LA MALIBRAN ET PAULINE GARCIA
I. — Le portrait de la Malibran par François Bouchot. — Une leçon de Mme Pauline Viardot ! — La voix et le cœur. — Souvenirs d'Alfred de Musset relatifs aux débuts de Pauline Garcia.— Un mot deMmedeGirardin sur la Malibran. — Son apparition sensationnelle à l'Opéra. — Ses relations avec Lamartine et Alfred de Vigny. — Une lettre d'elle à Lamartine. — Son épitaphe par le poète des Méditations. — Musset mélomane.— Influence delà musique sur lui. — Le poème du Saule, la Nait de Juin et Rappelle-toi. — Une lettre de Musset à sa « marraine » sur le premier concert de Pauline Garcia. — Son article de la Revue des Deux Mondes sur ce concert . — Paulette et Rachel. — Parallèle établi entre elles par le poète. — Ressemblance entre Pauline Garcia et la Malibran.
II. — Cause du peu de g-oùt que Pauline avait pour Alfred de Musset. — Elle n'en écoutait pas moins ses conseils. — Le fauteuil à' Othello. — Lettre de M™e Garcia au poète. — Comment fut élevée Pauline. — Quand elle eut seize ans. — Sa passion pour Liszt. — Ses débuts à Sainte-Gudule, de Bruxelles. — Son interprétation du rôle de Desdémone. — Admiration qu'elle inspirait à Musset. — Une anecdote inédite. -- Musset propose à Mme Viardot de lui faire une Sainte-Cécile. — Pourquoi elle ne put accepter ce rôle. — u L'ing-rate Pauline ! » — Portrait qu'il fit d'elle, en 1889.
L'autre jour, pendant qu'on photographiait, dans son petit cabinet tout rempli de souvenirs, le joli por-
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trait de la Malibran par François Bouchot (i), qui illustre cet ouvrag-e, j'entendis très distinctement, dans une pièce voisine, M™^ Pauline Viardot dire à une de ses élèves qui chantait un air de Gluck — car elle professe encore à 85 ans :
— Accentuez mieux, je vous prie. Mademoiselle, mettez plus de cœur dans votre chant !
Et le mot de Musset sur elle me revint tout à coup à la mémoire : « Mademoiselle Garcia, disait-il, possède le g-rand secret des artistes; avant d'exprimer elle sent. Ce n'est pas sa voix qu'elle écoute, c'est son cœur ! »
C'est par là, en effet, qu'elle rappela, dès le premier jour, aux amis du grand art son admirable sœur aînée dont la mort tragique fut un vrai deuil universel.
« La première fois que j'ai entendu mademoiselle Garcia, écrivait Alfred de Musset, le i" janvier 1889,
(i) François Bouchot, né et mort à Paris (i8oo-i844)j remporta en 1828 le premier grand prix de Rome d'où il envoya plusieurs portraits en iS'k', une composition mythologique, Bacchus et Epigone, en 1827; et un Silène surpris par les bergers, en i83o. De retour en France, il fut chargé par l'Etat dépeindre les Funérailles de Marceau (i835}, qui sont au Musée de Chartres, la Bataille de Zurich (1887) et le Dixhuit Brumaire (i84o),qui sont à Versailles. 11 exécuta aussi différents portraits d'une facture remarquable, bien qu'un peu maniérée. De ce nombre est celui de la Ttlalibran, qui ne fut jamais terminé, on verra pourquoi dans le corps de ce chapitre, mais qui n'en est pas moins, au témoignage de M°"^ Viardot, le seul qui lui ressemble. — Cependant j'ai entendu dire que Dantan avait fait d'elle un très beau buste qui aurait été autrefois à la Comédie-Italienne. Qu'est devenue cette œuvre d'art ? Dantan avait également fait, pour sa galerie comique, une caricature de la -Malibran dont il avait distribué un certain nombre d'exemplaires et gardé le moule. Mais à la mort de la grande artiste il détruisit cette caricature qu'il n'avait exécutée qu'à regret et uniquement pour satisfaire un des caprices de la diva. Je dois ajouter, pour expliquer l'absence de ce document, qu'après la mort de sa femme Bériot s'opposa à ce qu'aucun artiste prît un dessin ou un moulage de ses traits. L'image de la Malibran que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs est donc infiniment précieuse.
