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assez jeune encore, et lui savait beaucoup de gré du bien qu'il disait de sa fille. Gela finit par l'indisposer contre lui tout à fait. Elle n'en écoutait pas moins ses conseils. Ainsi, quand elle débuta au Théâtre-Italien dans V Othello de Rossini, Alfred de Musset ayant critiqué judicieusement la façon dont elle tombait par terre, et ayant fait cette remarque qu'autrefois il y avait là un fauteuil où Desdémone s'évanouissait, Pauline renonça à la chute adoptée par la Malibran, après une lettre de sa mère au poète, où la veuve de Garcia s'exprimait de la sorte : « Votre article (i) est charmant et la critique excellente. Nous tâcherons de profiter des bons conseils qu'il nous donne; et pour commencer, nous aurons \& fauteuil pour la prochaine fois, quoique Emilia dise : Al suol giacente, ce qui veut dire par terre, ou sur le plancher gisant. Mais cela nous est égal. Mon pauvre mari arrivait dans sa chambre, absorbé par ses pensées jalouses et poignantes ; il s'asseyait dans un siège quelconque de l'époque, et, en se levant, il le disposait d'une certaine façon sans en avoir l'air, pour que la Pasta pût s'y laisser tomber sans affectation. Mais, pour à présent, assez causer (2). »
Nous tâcherons^ nous aurons, cela nous est égal î Ne dirait-on pas que c'était la maman Garcia qui jouait le rôle de Desdémone ? C'est qu'en effet c'était t out un, Pauline faisant alors toutes les volontés de sa mère, comme autrefois la Malibran celles de son père. Elevées toutes deux à la baguette, il n'aurait pas fait bon qu'elles se permissent de regimber contre
(i) Revue des Deux Mondes du i" novembre 1889. (2) Lettre du 2 novembre 1889 publiée dans la Biographie d'Alfred de Musset, p. 232.
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la férule ou de hausser impatiemment les épaules : si grandes qu'elles fussent, elles auraient reçu le fouet comme des enfants pas sag-es. Le jour même où Pauline entra dans sa seizième année, sa mère lui dit: « Va à ton piano et chante-moi cela! » C'était un air deRossini. Pauline s'exécuta. « Très bien, je suis fixée maintenant. Ferme ton piano, tu chanteras désormais ! » La jeune fille à qui sa mère ouvrait la carrière du chant de cette façon péremptoire fit une petite moue, mais ne souffla mot. « Et pourtant, me disait M™^ Viardot, c'était un crève-cœur pour moi de renoncer au piano pour lequel je me sentais une vocation irrésistible ! » Il faut dire que Pauline Garcia avait Liszt comme professeur et qu'elle s'était éprise de lui d'un véritable amour. A l'entendre, ce fut l'unique passion de sa vie. « Il était si beau, si inspiré, si séduisant! » me disait-elle. Les jours où elle devait prendre sa leçon de piano, elle ressentait d'avance une telle émotion, un tel tremblement dans tout son être qu'elle avait toutes les peines du monde à lacer ses souliers t...
A quelque temps de là, elle se fit entendre à Sainte- Gudule de Bruxelles, dans un concert de charité. C'était son début. Elle chanta avec tant d'art et tant d'âme que ceux qui avaient entendu la Malibran s'y méprirent. Deux ans après, Musset disait d'elle : « La Malibran chantait /e Saule : Pauline Garcia l'a chanté !» Mais elle le chantait à sa façon, qui n'était pas celle de sa sœur. On aurait tort de croire, en effet, qu'elle s'ingéniât à l'imiter. D'abord elle était trop jeune — puisqu'elle n'avait que quinze ans quand la Mahbran mourut — pour s'être inspirée de sa manière. Ensuite, alors même que son âge lui eût permis de la prendre
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pour modèle, sa nature s'y serait refusée, car avec un instrument qui rendait le même son, elle avait un tempérament tout autre. C'est ce que fit très bien ressortir Musset dans l'article qu'il consacra à ses débuts au Théâtre-Italien.
