IV. — Comment Mme Allan dépeignait Musset. — Vautre lui
— L'homme et l'artiste. — L'amant et le poète. — Lettres inédites de Mme Allan. — A propos de Bataille de dames.
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— Le Chandelier. — « Si vous croyez que je vais dire! » — Un manque d'égards de Musset à sa maîtresse. — Elle se détache peu à peu de lui. — Amie quand même. — Ce qu'elle lui écrivait après la représentation de Bettine. — La Poésie de Carlo Dolci. — Ressemblance de ce tableau avec Lamartine. — Circonstances dans lesquelles Musset se défit de ce tableau en faveur de Mme Allan.
V. — «Madame,il fait grand vent !...» — La passion d' Allan pour la chasse.— Sa femme lui raconte son intrigue avec Musset. — Dernière maladie de M"^* Allan. — Ses médecins, son agonie, sa mort. — Regrets unanimes que causa sa perle. — Son éloge au Père-Lachaise par le comédien Samson. — Chagrin d'Alfred de Musset. — Ses pressentiments funèbres. — Sa mort et sa tombe.
]yjme Allaii-Despréaux était une enfant de la balle. Son père, qui s'appelait Ross, tout court, dirigeait le théâtre de Mons, en Belgique, quand elle naquit, le 20 février 1810. On la baptisa Louise-Rosalie.
— Passe pour tes prénoms ! — s'écriait, quelque dix ans après, Talma, à qui elle avait été présentée à Anvers pour jouer le rôle de Joas dans Athalie, — mais, ma chère enfant, je ne peux pas décemment t'afficher sous le nom de Ross!
Et comme la petite rougissait, disant:
— Que voulez-vous, Monsieur, c'est mon nom! Talma, Couché de son air ingénu, se hâtait de lui
répliquer:
— Sans doute, mais tu dois bien en avoir un autre !... Comment s'appelle ta mère?
— Despréaux.
— A la bonne heure! Louise Despréaux, voilà au moins un nom de théâtre. A partir d'aujourd'hui, tu t'appelleras donc Louise Despréaux; et si tes parents
y consentent, surtout si tu joues bien ton rôle de Joas, je t'emmènerai avec moi à Paris.
Vous pensez si elle s'efforça de contenter l'illustre tragédien et si ses parents furent heureux de lui donner un tel protecteur ! Â quelque temps de là, le i4 décembre 1820, elle parut à la Comédie-Française, à côté de Talma, dans Athalie, et un an plus tard, après avoir joué au théâtre Feydeau le rôle de l'enfant dans Camille on le Souterrain, elle fut admise au Conservatoire dans la classe de Michelot, où elle tint toutes ses promesses. C'est ainsi qu'à seize ans, le i4 août 1826, elle en sortit avec le premier prix de comédie, et que, le 3 septembre suivant, elle débuta au Théâtre-Français, dans les rôles de Sophie de la Mère rivale, ti de Jenny de V Hôtel garni, — deux pièces qui ont fait long feu comme tant d'autres.
Mais son vrai premier rôle, celui dont elle se souvint toujours avec délices, fut celui du petit pag-e Arthur, dans le drame de Dumas, Henri lU et sa cour, qui fût représenté le 11 février 1829. Non que ce rôle fût très important, — elle ne faisait guère que traverser la scène, — mais c'était son début dans le drame romantique, et pour l'obtenir elle avait eu à vaincre la résistance de M^'® Mars, qui, ayant passé la cinquantaine, la trouvait trop jeune pour jouer à côté d'elle, et lui préférait M''^ Menjaud.
L'année suivante, elle remplit encore le rôle du page laquez dans Hernani. Peu de chose également, une dizaine de vers dont ceux-ci :
Monseigneur, à la porte Un homme, un pèlerin, un mendiant, nïmporte, Est là qui vous demande asile.
C'était assez pour lui donner le droit de dire un
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jour, comme Firmin, Michelot, Joanny, M"« Mars, et tous les interprètes de cette pièce mémorable : « J'étais là, telle chose advint! » Or, on sait que ce fut une belle et chaude bataille!
II semble après cela que Louise Despréaux eût dû rester à la Comédie-Française. Oui, mais comme la plupart des jeunes pensionnaires de la Maison, elle avait la tète près du bonnet (i},et brûlait de montrer tout ce qu'elle pouvait faire. Ayant été frappée un jour d'une amende de deux cents francs, pour s'être absentée sans permission, elle prit la mouche et la poudre d'escampette^ et s'en alla porter ses grâces au théâtre du Gymnase.