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j'ai cru un peu voir un revenant, mais j'avoue que ce revenant de dix-sept ans m'a inspiré tout autre chose que l'envie de me trouver mal (i). Il est certain qu'aux premiers accents, pour quiconque a aimé la sœur aînée, il est impossible de ne pas être ému. La ressemblance, qui consiste, du reste, plutôt dans la voix que dans les traits, est tellement frappante qu'elle paraîtrait surnaturelle, s'il n'était pas tout simple que deux sœurs se ressemblent. C'est le même timbre, clair, sonore, hardi, ce coup de gosier espagnol qui a quelque chose de si rude et de si doux à la fois^ et produit sur nous une impression à peu près analogue à la saveur d'un fruit sauvage. Mais si le timbre seul était pareil, ce serait un hasard de peu d'importance, bon, en effet, tout au plus, à donner des attaques de nerfs; heureusement pour nous, si Pauline Garcia a la voix de sa sœur, elle en a l'âme en même temps, et, sans la moindre imitation, c'est le même génie; je ne crois, en le disant, ni exagérer, ni me tromper... La Malibran est revenue au monde, il n'y a pas d'inquiétude à avoir et on n'a qu'à la laisser faire (2). »
La Malibran! quel nom! quel enchantement ! quel souvenir! « Heureux ceux qui ne l'ont pas entendue, s'écriait M™^ de Girardin, en apprenant sa mort, ils pourront admirer quelques voix cette année (3), mais nous, nous resterons fidèles à sa mémoire (4)! » — Pour moi, qui suis venu cinquante ans trop tard, il me semble que je l'ai entendue, je ne sais quand et je
(i) Allusion aune demoiselle anglaise qui, entendant chanter un jour au-dessus de sa tête — sans savoir que Pauline Garcia habitait la maison — l'air de Norma qu'elle-même répétait en ce moment, chez Lablache, crut reconnaître la voix de la Malibran et s'évanouit de terreur,
(a) Revue des Deux Mondes.
i3) La Grisi, par exemple.
(4) La Presse du 6 octobre i836.
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ne sais où, chanter la romance du Saule, tant les vers de Musset ont prolongé le son de sa voix. Et lorsque je me la représente, elle m'apparaît telle que le poète nous l'a dépeinte en cette stance divine :
N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âjçe, Tu traversais l'Europe, une I}'re à la main. Dans la mer, en riant te jetant à la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage. Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain?
Il faut bien, d'ailleurs, que cette vision soit exacte, puisque c'est celle que la Malibran a laissée à tous ceux qui l'ont connue, admirée et aimée.
Quand elle se montra pour la première fois sur la scène française — c'était à l'Opéra, le 12 janvier 1828
— on eut la sensation que cette jeune fille de vingt ans était envoyée du ciel pour renouveler l'art du chant. N'oublions pas que c'était la veille des grandes batailles romantiques, la veille d'Hernani, du Freischûtz, et du Naufrage de la Méduse. On l'opposa immédiatement à M"^^ Pasta, comme on opposait Marie Dorval à M'^^ Georges. Son génie était fait , comme celui de Dorval, de spontanéité, d'inspiration, d'effervescence. Elle apportait la même passion dans son jeu. Et de même que la Pasta était l'interprète sublime de l'art classique, de même la Malibran devint l'interprète par excellence de l'art romantique. Les poètes ne s'y trompèrent pas et tout de suite lui firent fête
— même ceux pour qui la musique n'était que du bruit. Alfred de Vigny la présenta à sa future Kitty Bell (i). Lamartine entretint avec elle une correspondance dont il ne reste malheureusement qu'une
(i) Cf. notre ouvrage sur Vigny, chap. de Marie Dorval.