« Personne, je crois, disait-il, n'a mieux compris que M"« Garcia le rôle de Desdémone, et il est à propos de remarquer ici la différence qui existe entre les deux sœurs. La Malibran jouait Desdémone en Vénitienne et en héroïne, l'amour, la colère, la terreur, tout en elle était expansif ; sa mélancolie même était énergique et la romance du Saule éclatait sur ses lèvres comme un long sanglot. On eût dit qu'elle mettait en action ce mot d'Othello débarquant et embrassant sa femme : « O ma belle guerrière ! >) et cette fière parole devait plaire, en effet, à son ardent génie. Pauline Garcia, qui, du reste, n'a pu voir jouer sa sœur qu'un petit nombre de fois, a imprimé au rôle entier un grand caractère de douceur et de résignation. Ses gestes craintifs, modérés, trahissent à peine le trouble qu'elle éprouve... Ce n'est plus la belle guerrière, c'est une jeune fiUequiaime naïvement, qui voudrait qu'on lui pardonnât son amour, qui pleure dans les bras de son père, au moment même où il va la maudire, et qui n'a de courage qu'à l'instant de la mort : en un mot, pour citer encore Shakespeare, c'est d'un bout à l'autre de la pièce « une excellente créature ».
« Un trait particulier pourra rendre plus sensible la différence dont je parle : Au second acte, lorsque Othello est sorti pour se battre, Desdémone, restée seule, interroge le chœur sur le sort de son époux. « 11 vit », répond le chœur. On sait avec quelle viva-
cité la Malibran jouait cette scène; lecri de joie qu'elle poussait était irrésistible et électrisait la salle entière, jyjue Garcia rend cette situation tout autrement et arrive à TefFet par un moyen contraire. A peine s'estelle livrée à l'espérance qu'elle se retourne, aperçoit son père qui entre, et reste frappée de terreur ! C'est par ce contraste puissant et plein de vérité qu'elle se fait applaudir, en sorte que l'émotion du spectateur, au lieu de porter sur un éclair de joie, se fixe sur une impression douloureuse. Je ne prétends pas décider laquelle des deux sœurs a raison, et je crois qu'elles l'ont toutes deux, je ne veux que signaler une nuance remarquable (i). «
Et ce qui prouve à quel point Musset avait subi le charme du jeu de Pauline, c'est l'anecdote suivante, que je tiens de M™« Viardot.
En 1849, pendant qu'elle répétait le rôle de Fidès du Prophète^ elle se promenait un après-midi sur le boulevard au bras de son mari, quand elle aperçut le poète qui marchait à leur rencontre. Dès qu'il les eut reconnus, il s'avança vers eux, la main tendue, et s'adressant à M™® Viardot :
— Je me proposais d'aller vous voir. Madame, car j*ai un grand service à vous demander.
— Et de quoi s' agit-il, cher monsieur de Musset? Sije puis vous rendre service, vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à vous obliger.
— Je voudrais vous confier un rôle.
— Pas un rôle parlé, je suppose !
— Pas tout à fait, un rôle moitié parlé, moitié chanté. Je rêve depuis quelque temps d'une Sainte- Cécile et je ne vois que vous qui puissiez l'incarner.
(i) Revue des Deux Mondes du i"' novembre 1889.
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Seulement il vous faudrait pour cela apprendre à jouer du violoncelle.
— Je suis très flattée, mon cher poète, de l'honneur que vous me faites, mais je suis trop occupée en ce moment pour pouvoir vous donner satisfaction . Plus tard, je ne dis pas. Gela me flatterait; nous en recauserons, si vous le voulez bien.
Mais Alfred de Musset, que la Comédie-Française accaparait de plus en plus, oublia la promesse vague de Pauline, et sa Sainte-Cécile demeura à l'état de projet.
Quel dommage que M™e Viardot ne Tait pas pris au mot ! Je suis sûr qu'il aurait fait une œuvre puissante et qu'elle aurait été une Sainte-Cécile admirable. En tout cas Musset n'aurait plus dit: « l'ingrate Pauline (i) )),en parlant d'elle à sa « marraine ». Elle l'aurait payé ce jour-là non seulement de ses articles de la Revue des Deux Mondes, mais encore du portrait qu'il avaitfait d'elle, en 1889, et qui fut l'objet d'une assez vive dispute, à la vente des autographes et dessins qui suivit le décès de son frère.
(i) On lit dans ses Œuvres posthumes, p. 2^0 : a Hier mardi je suis allé voir Linda de Chamoany. Je m'adresse en arrivant à un marchand de billets qui m'en vend un. La comtesse de... avait vendu sa log'e. Il se trouve que c'est dans celle-là qu'on me donne une place. J'entre à l'avant-scène donc, et j'aperçois en face de moi Belgiojoso qui me braque d'un air étonné. Ce n'était pas pour me voir qu'il était venu là. En face de moi, par parenthèse, était aussi l'ingrate Pauline... » (Lettre du 23 novembre 1842 à sa « marraine. »)