Elle y eut un tel succès, de i83i à i836, que, douze ans après, Jules Janin, saluant sa rentrée dans le Caprice^ s'écriait :
« Vous vous rappelez, oh ! c'est un peu loin, nous étions jeune, et la personne aussi était jeune, une jolie jeune personne qui avait nom mademoiselle Despréaux; elle vous avait un pied, une main, une taille et des yeux (2) ! »
Du pied et de la main, je ne puis rien dire, mais
(1) Il faut dire aussi à son excuse qu'en ce temps-là les sociétaires de la Comédie traitaient les jeunes pensionnaires avec un sans-façon dont l'anecdote suivante donnera une idée. Je l'emprunte aui Souvenirs de Théâtre de francisque Sarcey :
« ... Une autre fois, c'est M"°Levert qui, se trompant de porte, entre dans cet appartement de réprouvés. (L'appartement qui était réservé aux sociétaires.) Tous les sièges étaient occupés, et il lui plaît de s'asseoir. Elle va droit à une jeune qui n'avait guère que quinze ou seize ans. « Allons, petite, lui dit-elle, lève-toi, je suis lasse. »
« La petite était M'"^ Allan qui devint célèbre plus tard autant par le sel de ses reparties mordantes que par son jeu fin et savant. « Âlademoiselle, répondit-elle avec beaucoup de sang-froid, si vous m'aviez demandé poliment ma place, j'aurais rendu ce que je dois à 1 "âge, mais du moment que vous le prenez sur ce ton, je suis ici avant vous et j'y reste. » — M"° Levert en fut cette fois pour ses frais d'impertinence. »
(2) Journal des Débats du 29 novembre 1847.
son portrait par Grevidon, que j'ai là devant moi, et qui justement est de cette époque, dit effectivement qu'elle avait de beaux yeux et une taille superbe. La taille, à parler franc, était même un peu trop plantureuse à mon gré, mais les yeux, quoique à fleur de tète, étaient bien fendus et remplis de malice et, comme pour en corriger l'expression, la bouche épanouie respirait la bonté. Ah I la délicieuse créature ! Mais il ne faudrait pas croire que ses charmes personnels fussent tout son talent. Ce n'était pas, certes, la Belle et la Bête, et Scribe, qui se connaissait en ingénues, ne s'était pas trompé en s'emparant de cette jeune Despréaux : elle était vraiment digne de porter le tablier à dents de loup. Un jour, même, elle lui fit entendre, de la spirituelle façon qu'on va lire, qu'il y avait en elle autre chose que l'étoffe d'une soubrette. L'anecdote vaut la peine d'être contée; je l'emprunte aux Souvenirs de M. Legouvé. Scribe venait de lire aux acteurs du Gymnase les Malheurs d'un amant heureux. Après cette lecture, il s'approcha de M""** Allan et, d'un air fort embarrassé ;
— Ma chère amie, — lui dit-il, — vous voyez un homme très ennuyé et un peu honteux. Vous allez m'accuser d'ingratitude et de manque de parole. Mais j'ai été forcé de céder.
— De quoi s'agit-il donc ?
— Je vous destinais dans ma pièce le meilleur des deux rôles de femmes, je devrais dire le seul bon, mais notre directeur, Poirson, l'a réclamé impérieusement pour Léontine Fay. Je n'ose vous demander d'accepter le second, il n'est pas digne d'un talent comme le vôtre.
— Je conviens, — dit M'"« Allan, — qu'il ne me
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tente pas. Mais si vous désirez que je le joue, je le jouerai.
Voilà Scribe qui lui prend les mains, qui l'embrasse, qui la remercie avec effusion, ajoutant :
— C'est égal, je vous regretterai toujours dans l'autre. Je l'avais écrit avec amour, pour vous; et votre délicatesse, votre finesse, votre grâce auraient fait un chef-d'œuvre de ma jeune veuve.
— Quelle jeune veuve? — reprend M™^ Allan.
— Madame de Nangis !
— Madame de Nangis ! voilà le rôle que vous me destiniez!
— Sans doute.
— Et celui que vous ne m'offriez qu'en tremblant ?
— C'est celui de la jeune mariée.