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lettre d'elle, mais cette lettre est pour ainsi dire frappée à son image (i). Quant à Musset, s'il n'eut aucuns rapports avec elle — et son frère raconte qu'il ne lui adressa jamais la parole — c'est peut-être lui qui l'a le mieux comprise; en tout cas personne n'en a parlé avec plus d'éloquence et plus d'émotion vraie.
Le 2 octobre i836, Lamartine écrivait à son ami de Virieu : « Je me porte toujours mal. Ma basta! M™® Malibran et Raphaël étant bien morts, on peut bien mourir sans se plaindre (i). » Quelques années
(i) Elle a été publiée dans les Lettres à Lamartine. En voici un passade : (( ... J'ai lu pour la seconde fois le Nouveau tableau de famille. Je relis le Voyage autour de ma chambre. J'ai commencé la Delphine de AI"" de Staël. — Je compte, peu à peu, mettre quelque chose dans ma tête... Il y a de la place, depuis le temps qu'elle est vide, le creux est devenu fossé. — Voyez-vous souvent la belle Delphine ? (M^^ de Girardin). Croiriez-vous que je n'ose pas lui e'crire ? Je ne sais pourquoi. — Une femme savante me fait plus peur qu'un homme savant. — Si vous vouliez, étant assis auprès d'elle, lui donner un petit coup de coude en la regardant de côté, et marmotter entre vos dents : Ecrivezlui un petit mot !... cela m'encouragerait et je donnerais en quantité un bœuf pour un œuf ; mais en substance un grain de sable pour une montagne. — Bien des gens, en voyant ma lettre, me soutiennent qu'elle est longue parce que je suis bavarde; — moi, je soutiens que ce n'est que parce qu il est impossible d'en finir avec vous ; le plaisir de causer, avec un être qui vous comprend et qui dissout sa pensée dans la vôtre, est sans fin. Cette affinité d'idées délecte l'âme, et la parole devient éternelle pour la traduire. Grondez-moi donc de faire tant de pâtés en écrivant — corrigez-moi donc des fautes de style et de grammaire. Ecrivez-moi... Puis-je l'espérer? C'est bien présomptueux de ma part! J'ai faim de votre écriture, j'ai soif de votre indulgence... Vous ne l'étancherez qu'en m'envoyant une petite lettre accompagnée de plusieurs petites autres en forme d'un petit journal anglais. Vous savez qu'ils sont de taille... Dites-moi s'il prenait envie à l'Etre éternel, au père du monde, d'écrire une lettre, ne lui faudrait-il pas un papier sans fin, analogue à sa grandeur. Eh bien, supposez, avant de m'écrire, que vous êtes obligé de me donner une copie de vos sentiments sur du papier éternel. Je me charge de trouver un portefeuille. Savezvous quel est ce portefeuille : Ma bête et L'Autre. — Croyez-vous qu'il sera assez large ? — Brûlez vite cet amas de bêtises entassées les unes sur les autres, et souvenez-vous que je ne relis jamais ce que j'écris, de manière que toutes les fautes restent in statu quo. Je resterai à Bath jusqu'au 25 août, » (Lettre datée de Bath (Angleterre), du ii août i83o.)
(2) Correspondance de Lamartine,
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après (août i845) il composait ce quatrain pour servir d'épitaphe au tombeau de la grande artiste :
Beauté, génie, amour furent son nom de femme, Ecrit dans son regard, dans son cœur, dans sa voix. Sous trois formes au ciel appartenait cette âme : Pleurez terre, et vous,cieux, accueillez-la trois fois (i).
