'est elle qui avait commencé. Ne riez pas, c'est très sérieux, comme tout ce qui se passait entre ces deux êtres déséquilibrés ou extravagants. Un soir donc que Musset était allé prendre une tasse de thé chez sa marraine, il se rencontra avec Christine qui, d'abord, lui refusa connaissance et puis, au moment de se retirer, l'accabla de reproches dans un coin. Gomme il était ce soir-là de bonne humeur et qu'il lui avait paru que la belle avait envie de revenir, il rentra chez lui bien décidé, nous dit son frère, à écrire une lettre d'excuses pour obtenir sa grâce. Une feuille de papier timbré tomba je ne sais comment sous sa main. Il la prit et, dans le baragouin cher aux huissiers, se mit à rédiger une épître pleine de badinages comiques et se terminant par ces mots : « En foi de quoi, pour attester la solennité de ses paroles et la profondeur de son repentir, le soussigné a employé une feuille de papier timbré de dix sols (i). »

{i) Lettre inédite de M"»» Jaubert à son frère.

LA PRINCESSE BELGIOJOfO 97

Celte histoire nous ramène à la fin de l'année i84o, peu de temps avant le départ de la princesse pour l'Italie. Nous avons vu qu'ils s'étaient brouillés de nouveau à son retour. Reprenons maintenant le fil de notre récit. A peine avait-il quitté Versailles qu'Alfred de Musset s'en alla passer quelques jours chez un sien cousin, au château de Lorey, près Pacy-sur-Eure, pour oublier et se refaire, car, depuis sa dernière maladie, il était toujours oppressé. Mais comme il ne trouvait le repos nulle part, il ne le trouva pas davantage au château de Lorey, malgré tous les soins qui lui furent prodigués. Et comment l'aurait-il trouvé, en entretenant avec sa marraine la correspondance que Ton sait? Il avait beau, l'assurer que tout était fini avec Christine et qu'il ne la reverrait jamais, il ne faisait que penser à elle, et cela lui mettait le cœur en morceaux.

« Or maintenant, lui disait-il, je parle très sérieusement, me connaissant fort bien comme je suis, tout est absolument rompu net. Ce sera la seconde édition de mon histoire avec Rachel, que j'ai plantée là par mauvaise humeur, sans aucune raison valable; laquelle Rachel s'est piquée, a voulu dire qu'elle m'avait planté là, la première, lequel moi me suis fâché tout rouge, lettres échangées, tapage, criailleries et finalement... eau de boudin.

« Voilà approchant ce qui m'advient derechef au sujet de cette belle personne méridionale. Je casse un pot renversé, disiez-vous très bien l'autre jour. C'est exactly ifnze. Personne n'est plus faible, plus tergiver-

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sant, et une fois le pont passé, bonsoir la rivière. Ce n'est pas du courage que j'ai, c'est une espèce de besoin d'aller, comme un cheval qu'on entraîne, qui fait que je ne reviens plus sur une barrière franchie. C... est maintenant comme morte pour moi. Comparaison : Figurez- vous un œuf qu'on fait danser dans sa main, qui est très bon à faire cuire et très prêt à se laisser mettre au pot tant qu'il n'est pas cassé. Mais une fois tombé par terre et cassé, il n'y pas de cuillère, il n'y a pas rien qui puisse remettre le jaune dedans et le faire redevenir œuf; il ne reste qu'une coquille en morceaux et un petit gribouillis. Tel est l'état démon aimable cœur...»

On n'est pas plus fou, la plume à la main. Pendant ce temps-là, Christine ne bougeait pas plus qu'une borne et disait à la marraine : « Il reviendra quand il voudra ! » Las d'attendre un petit signe d'elle, il fit alors appel à la Muse qui le consolait dans tous ses chagrins, et voici les vers qu'elle lui inspira, au mois de septembre 1842, et qui parurent presque aussitôt dans la Revue des Deux Mondes.

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