— Mais, mon cher ami, — s'écria M'^^ Allan, — c'est celui-là qui est le bon! Votre jeune veuve est un personnage comme vous en avez créé vingt, charmant sans doute, gracieux, j'en conviens, mais l'autre, l'autre, c'est un caractère. Ah! vous verrez ce que j'en ferai.
« Elle tint si bien parole que, le jour de la première représentation, elle éteignit absolument la jeune veuve. Tous les grands effets allèrent à elle. Son entrée au second acte souleva dans la salle de véritables acclamations. Enfin, elle fit tellement de ce rôle sa création que personne, depuis elle, n'a pu y réussir. ]y|iie i\ose Chéri l'a essayé, M^'^ Delaporte l'a essayé, toutes deux y ont échoué, le rôle a disparu avec la première interprète (i). »
Une telle perle ne pouvait manquer d'amateurs.
(i) Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. II, pp. 897 et suiv.
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Mais Louise Despréaux, qui était foncièrement honnête, s'était juré. en entrant au théâtre, de ne se donner que devant M. le maire au galant de ses préférences. Celui-là se trouva être Allan, son camarade du Gymnase : talent très ordinaire, mais bon garçon, d'humeur joviale et qui avait une histoire bien faite pour toucher un cœur tendre. Allan avait été vendu, dans son enfance, avec une sœur cadette, à des bohémiens qui leur avaient fait faire le tour de France en jouant la comédie dans les foires. Un jour qu'ils arrivaient aux portes de Nancy, la petite, effrayée des propositions malséantes du directeur de la troupe, courut au commissariat de police où elle raconta son odyssée, et le maire de la ville, mis au courant, s'empara des deux petits bohémiens qu'il adopta et fit élever aux frais de la commune. Et voilà comment la petite épousa Ponchard, le musicien, vers le temps où son frère épousait Louise Despréaux, c'est-à-dire en 1882. Quatre ans après, le ménage Allan quittait le théâtre du Gymnase pour aller jouer à Saint-Pétersbourg.
Le théâtre Michel a toujours été une école de bon ton; aussi est-il rare qu'un acteur bien doué, homme ou femme, au lieu d'y perdre ses qualités, n'y laisse pas tout ou partie de ses défauts. Cela tient sans doute aux égards particuliers que la société pétersbourgeoise témoigne à nos comédiens. A Paris, en dépit du progrès des idées, il y a encore, il y aura longtemps, sinon une muraille de Chine, à tout le moins un écran du Japon, entre le monde qui se respecte et les gens
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de théâtre, même les plus considérés. Là-bas, il suffit que les acteurs aient de la tenue pour être admis dans les salons.
]\jme Allan avait tout ce qu'il fallait pour y être fêtée. Outre que ses mœurs étaient irréprochables, elle avait les qualités de cœur et d'esprit qui forcent la considération et la sympathie. Au théâtre, elle était bonne camarade,sans morgue et sans jalousie aucune. Dans le monde elle se comportait comme une grande dame, et plus d'une princesse l'honora de son amitié. Tous les témoignages en font foi, et personne n'en sera surpris après avoir lu ce qui va suivre. J'ai la bonne fortune, en effet, de posséder sa correspondance. Elle m'a été confiée par la meilleure et la plus fidèle de ses amies, la fille même de Samson, qu'elle regarda toujours comme son maître, quoiqu'elle n'ait pas été son élève. Bien avant son départ pour Saint- Pétersbourg, M™<î Allan était en relations suivies et tout à fait intimes avec M°ie Samson-Toussaint. Pendant son séjour en Russie, qui ne dura pas moins de dix ans, c'est elle qui fut sa confidente. Que M™*^ Samson-Toussaint reçoive donc ici l'hommage de ma gratitude. En me permettant d'écrire pour la première fois l'histoire exacte des rapports de M'"® Allan avec Alfred de Musset, elle a rendu à l'histoire littéraire un service signalé dont tout le monde lui sera reconnaissant.
J'ai dit que M'"'' Allan-Despréaux était bien en cour et bonne camarade. On en jugera par la lettre suivante, sorte de journal qu'elle adressait à son amie, sous la date du 25 décembre i84o :
« Saint-Pétersbourg.