Certes, ces vers sont beaux, mais quoiqu'ils aient été gravés sur la pierre, ceux de Musset les ont en quelque sorte effacés dans la mémoire des hommes. Et si le nom de la Malibran est demeuré si populaire, ce n'est pas diminuer son mérite que de dire qu'elle le doit principalement aux stances que Musset lui a consacrées. Je parlais tout à l'heure de l'émotion communicative de ces stances. Il paraît que le poète donnait le frisson quand il déclamait celle-ci, en petit comité :
Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature ! Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du pain'? Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature. Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main (2) ?
Musset adorait la musique et trouvait — contrairement à Lamartine — qu'elle donnait au vers un charme déplus. De là son émotion profonde en apprenant la mort de la Malibran. Elle lui avait fait passer de si bonnes heures au Théâtre-Italien ! A peine y était-elle eng-agée qu'il y avait acheté ses entrées pour six mois. « Souvent, nous dit son frère, il se tenait seul dans un coin de la salle et laissait avec plaisir la musique éveiller son imagination. » C'est ainsi qu'il composa le poème du Saule et tant de vers balancés
(i) Poésies inédites de Lamartine.
(3) Voir à l'Appendice les variantes relevées sur le manuscrit des Stances à la Malibran .
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et chantants comme des couplets de romance. On connaît le prélude de la Nuit de Juin :
Muse, quand le blé pousse, il faut être joyeux. Regarde ces coteaux et leur blonde parure. Quelle douce clarté dans l'immense nature! Tout ce qui vit ce soir doit se sentir heureux.
Il fit celte strophe unique après avoir fredonné la cavatine de Pacini que le piano de Liszt et la voix de Rubini venaient de mettre à la mode.
Et ce qui prouve qu'il y avait en lui plus qu'un dilettante ordinaire, c'est qu'il lui arriva un jour de mettre des paroles sur de la musique de Mozart. Son Rappelle-toi n'est autre chose qu'une adaptation de ce genre.
Musset était à ce point mélomane que, si, par aventure, au moment de sortir pour aller à un rendezvous, il entendait dans sa maison un air de piano qui lui plaisait, il s'asseyait pour écouter et restait là des heures entières sans plus songer à la partie qu'il avait projetée.
Je ne suis donc pas surpris qu'il ait applaudi un des premiers Pauline Garcia et qu'il ait été un des membres les plus actifs de la petite société d'encouragement créée par M°^« Jaubert et le prince Belgiojoso pour faciliter ses débuts dans la carrière artistique.
11 avait été assez puni de n'avoir pu assister au premier concert public qu'elle avait donné.
« Mon arrangement de loge a manqué ce soir, écrivait-il à sa « marraine » le i5 décembre i838. Il n'y a rien de tel que de compter sur les autres. Au lieu d'être au concert,me voilà en face de ma cheminée. Don-
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nez-moi, je vous en prie, des nouvelles, afin que je puisse en parler sans mentir. Je suis très réellement fâché de n'y pas être, pour deux raisons. La première, c'est que je m'y serais plus qu'amusé ; la seconde, c'est que, tant bien que mal, vers ou prose, j'en aurais dit quelque chose.
<( On l'aurait lu comme un ricochet de mon article sur Rachel. Il m'aurait beaucoup plu de parler en même temps de toutes les deux : l'une sachant cinq ou six langues, s'accompagnant elle-même avec cette aisance admirable, cette grande manière, ce génie facile, etc.; — l'autre toute d'instinct, ignorante, vraie princesse bohémienne, une pincée de cendre où il y a une étincelle sacrée, etc. Entre elles deux une parenté évidente, le même point de départ et deux routes si diverses, le même but et deux résultats si différents ! — Tout cela eût été curieux à sentir, à exprimer de mon mieux. La loge a manqué, et je n'avais pas pris de stalle, comptant à moitié sur cette loge. A moitié ! voilà bien le mot le plus bête! et pourtant la grande raison de bien des choses. — Compliments littéraires (i). »
Sur qui donc avait-il compté pour avoir cette loge? Sur l'ami Alfred Tattet « qui devait la retenir et ne put en trouver ». Mais son frère avait été plus heureux que lui, sa « marraine m aussi. Ils le mirent tous les deux au courant de ce qui s'était passé au concert; après quoi, son idée de comparer Pauline avec Rachel ayant plu à sa « marraine », il la pria de lui faire voir encore une fois Paulette (il tenait à l'appeler ainsi et non Pauline) pour croiser le fer avec elle un
(i) Œuvres posthumes, p. 220.
