SUR UNE MORTE
Elle était belle, si la Nuit Qui dort dans ia sombre chapelle, Où Michel-Ange a fait son lit, Inamobiie peut être belle.
Elle était bonne, s'il suffît Qu'en passant la main s'ouvre et donne, Sans que Dieu n'ait rien vu, rien dit ; Si l'or sans pitié fait l'aumône.
Elle pensait, si le vain bruit D'une voix douce et cadencée, Gomme le ruisseau qui gcoiil, Peut faire croire à la pensée.
Elle priait, si deux beaux yeux, Tantôt s'attachant à la terre.
Tantôt se levant vers les cieux.
Peuvent s'appeler la prière.
Elle aurait souri, si la fleur Qui ne s'est point épanouie Pouvait s'ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l'oublie.
Elle aurait pleuré, si sa main.
Sur son cœur froidement posée, Eût jamais dans l'argile humain Senti la céleste rosée.
Elle aurait aimé, si l'orgueil Pareil à la lampe inutile Qu'on allume près d'un cercueil N'eût veillé sur son cœur stérile.
Elle est morte et n'a point vécu.
Elle faisait semblant de vivre.
De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.
Cette façon d'enlerrer les gens de leur vivant n'était point faite pour agréer à la dame que visaient ces vers. Mais, au fait, à qui s'adressaient-ils? Tous ceux qui les avaient lus s'y trompèrent, sauf la princesse. Les uns crurent reconnaître dans ce portrait de circonstance « celte pauvre M""® Sand ».« Je vous demande un peu à propos de quoi maintenant? «disait Musset. Bonnaire, lui-même, y vit une épitaphe pour le tombeau de Pvachel. Seule, Uranie (lisez : la princesse) mit le doigt dessus, mais elle s'empressa de donner le changea ses amis.
— Avez-vous lu les vers d'Alfred de Musset Sur une morte? demandait-elle. 11 paraît que cette morte est notre grande tragédienne !
M"^^ Jaubert, à qui ces propos ne manquèrent pas
ALFPiED DE MUSSET
d'être rapportés, n'hésita pas à blâmer la colère poétique de son filleul. Mais lui, pour la justifier, tout en la regrettant une fois qu'elle fut passée :
« Au temps de mes plus enragées passions, lui écrivait-il, je n'ai jamais songé à en vouloir à une femme qui m'a dit qu'elle en aimait un autre. Je puis même me vanter, en pareil cas, d'avoir fait acte de courage et de résignation ; ce n'est pas unegrande gloire, c'est une manière de sentir...
« Mais j'ai des lettres d'Uranie, où elle me dit : « Je croyais que mon amitié pouvait vous être bonne à quelque^^chose »; où elle me dit encore : « Près de moi vous auriez souffert, mais non pas sans adoucissement. » J'ai tenu sa main, je l'ai baisée pendant une heure entière, et elle me laissait faire. Je lui ai répété cent fois que je ne cherchais pas près d'elle une bonne fortune, que mon amour-propre n'y était pour rien, que je ne lui demandais qu'un mot d'amitié pour être heureux toute une journée. Elle y croyait et elle le voyait, et elle m'a gardé huit jours chez elle, affectant à chaque instant d'éviter l'occasion de me parler, me traitant comme un étranger. Elle ne peut avoir eu pour cela que trois raisons : ou elle se défiait d'elle-même, et je ne le crois pas ; où elle me faisait souffrir par plaisir, sachant qu'elle ne courait aucun risque à me rendre tranquille ; ou bien elle agissait froidement avec orgueil et indifférence, ce que je crois.
« Or, ceci est méchant et haïssable.
« J'ai plus de quinze lettres où elle me parle d'amitié. L'amitié consiste-t-elle à donner le bras à quelqu'un pour aller à table? Quelle plaisanterie !