« Mes chers Samsons et Samsonnes ainsi que Jolli-
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vet (i); je profite comme dit c't'autre de roccasion de la poste et aussi d'un moment de répit pour vous écrire. Si cela ne m'arrive pas plus souvent, c'est que je voudrais toujours vous envoyer des volumes et qu'en réalité je n'en ai pas le temps. Quand je me mets à mon bureau, j'ai trente-six mille choses à vous dire, je commence une lettre, on vient me dérang-er, l'occasion échappe, je ne la retrouve que quinze jours après, je déchire ce qui n'est plus à l'ordre du jour et je recommence sur nouveaux frais. Voici la troisième lettre que j'entame; pour celle-ci, je jure que je ne me coucherai pas qu'elle soit cachetée et partie. Ce qui m'enchante, c'est que dans un mois commencera le grand carême! Sept semaines de farniente 1 c'est là que vous allez être tous assassinés de ma prose; puis l'été, on est bien moins occupé que dans ce moment où l'on monte trois pièces nouvelles tous les douze jours. Pour commencer ma chronique, je vous dirai qu'Allan vient d'avoir son bénéfice qui a été superbe. C'est sa plus belle recette depuis que nous sommes ici : il a reçu un beau cadeau. On donnait la Grand'- Mère : pièce et actrice ont eu un grand succès. Quand j'ai été déshabillée, l'Impératrice m'a fait demander dans sa loge, faveur dont elle est très avare et qu'elle n'accorde qu'à M™® Taglioni et moi. Vous pensez bien que puisqu'elle me faisait venir, c'était pour me dire des choses obligeantes. Enfin, Elle et l'Empereur (2) m'ont on ne peut plus choyée. Nous avons joué il y a un mois l'Ecole des Journalistes, de M"^^ de Girar-
(i) Ce Jollivet était un boa ami de Samson, architecte de son état, et grand amateur de théâtre, qui passait presque toutes ses soirées à la Comédie-Française et dessina plus d'un costume pour Rachel.
(2) L'empereur, c'était Nicolas, fils de Paul I"; l'impératrice, Louise- Charlotle de Prusse, fille de la belle et malheureuse Louise.
Madame Allan-Despréaux
d'après la litliographie originale de Grévidon
MADAMB ALLAN-DESPRÉAUX l6l
din ; depuis que je suis à Pëtersbourg', je n'ai jamais vu de chute aussi éclatante, ce qui m'a enchantée, car c'était bien à contre-cœur que je jouais dedans. Vous ne pouvez vous fig-urer combien il est humiliant quand on est à l'étrang-er d'avoir à représenter son pays sous des couleurs aussi odieuses (i). Notre ambassadeur était fort mécontent et s'est beaucoup plaint. Cela a amené, à propos du Verre cVeaii, une suite de démarches qui donnent encore plus d'éclat à la pièce et la font désirer comme du fruit défendu ; moi, cela m.'arrange à merveille, car je dois la donner pour mon bénéfice, et les émotions qu'elle soulève d'avance me promettent une recette mirifique. Lorsque la brochure est arrivée, le directeur n'a pas osé, n'a pas voulu prendre sur lui, etc. ; il a donné la brochure au ministre, qui, après avoir lu, n'a pas voulu prendre sur lui, n'a pas osé, etc. Son Excellence a remis la pièce aux mains de l'Impératrice; c'était précisément le soir où Sa Majesté me faisait venir dans sa loge. En voyant le couple impérial si aimable et si bien disposé, j'ai osé, et j'ai pris sur moi de leur demander la pièce tout simplement. Ils m'ont bien promis d'y mettre toute la bonne volonté possible. Enfin l'Empereur lit ce fameux Verre (Teau et ne voit aucun inconvénient à le faire représenter; mais, comme il se souvient que M. de Barante a été fort choqué de l'Ecole des Jour' nalistes. Sa Majesté envoie la brochure au marquis de Clanricarde, ambassadeur d'Angleterre, en le priant
(i) M"»« Allaa ne laissait pas que d'être « cocardière ». Quand furent ranienées les cendres de Napoléon, elle écrivait à M""' 5^a. ;. son-Toussaint : « J'ai reçu une lettre deM™= Firmin qui me parle de la cérémonie napoléonienne, en ajoutant que c'a été un des beaux jours de sa vie. Pour moi, j'enraçeais d'être enfermée ici comme un ours dans sa cage. Etre contemporaine de cela et ne pas l'avoir vu ! ! ! C'est aussi par trop bisquant. » [Lettre inédile)
d'en faire la lecture et de bien voir si rien ne blesse la susceptibilité britannique. Mjlord prend connaissance des actes et répond que c'est charmant, délicieux ! c'est tout Scribe! c'est-à-dire amusant, spirituel, etc., mais!... Il me paraît convenable que le ministre des affaires étrang-ères donne son adhésion. Voilà donc la pauvre brochure qui reprend sa route et qni arrive chez le comte Nesselrode, grand diplomate, dit-on, et grand gourmand; il a inventé un pudding qui porte son nom, cela fait honneur à la diplomatie.