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quart d'heure et lui consacrer ensuite « une page simple mais honnête ».
« Très réellement, disait-il à M™^ Jaubert, je crois qu'il y a, dans ce moment-ci, un coup de vent dans le monde artiste. La tradition classique était une adorable convention, le débordement romantique a été un déluge au milieu duquel il y avait de bons côtés. Nous voilà aujourd'hui à la vérité pure^ et dégagée de tout. Je donnerais bien cent écus, comme dit Vernet, pour n'avoir que vingt ans, à l'heure qu'il est, et pouvoir m'envoler, dans cette bourrasque, en compagnie de Pauletle et de Rachel, quitte à me perdre dans les nues avec elle. Je suis bien vieux pour un tel voyage, et l'on m'a passablement brûlé les ailes en temps et lieu. Mais n'importe : si je ne les suis pas^ je puis du moins les regarder partir, et boire à leur santé le coup de l'étrier. Nous trinquerons ensemble, n'est-ce pas, ma chère marraine (i)? »
Quand il écrivait cette lettre, datée du lundi 17 décembre i838, Alfred de Musset avait vingt-huit ans. Huit ans de plus par conséquent qu'il ne lui en fallait, à l'en croire, pour se perdre dans les nues avec Rachel et Pauline. Tout « vieux » 'qu'il était, il essaya quand même de s'envoier en leur compagnie, et l'on n'a qu'à lire l'article qu'il consacra à Pauletle dans la Revue des Deux Mondes du i'^'" janvier 1889, pourvoir qu'on ne lui avait pas encore brûlé les ailes. C'est jeune, pimpant, hardi, et la comparaison entre la cantatrice et la comédienne est aussi juste que pittoresque.
« Le jour même, disait-il, où j'ai entendu mademoiselle Garcia, en passant le matin, sur le pont Royal,
(i) Œuvres posthumes, p. 221. ,
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j'ai rencontré M*^* Rachel. Elle était dans un cabriolet de place avec sa mère, et, chemin faisant, elle lisait; probablement elle étudiait un rôle. Je la regardais venir de loin, son livre à la main, avec sa physionomie grave et douce, plongée dans une préoccupation profonde; elle jetait un coup d'œil sur son livre, puis elle semblait réfléchir. Je ne pouvais m'empècher de comparer en moi-même ces deux jeunes jBlles qui sont du même âge, destinées toutes deux à faire une révolution et une époque dans l'histoire des arts : l'une sachant cinq langues, s' accompagnant elle-même avec l'aisance et l'aplomb d'un maître, plein de feu et de vivacité, causant comme une artiste et comme une princesse, dessinant comme Granville, chantant comme sa sœur ; l'autre ne sachant rien que lire et comprendre, simple, recueillie, silencieuse, née dans la pauvreté, n'ayant pour tout bien, pour toute occupation et pour toute gloire, que ce petit livre qui s'en allait vacillant dans sa main. Elles sont pourtant sœurs, me disais-je, ces deux enfants qui ne se connaissent pas, qui ne se rencontreront peut-être jamais. Il y a entre elles une parenté sacrée, le même point de départ de deux routes diverses, le même but et deux résultats si différents ! Celle-là n'a qu'à ouvrir les lèvres pour que tout le monde l'aime et l'admire; on pourrait dire qu'elle est née fleur et que la musique est son parfum; et celle-ci, quel travail, quel effort, ne faut-il pas à cette petite tête pour comprendre la délicatesse d'un courtisan de Louis XIV, la noblesse et la modestie de Marianne, l'âme farouche de Roxane, la grâce des Muses, la poésie des passions ! Quelle difficulté dans sa tâche et quel prodige qu'elle y réussisse ! Oui, le génie est un don du ciel, c'est lui qui
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déborde dans Pauline Garcia comme un vin généreux dans une coupe trop pleine ; c'est lui qui brille au fond des yeux distraits de Rachel, comme une étincelle sons la cendre... »
J'ai souligné à dessein les mots qui se trouvaient déjà dans les lettres de Musset à sa « marraine » pour bien montrer qu'il était resté fidèle à son programme et que tout cela, comme il disait, était « senti à fond ».