« Et, outre cette main qu'on me livrait, il y a mille
choses qu'on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu'on ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en sûre, elle m'a attiré à elle par désœuvrement, pour s'amuser de moi et me faire jouer purement et simplement le rôle de /3«^/7o. Vous savez ce que c'est. Je n'ai pas voulu, et alors elle m'a maltraité. Quant à moi, je croyais réellement à ce faux semblant d'amitié qui n'était qu'une comédie, un pur passe-temps, et qui s'est arrêté net dès qu'elle m'a vu revenir et céder.
« Voilà ce qui m'a blessé ! Elle n'avait pas le droit, d'abord, de me traiter ainsi, et ensuite elle se trompait sur moi d'une manière blessante en essayant de le faire. Cela est le vrai, et je ne l'oublierai qu'avec peiîîe, pour en garder en tous cas une méchante impression.
« Pardon, marraine, de cette longue explication. Puisque vous avez, vous, quelque amitié pour moi (et celle-là j'y crois), il faut bien que vous en portiez la peine. Je m'ennuie encore horriblement, malgré tout, et il faut bien que je bavarde, quand je sens que je parle à qui peut et veut bien m'entendre. N'en parlons plus (i). »
M'"*^ Jaubert était chez la princesse à Port-Marly, quand lui arriva l'épître de son « fieux ». Essaya-telle de fléchir la belle Uranie en plaidant, comme elle l'avait fait tant de fois, les circonstances atténuantes ? Je ne saurais le dire; en tout cas, il n'y parut guère, car il n'y eut aucun rapprochement entre elle et Musset. Mais elle avait le cœur trop haut placé pour lui garder rancune, et je crois qu'elle lui était reconnais-
(i) Souvenii's de il/™» Jaubert, pp. 2i3-2i4.
santé de ce qu'il n^avaiî point recueilli dans la dernière édition de ses poèmes les stances Sur une morte. Elle disait que l'amitié chez elle était quelque chose d'immortel. Elle en donna à Musset une preuve manifeste avant de quitter définitivement la France. C'était en 1849, le lendemain de la première représentation de Louison, qui eut lieu le 22 février à la Comédie- Française. Il habitait encore au n° 28 du quai Voltaire, mais soit qu'elle eût oublié son adresse, soit qu'elle voulût prendre son frère à témoin de ce beau mouvement, elle lui adressa le billet suivant sous le couvert de Paul de Musset, au bureau du National :
« Je ne puis résister au besoin de vous dire que vous venez de faire un petit chef-d'œuvre.
« Votre Louison est adorable de grâce et de vérité, de finesse et de sensibilité. Vous pensez et sentez comme Shakespeare et parlez comme Marivaux ; c'est un étrange amalgame, dont l'effet est très saisissant.
« Vous ne vous souvenez peut-être plus que j'existe, n'importe. Vous avez pris un bon moyen pour perpétuer votre souvenir, même dans l'esprit des plus oublieux.
« Je vous remercie pour les quelques instants plus qu'agréables que je vous dois. »
« Christine Trïvulge de Belgioioso (i). «
Vous ne vous souvenez peut-être plus que f existe t quelle flèche de Parthe dans ce bouquet de roses ! En la recevant des mains de son frère, Musset dut se dire « que cette femme ne changerait jamais de peau » . Elle en changea pourtant, sous l'empire des événements qui, de 1848 à i85o, secouèrent si violemment et si inuli-
(i) LeUre inédite.