« Revenons au Verre d'eau. Son Excellence approuve la représentation, sauf un passage qu'on devra supprimer et qui, je crois, traite de la force brutale. Vous croyez peut-être que c'est fini? Du tout, il faut à présent que la censure sanctionne ces trois permissions suprêmes, et voilà où j'en suis. Je n'ai jamais rien vu de si cahoté ! Enfin j'espère! Du reste, ce sera fort mal joué, vu qu'il faut monter cela en huit jours... Ensuite nous sommes dans un dénuement complet de duchesse de Marlborough, et de bien d'autres choses encore. J'en suis désolée, mais il n'y a rien à y faire. Passons à d'autres tableaux... »
C'est le moment d'ouvrir une parenthèse et d'éclairer un peu la première partie de cette lettre. Je ne m'étonne pas que V Ecole du Journalisme ait scandalisé M""^ Allan, notre ambassadeur et le public ami de la France; mais je suis surpris que le directeur du théâtre Michel ait eu l'idée de monter cette pièce. Evidemment, il ne l'avait pas lue ; en tout cas, il ignorait le bruit qu'elle avait fait avant même d'être mise à la scène. Sainte-Beuve, qui ne laissait rien échapper, écrivait là-dessus à Juste Olivier, le 26 novembre 18:^9 :
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« Madame Delphine (Gay) Girardin a lu avant-hier chez elle une comédie en vers, déjà lue aux Français, dirigée contre M. Thiers et son mariage. C'est une revanche. Elle s'est dit : « On m'attaque, où sont les purs? » Et, en Romaine, elle a porté la guerre à Carthage; tout y est : la belle-mère, les frères, les sœurs; à la fin, M. Thiers, il est vrai, sort blanc comme neige; et cela s'intitule : l'Ecole du Journalisme., c'est-à-dire de la calomnie. Le piquant est qu'elle avait deux cents personnes et tous les journalistes, qui faisaient la grimace, mais n'avaient pas résisté à l'hameçon. D'ailleurs, des gens graves aussi : M. Ballanche y éLait (i). »
M™® Allan continuait ainsi :
« ler janvier i84i.
« Malgré la date de ma lettre et le serment qu'elle renferme, vous voyez que je n'ai pu la continuer comme je le voulais ; je n'ai été interrompue qu'une vingtaine de fois, ce qui est peu, mais je n'en démordrai pas, et dussé-je ne vous envoyer ceci que dans un mois, cela partira. J'allais oublier de vous dire que j'ai joué cet hiver les Fausses Confidences avec un beau succès (pour ici), car à Paris je n'aurais jamais osé. Depuis que je joue la comédie, je n'ai jamais eu aussi peur. La figure de mademoiselle Mars dansait devant moi, et le son de sa voix me bourdonnait dans les oreilles. J'étais en plein cauchemar, et je puis dire que je ne sais ce que j'ai fait. Je ne voulais pas tomber dans l'imitation, et, d'un autre côté, on ne peut rien inventer de mieux que ce que j'ai admiré
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M, et J/™« Juste Olivier.
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si souvent et qui, malgré moi, était resté dans mes oreilles. Il paraît néanmoins que je m'en suis tirée, car j'ai été rappelée après la sortie du second acte (ce qui est toujours une marque de grand succès), puis à la fin, cela va sans dire. Le lendemain, M. de Barante m'a envoyé ses compliments et notre nouveau secrétaire d'ambassade, Casimir Périer (i), est venu lui-même me les apporter. Nous avons joué la pièce une seconde fois, et j'étais plus à mon aise, la peur était passée et j'ai pu me rendre compte de ce que je faisais. J'ai été contente de moi (pour Pétersbourg-). Leurs Majestés rentraient en ville ce jourlà et sont venues le soir; mais noire directeur, qui a horreur de l'ancien répertoire, nous a fait un tour charmant: il nous a fait commencer le spectacle, et cela avant Vheiire. L'Impératrice vient toujours tard, et la haute société aussi; pendant toute la première moitié de la pièce on entrait et on n'entendait pas. Vous savez que les Fausses Confidences demandent à être écoutées avec calme ; à plus forte raison quand on joue devant un public étrang'er qui comprend plutôt l'action que l'analyse des sentiments. Il est résulté de cela qu'on a perdu beaucoup de choses et que l'ensemble de la pièce a fait moins d'effet.