Nous avons vu plus haut ce qu'il pensait de la ressemblance de Pauline avec la Malibran. Pour lui cette ressemblance était presque toute dans la voix. Il est certain que physiquement elle existait à peine.
L'autre jour, pendant que j'étais dans le cabinet de travail de M™^ Viardot, mes yeux avaient beau aller de l'une à l'autre, du buste en marbre de Pauline jeune au portrait peint de la Malibran par Bouchot, je ne pouvais démêler dans leur physionomie un seul trait qui leur fut commun. La Malibran avait la figure longue, les cheveux blonds, la bouche et les yeux rieurs. Pauline avait la figure ronde, les cheveux bruns, la physionomie sérieuse. Bref, si l'on me permet cette comparaison, il me semble qu'il y avait entre les deux sœurs la même différence qu'entre Sarah Bernhardt et Agar, lorsqu'elles jouaient le Passant. Sarah, qui faisait Zanetto, ressemblait dans son justaucorps à quelque jouvenceau florentin de la Renaissance. Agar, qui jouait le rôle de Silvia, avait l'air d'une matrone romaine... Sans compter que la Malibran avait dans ses allures ce quelque chose de vif, de dégagé, que donnent les exercices physiques, comme la natation (i) et l'équitation dont
(i) C'est précisément à sa sortie des bains du Pont-Royal qu'elle fut
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elle raffolait, hélas! et dont elle devait mourir (i). L'article de Musset se terminait par les vers célèbres :
Ainsi donc, quoi qu'on dise, elle ne tarit pas,
La source immortelle et féconde Que le coursier divin fit jaillir sur ses pas ; Elle existe toujours, cette sève du monde, Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas.
Cependant Pauline Garcia ne semble pas avoir eu beaucoup de goût pour Musset. Je m'étais imaginé qu'ils avaient correspondu quelque peu ensemble. Ma surprise fut grande quand M""® Viardot m'écrivit qu'elle n'avait pas le plus petit billet de lui. Du moins devait-elle avoir des souvenirs. Je l'interrogeai làdessus, et voici en substance ce qu'elle me raconta. La première fois qu'elle vit Alfred de Musset, c'était chez M™® Jaubert. Il ne tarda pas à lui faire la cour ; par malheur il cultivait déjà la dive bouteille, et son haleine s'en ressentait plus que de raison. Cela mit tout de suite un froid entre elle et lui, Pauline aimant mieux l'odeur des roses que celle du vin. Et puis, elle crut s'apercevoir que, tout en lui contant fleurette, il courtisait de très près sa mère, laquelle était veuve.
portraiturée au pied levé par François Bouchot. Cet artiste, qui l'avait connue à Rome, n'avait jamais pu la décider à poser devant lui. Ce jourlà, elle ne parvint pas à lui échapper. Il était venu avec ses pinceaux et sa palette, elle lui avait sauté au cou en lui disant : « Je puis vous embrasser à présent que je suis propre! » Il l'obligea coûte que coûte à Ini donner une séance. Certes, ce n'était pas assez, il lui en aurait fallu deux ou trois ponr achever son œuvre, mais j'aime autant qu'il soit resté sur cette esquisse ; elle est vivante,en eiTet, comme un impromptu, (i) On sait qu'elle mourut à Manchester des suites d'un chute de cheval, le 23 septembre i836.