‹ Alfred de VignyChapitre 105 sur 121 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

.3 mai.

Il était seul à écrire dans son cabinet, onze heures du matin.

J'ai été frappé, en le revoyant, de son attitude infirme; il était juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaire d'où ses pieds ne touchaient pas la terre et pendaient à quatre pouces dç distance. Ses jambes fort courtes, ses épaules hautes et la droite très g-rosse, sa tête énorme et son nez long- et pointu ; — ses manières pleines de bonne grâce du monde.

« Eh bien, monsieur, m'a-t-il dit, vous vous présentez

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pour l'Académie? Vous êtes le plus beau nom d'à présent,vous avez réussi dans tous les genres et vous êtes leseulavant des succès aussi sûrs, de poème, de théâtre et de livres historiques et de philosophie. Votre place est à l'Académie et vous devez y être un jour, et un jour prochain. »

Ici, j'ai pris la parole.

« Ce jour-là, monsieur, lui ai-je dit, serait peut-être déjà arrivé, si j'avais voulu me présenter, et j'en ai été vivement sollicité par des hommes qui ne sont pas les moins célèbres de l'Académie. Mais, ici, j'aurais trouvé quelque convenance à remplacer monseig-neur d'Hermopolis; j'aurais aimé à parler de sa vie, et je l'aurais fait avec sympathie, moi qui n'ai servi que sous la cocarde blanche. Je ne sais s'il conviendra bien que cet élog-e soit fait par M. Pasquier, qui n'a cessé de le combattre et de le poursuivre. »

Il dansait sur son petit fauteuil et croisait ses petites jambes sous sa chaise. II roug"issait comme un enfant, visiblement très embarrassé.

« Eh! monsieur, m'a-t-il dit, vous avez bien raison, M. Pasquier n'a rien que d'hostile à cette mémoire-là. M. Pasquier n'a rien de commun avec les lettres; mais je le connais depuis quarante ans, il voit souvent madame de Chateaubriand, il est fort aimable avec nous. »

Puis, en soui'iant :

« D'ailleurs, autrefois, il m'a fait exiler, on n'oublie pas de ces services-là.

— Il est généreux d'oublier, lui ai-je dit,

— Oh! j'y tiens peu. et je n'irais pas à cette élection, si je ne devais pas voter pour le second fauteuil en même temps et mon pauvre Ballanche; il y a soixante ans que je connais Ballanche.

— Je conçois et je connais votre amitié, dis-je; mais

la meilleure façon de lui assurer le second fauteuil est de ne pas nommer M. Pasquier au premier.

— Je crois, monsieur, reprit-il, que vous causerez une lutte très long-ue et très obstinée dans l'Académie. — J'irai, et nous verrons dans le combat ce qui peut arriver. Je ne dis pas qu'il y ait dans le combat telle combinaison possible qui amène des chances pour vous ; — d'ailleurs, je vous donne ma parole pour toutes les élections futures ; vous êtes, je le répète, le plus beau nom actuel.

— Monsieur, je ne bois à la mort de personne, et j'espère que, d'ici à vingt ans, il n'y aura plus une place vacante.

— Vous pourriez l'attendre, vous; mais nous?... » Ici, il a pris son bras droit de sa main g-auche et s'est

tordu douloureusement sur son fauteuil ; ce bras droit était paralysé et il le soulevait avec l'autre bras. .En ce moment, avec son dos voûté et son air morose, il me rappela Kean lorsqu'il jouait cette scène de Shakspeare où Richard III gémit de ce qu'une sorcière a jeté un sort sur son bras.

« Nous avons trop vécu; les hommes de mon âge doivent vous faire place, messieurs, c'est juste; nous devons disparaître de la scène, nous l'avons occupée trop longtemps. Je suis prêt, je suis tout prêt, moi; la Providence n'a qu'à ordonner.

— Eh! grand Dieu! monsieur, lui ai-je dit, qu'il n'y ait plutôt plus d'Académie que de voir un homme comme vous regardé de côté par ceux qui épient sa place. ))

Il s'est calmé et a souri de nouveau ; je me levai en lui répétant que je me contentais de la promesse qu'il me donnait pour les places à venir, que j'espérais qu'elles tarderaient et que je les attendrais fort patiemment. —

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Il m'a reconduit en me répétant qu'on ne savait pas ce que la lutte amènerait, qu'il irait et qu'il me répétait sa parole.

17 mars.

Condamné par la mort de Roger à recommencer mes visites, le mal de cœur me prend au moment d'écrire tout ce qui m'est dit de niais et de ridicule.

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