« Depuis, le Directeur a toujours évité de la redonner et j'ig-nore si nous la rejouerons. Elle a cependant beaucoup plu à l'Impératrice surlout qui aime l'ancien répertoire, et la preuve c'est qu'hier elle m'a fait demander de lui jouer la Gageure imprévue. Je suis
(r) M. Casimir-Périer était le fils aîné de l'aucicn président du Conseil, mort du choléra en iSSa.et le père du futur prcsideni de la République.
MADAME ALLAN-DESPREALX
bien certaine qu'il en sera de cette pièce comme de l'autre, et que S. E. le Directeur y mettra tous les obstacles possibles. Il ne faut pas omettre que les Fausses Confidences ont été assez mal jouées. Dubois avait l'air d'un bon vieillard très paterne qui a fait sauter Araminthe sur ses g-enoux, quand elle était petite; le comte avait des poses de polichinelle; madame Armante était, comme à l'Académie, détestée et détestable. Marton était représenté par Alexandrine, qui a l'air d'avoir quinze ans; figure, manières, organe, intelligence, tout chez elle est enfantin. M. Remy ne savait pas un mot de son rôle. Eh bien, tout était assez passable. Pour Dorante, je n'ai pas à m'en plaindre : c'était Allan à qui j'avais commandé la manœuvre. Il n'est pas convenable pour le rôle, mais au moins son intelligence et sa confiance en moi ont composé ce qui lui manque de beauté pour représenter un pareil Adonis. »
Si M'^3 Mars avait pu lire cette lettre, nul doute qu'elle eût été ravie de la sainte frayeur qu'elle inspirait à son ancien petit page. Mais les temps étaient proches où quelqu'un d autorisé dirait de M'"® Allan après l'avoir vue dans le Caprice:
« Elle emporta le succès par des qualités inconnues à mademoiselle Mars elle-même et à l'école de mademoiselle Mars; je veux dire un côté de fantaisie, un imprévu de gaieté, une audace de vérité dans l'intonation et le geste qui ont préparé l'école moderne (i).»
Tant il est vrai que pour réussir au théâtre, quand on a reçu le don, il suffit de placer très haut son idéal.
Nous savons ce que M^^= Allan pensait de M*^*^ Mars,
(i) Legouvé : Souvenirs.
nous allons voir à présent ce qu'elle pensait de Rachel: « Il est bien temps que je vous parle d'autre chose que de moi. La grande nouvelle, depuis huit jours, est que nous pourrions bien avoir Rachel en représentation. Gela émeut tout le monde, et moi principalement, qui serais si heureuse de la voir dans tous ses rôles. Je crains bien que cela ne puisse pas s'arrang-er, car cela dépendra beaucoup de l'Empereur, et il déteste la Irag-édie. A mon retour, lorsque j'ai vu pour la première fois Sa Majesté, Elle me fit beaucoup de questions sur mon voyage et sur ce que j'avais vu à Paris. Je lui parlai tout de suite de Rachel. L'Empereur me demanda si, en effet, elle était aussi étonnante qu'on le disait. Vous savez ce que je pense d'elle, aussi vous devinez ma réponse. Mais en apprenant qu'elle jouait la tragédie, l'intérêt de Sa Majesté cessa tout à coup. Depuis longtemps déjà, je savais qu'il n'aimait point le genre sérieux. Il m'a dit plusieurs fois que dans son Etat il avait trop souvent à s'occuper de choses tristes ou graves pour venir chercher des émotions de ce genre au théâtre; qu'alors le spectacle est pour lui une fatigue et non un délassement. Il n'aime ni la musique ni la poésie. Voilà ce qui me fait penser qu'il ne sera pas empressé de faire venir une tragédienne : la comtesse Vorontzolf et quelques autres grandes dames qui ont vu Piachel cet été tâchent de persuader Sa Majesté qu'Elîe aimera beaucoup notre Melpomène quand elle l'aura vue. Je ne sais si ces dames réussiront ; pour ma part, je le souhaite vivement pour trois raisons: la première est celle de la voir jouer; la seconde est de pouvoir faire plus ample connaissance, et cette seconde raison me mène tout naturellement à la troisième, qui est de pou-