lement toute l'Italie. Après avoir fait le coup de feu, comme une amazone qu'elle était, à la tête des bandes patriotes qu'elle avait levées et équipées à ses frais, pour essayer encore une fois de délivrer la Lombardie, elle partit pour la Grèce, à la suite du siè^e de Rome, qui lui avait ravi sa dernière espérance, et voici la lettre décourag-ée, désenchantée, qu'elle envoya d'Athènes, le 19 janvier i85o, à sa fidèle amie, M^^^Jaubert:
«... Avez-vous besoin de me demander mon autorisation pour faire ce que vous voulez de mes lettres ( i ) ? Elles sont bien à vous, ces pauvres lettres, et vous pouvez en disposer comme bon vous semble. Vous avez carte blanche pour cela et pour tout ce qui vous plaira. Je comprends le bond de mon pauvre X... Hélas ! oui, j'en suis là, j'en suis au doute, et je n'y étais pas lorsque j'écrivais mes quatre volumes : autrement les aurais-je écrits?G'est le spectacle de la mort qui a fait naître mes doutes, et c'est en contemplant ce qui reste de nous que je me suis demandé : Y a-til autre chose ? Vous me parlez de retour. Croyezvous que le séjour de Paris me serait supportable ? Non, non, il faut que l'heure delà rétribution ait sonné pour certains hommes, pour que les portes de la France me soient rouvertes (2). »
Ou'entendait-elle par là, et de quels hommes s'ag-issait-il dans sa pensée ? Musset ne lui devait rien et pour le moment roucoulait aux pieds d'une grande actrice. Mignet, qui lui devait tant, ne l'avait jamais oubliée et soupirait chaque fois qu'on prononçait son nom devant lui. Ouant à Liszt et Dœlher !... « Ne
(i) Il s'agissait des lettres admirables quelle lui avait écrites sur les événements et que M™« Jaubert voulait publier. (2^ Lettre inédite.
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me parlez jamais des musiciens, disait M™^ d'Agoultj qui avait appris à les connaître, ils font beaucoup de bruit, mais ce n'est que du son ! « Peut-être la princesse avait-elle à se plaindre de l'un et de l'autre !... Enfin, qui sait! peut-être pensait-elle aussi au Princeprésident à qui elle ne pouvait pardonner son intervention armée dans les alfaires de Rome, et qu'elle savait en butte, depuis, aux attaques furibondes du parti républicain de la Législative !
« Oui, chère amie^ je vieillis, écrivait-elle d'Athènes à M™'' Jaubert, le 27 novembre i85o. Point encore visiblement au physique, mais j'éprouve cette transformation morale que j'ai devinée depuis longtemps être la cause de toute vieillesse.Après tout, cette transformation est infiniment plus douce que je ne le pen sais. Elle consiste principalement dans ceci, que je vis dans le passé beaucoup plus que dans l'avenir. Or la contemplation de l'avenir est naturellement inquiétante ou agitante, si le mot existait; tandis que celle du passé, quand elle n'éveille point de remords, calme et rassérène l'esprit. Les images qui me causaient jadis une terreur et une aversion féroces m'attirent aujourd'hui et me paraissent remplies de charme. C'est cet attrait qui ira toujours croissant jusqu'à ce qu'il me courbera vers la terre, qu'il dépouillera mon front et ridera mon visage. Après tout, si le sentiment qui accompagne la vieillesse n'est pas plus amer, je salue cette heure inévitable en lui disant : Sois la bienvenue ! Combien j'ai redouté son arrivée! Que j'avais tort de croire que quelque chose dans la nature pût être entièrement mauvais (i)! »
(i) Lettre inédite.
Elle avait quarante-deux ans quand elle écrivait ces lig'nes. Elle en avait soixante-trois quand elle mourut. Elle avait donc eu le temps de savourer les charmes de la vieillesse. Mais on ne m'ôlera pas de l'idée qu'il entrait un peu de dépit dans son désenchantement. « Je ne saurais deviner, disait-elle, quel intérêt nous prenons à l'existence quand les yeux ne nous regardent plus avec amour.» Hélas! c'est le sort inévitable de tous ceux qui vieillissent : l'amour n'aime que la jeunesse. Mais lorsqu'elle regardait derrière elle dans le passé lointain, elle devait tout de même avoir quelque remords, ne fût-ce que celui d'avoir, à l'exemple du prince, son pseudo-mari, mené la vie « belle et joyeuse ».