‹ Alfred de VignyChapitre 104 sur 121 · LETTRE DE LORD BYRON · texte numérisé non relu

LETTRE DE LORD BYRON

Lord Byron reçut, le lendemain de son mariage, une lettre de M.Davis qui lui demandait comment il se trouvait de sa nuit. è

Il répondit : se

« Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Lel|ii feu rouge éclairait les rideaux cramoisis de mon lit, je w me suis cru en enfer ; j'ai tâté à côté de moi. et j'ai vu ^k que c'était encore pis, en me rappelantque j'étais marié.» ra

Aujourd'hui, cetteanecdocte m'est racontée par M. Hajw^ard, quia retenu dans sa mémoire cette lettre mot pour mot. Elle lui fut communiquée jiar M. Davis.

JOUHNAL d'un poète 4^7

Après avoir biea réfléchi sur la destinée des femmes is tous les temps et chez toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme au lieu de Bonjour : — Pardon ! car les plus forts ont fait la loi.

La chose dont je lui sais le plus gré, ce n'est pas d'avoir écrit les chefs-d'œuvre (ï Athatie,àQ Britannicus, 'd'Esfher, etc., etc. ; c'est de n'avoir laissé de lui, après lui, que ces belles trag-édies et pas une platitude de irconstance, comme firent (Corneille même et Molière. Pas un madrig-al honteux, pas une fadeur ; mais, au :on traire, de graves leçons comme :

Rois, craignez la caiomuie, etc., etc.

-MES VISITES A L'ACADÉMIE ROYER-COLLAllD

Dimanche, 3o janvier 1842.

En descendant de voiture, j'ai fait porter ma carte ie visite à M. Royer-Collard par une femme qui était eule dans l'antichambre. Presque à l'instant est venu n pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la ête charg-ée d'une vieille perruque noire, et enveloppé e la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au ol du Lég-ataire universel.

Voici mot pour mot notie conversation :

(Il était debout et appuyé à demi contre le mur.)

R.-C. — Monsieur, je vous demande bien pardon,

mais je suis en aft'aire, et ne puis avoii' Ihouneur d( vous recevoir ; j'ai là mon médecin.

A. DE V. — Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul, et je reviendrai.

R.-C. — Monsieur, si c'est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite

A. de V. — Et moi, monsieur, comme reçue, si vous voulez ; mais j'aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.

R.-G. — Mon opinion est que vous n'avez pas de

chances... (Avec un certain air qu'il veut rendre ironique et insolent.) Chances ! N'est-ce pas comme cela qu'on parle à présent?

A. DE V. — Je ne sais pas comment on parle à présent ; je sais seulement comment je parle^ et comment vous parlez dans ce moment-ci.

R.-C. — D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vousmême quels sont vos ouvrages.

A. DE V. — Vous ne le saurezjamaisde moi-même, si vous ne le savez déjà par la voix publique. — Ne vous est-il jamais arrivé de lii^e les journaux ?

R.-C. — Jamais.

A. DE V. — Et, comme vous n'allez jamais au théâtre, i les pièces jouées un an ou deux ans de suite aux Fran- i çais et les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus ? ,

R.-C. — Oui, monsieur : je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans ; je l'ai déjà dit à un autre. (11 voulait parler de Victor Hugo.)

A. DE V., prenant son manteau pour sortir et le jetant ncg-li- '] gemment sur son épaule. — Dès lors, monsieur, comment i pouvez-vous donner votre voix, si ce n'est d'après l'o- c pinion d'un autre ?

R.-C, interdit et s'enveloppant dans sa robe de malade imagi-

JOURNAL d'un poète 4^9

naire. —Je la donne, je la donne... Je vais aux élections ; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin.

A. DE V. — L'Académie doit être suprise qu'on donne sa voix sur des œuvres qu'on n'a pas lues.

R.-C. — Oh ! l'Académie, elle est bonne personne, elle, très bonne, très bonne. Je l'ai déjà dit à d'autres, je suis dans un àg-e où 1 on ne lit plus, mais où Ton relit les anciens ouvrages.

A. DE V. — Puisque vous ne lisez pas. vous écrivez sans doute beaucoup ?

R.-C. — Je n'écris pas non plus, je relis.

A. DE V. — J'en suis fâché, je pourrais vous lire.

R.-C. — Je relis, je relis.

A. DE V. — Mais vous ne savez pas s'il n'y a pas des ouvrages modernes bons à relire, ayant pris cette coutume de ne rien lire.

R.-C, assez mal à l'aise. — Oh ! c'est possible, monsieur, c'est vraiment très possible.

A. DE V., marchant vers la porte et mettant son manteau. — ■Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambre pour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps ; j'ai peu l'habitude de cette chambie-là.

R.-C. — Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir.

A. DE V. — N'importe, monsieur, c'est une fois pour toutes. Vous n'attendez pas, je pense, que je vous fasse connaître mes oeuvres : vous les découvrirez dans votre quartier, ou en Russie, dans les traductions russes ou allemandes, sans que je vous dise : « Mes enfants sont charmants », comme le hibou de La Fontaine.

(Ici, Alfred de Vig-nj' ouvre la porte, Royer-Collard le suivant toujours.)

4(io ALFRED DE VIGNY ^

R.-C, pour revenir sur ses paroles. — Eh ! mais je crois qu'il y aura deux élections.

A. DE V. — Monsieur, je n'en sais absolument rien.

R.-G. — Si vous ne le savez pas, comment le saurais-je ?

A. DE V. — Parce que vous êtes de l'Académie et que je n'en suis pas ; je sais seulement que je me présente au fauteuil de M. Frayssinous.

R.-C. — Et quelles autres personnes ?

A. DE V. — Je n'en sais rien, monsieur, et ne dois pas le savoir.

(Ici, il lui tourne le dos, remet son chapeau et sort sans le saluer ; tandis que Boy er-Col lard reste tenant la porte et disant : « Monsieur, f ai bien l'honneur de vous saluer. »)

Vieillard aig^ri de se voir oublié, après avoir eu son jour de célébrité .

Jusqu'ici, plusieurs académiciens me donnent une bonne comédie; ils ne l'écriraient pas si bien qu'ils me la jouent sans le savoir.

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