M.VDAMK ALLAN-DESPI'.ÉAUX 167
voir parler de vous tous, et cela avec une personne que vous aimez et qui vous aime aussi beaucoup. Il n'est pas possible que je ne me lie pas avec cette personne quand nous nous trouverons ensemble; nous sympathisons trop toutes dans le choix de nos amis pour qu'il n'y ait pas rapprochement entre nous. Mademoiselle Bourbier m'a dit, il y a une quinzaine de jours, qu'elle venait de recevoir une lettre d'une amie de votre théâtre (je pense que c'est d'Anaïs), et qu'on lui apprenait là-dedans que vous étiez, vous, Joseph- Isidore Samson, brouillé de nouveau avec Rachel. J'attends que vous me confirmiez cette nouvelle pour y croire. Je ne vois pas trop quel serait le sujet d'une rupture entre vous, il n'y avait que les parents pour l'amener et, à cet égard, le plus fort était fait; d'ailleurs ce n'est pas sa faute si elle a des parents !... Et, mais peut-être n'était-ce qu'un peu de froid et êtesvous déjà raccommodés : il me tarde de savoir à quoi m'en tenir là-dessus. Je serais vraiment fâchée que Rachel se fût mal conduite avec Samson, et cela m'étonnerait, car elle m'a parlé de lui avec tant d'amitié et de reconnaissance, et cela m'a paru de sa part si sincère, venant si bien du cœur, que j'espère bien qu'elle réparera ses torts si elle en a.
« D'un autre côté, mon cher Samson a quelquefois l'épiderrae bien sensible ! (pour le coup il va me dire que je me mêle de ce qui ne me reg-arde pas) mais comme il est très bon, quand il a un peu affligé ses amis par sa bouderie, il leur rouvre bien vite son cœur; et c'est là-dessus que je compte pour la jeune brebis égarée. En attendant que vous me répondiez là-dessus, voici une commission pour elle, ou plutôt pour Jollivet, au sujet de l'étoffe turque. J'ai cherché
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et n'ai jusqu'à présent point trouvé la disposition demandée. Il n'y a que des fonds de couleur cramoisie ou bleu de roi en soie très épaisse et brochée ou semée de palmes or et couleur mêlées. Les palmes, comme la moitié de ma main. C'est à la foire de Nijni- Novg-orod qu'on achète de ces choses-là, et c'est à huit cents verstes d'ici. Cependant quelquefois les marchands turcs d'ici en ont. Je ne me découragerai pas, et comme je suppose que Roxane n'est pas pressée, nous attendrons une meilleure occasion (i). »
N'est-ce pas que tout cela est amusant et donne bien l'idée du caractère enjoué de M'"^ Allan et de la qualité de son esprit? Auguste Villemot, parlant d'elle un jour (2), disait qu'elle avait « un esprit redouté parce qu'elle avait peu d'indulgence pour les bêtes! » Etait-elle vraiment si redoutable? M"'^ Samson-Toussaint, en qui je me plais à la retrouver, me dit que, tout en étant railleuse de sa nature, elle savait retenir sa langue. Mais il est bien difficile d'avoir de l'esprit sans y joindre un grain de malice.
Quoi qu'il en soit, voici, brossé par elle, un petit portrait de M™* Pasta qui se recommande par sa touche légère :
« Nous venons d'avoir cet hiver madame Pasta qui a toujours un talent admirable. Je me la rappelais à peine. Elle m'a fait un plaisir excessif : elle a donné trois concerts et a chanté à la cour, tout cela avec beaucoup de succès, mais malheureusement elle est vieille et laide, et ici cela fait beaucoup. Le Russe se
(i) C'est le 23 novembre i838 que Rachel parut dans le rôle de Roxane à la Comédie-Française. Il faut croire qu'elle n'avait pas été satisfaite de son costume, puisqu'elle avait chargé M™« Allan de lui acheter en Russie de quoi le renouveler.
(2) Chronique parisienne du Figaro du 28 février i856.