BIOGRAPHIE EXTRAIT DU JOURNAL D UN POÈTE
23 décembre i83i.
Naître sans fortune est le plus çrand des maux. On ne s'en tire jamais dans cette société basée sur l'or.
Je suis le dernier fils d'une famille très riche. — Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept ans, et s:ai et plein de srràces, de manières. — On m'élève bien. On développe le sentiment des arts que j'avais apporté au monde. — J'eus, pendant tout le temps de l'Empire, le cœur ému, en voyant l'empereur, du désir d'aller à l'armée. .Mais il faut avoir l'àg'e; d'ailleurs, le 2,"rand homme est détesté; on éloisjne de lui mes idées, autant qu'il se peut. — Vient la Restauration. — Je m'arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocarde blanche au chapeau, m'unir à tous les royalistes qui s'annonçaient faiblement. — J'entre rlans les compas^nies routes à i;rands frais. — Un cheval me casse la jambe Boitant et à peine ffuéri, je pris la déroute de Louis XVIII jusqu'à Béthune. toujours à l'arrière-garde et en tace des lanciers de Bonaparte. — En 1813, dans la srarde royale, après un mois dans la liffne. J'attends neuf ans que l'ancienneté me fasse capitaine. — J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poète, triple titre à la défaveur. — Je me marie après quatorze ans de services et ennuyé du plat service de paix. — On vient de faire sans moi une révolution dont
IfgS ALFRED DE VIGNY
les principes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé,je regarde et j'attends,* dévoué seulement au pays dorénavant.
3i décembre minuit.
L'année est écoulée. — Je rends grâces au Ciel qui a fait (ju'elle se soit passée comme les autres, sans que rien ait altéré l'indépendance de laon caractère et le sauvage bonheur de ma vie.
Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience, ni contre aucun être vivant ; cette année a été inoffensive comme les autres années de ma vie.