‹ Alfred de VignyChapitre 111 sur 121 · A BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

A BAUDELAIRE

Lundi, 27 janvier 1862.

Depuis le 3o décembre, Monsieur, j'ai été très souffrant et presque toujoui's au lit.

Là je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien de ces F leur s sontipour moi des Fleurs du bien

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et me charment. Combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir imposé ce titre indig-ne de lui, et combien je vous en veux de l'avoir empoisonné par je ne sais quelles émanations du cimetière d'Hamlet. Si votre santé vous permet de venir voir comment je m'y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi, ag, à quatre heures. Vous saurez, vous verrez, vous toucherez, comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c'est avec quel plaisir je lis à d'autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés. Vous m'aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée ; c'était, à mes yeux, une faute, et je vous l'ai dit, mais elle était irréparable. Je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. A présent que vous m'écrivez que ce n'est qu'un projet, je vous conseille de ne pas écrire un mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants.

J'aurai le temps de vous eu dire les raisons très sérieuses, et vous les comprendrez. On se méprend presque toujours sur soi. Sans vous connaître encore, il me semble qu'en beaucoup de choses vous ne vous prenez pas assez au sérieux vous-même.

Ne jetez pas ainsi au hasard votre nom, votre rare talent, vos actions, vos lettres et vos propos; et surtout venite ad me.

A LA VICOMTESSE DU PLESSIS

Paris, jeudi 2 avril i863.

Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre,

chère Alexandrine, c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres que je ne pouvais me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous en disiez, vous n'y preniez point de peine. Vous m'avez écrit comme on continue un dialog-ue avec son danseur, parce que votre police est mal faite et qu'on vous a mal rendu compte de mon état. On a bien fait et je m'en suis applaudi. Nos usages mauvais veulent que, dans ces cruels et éternels adieux^ faits au milieu des larmes que l'on veut inutilement contenir, les hommes n'aient pas la liberté de s'enfermer avec leur douleur; et rien ne m'a été épargné des affreux détails, des déchirantes dispositions qu'il faut ordonner soi-même. Ou'auriez-vous faitici, vous, femme inutile? Mes parents et mes amis ont été pleins de bonté pour moi ; et tandis que j'étais (comme, hélas! je suis encore) affaibli au point de ne pouvoir me soulever de mon lit sans l'aide de deux personnes, pendant que je me trouvais mal à chaque instant, ils m'ont remplacé dans l'ordonnance des sombres cérémonies à l'ambassade anglaise, et dans son église, et au dernier lieu du repos éternel. — Mais, malgré eux, les hommes froids et blasés sur les deuils, qui sont agents desyoompes funèbres, y audiieni directement à moi recevoir des oi'dres et (selon leur terme hideux) apporter la note, comme le lendemain d'un repas de corps chez un restaurateur. — On les a chassés, et du fond de mon lit je les ai payés moi-même, après que l'un de mes amis leur a donné une sévère leçon. Mais ce ne sont là que les premières épines de mon martyre.

Je possède à perpétuité un caveau de famille à Montmartre et il a fallu v faire trois sortes de travaux: l'ex-

lumation et l'inhumation nouvelle des cendres de ma nère, creuser plus profondément son caveau dans la erre, former au-dessus un second caveau et y descen- Ire celte chère enfant que, depuis 1825, je préservais de ;e coup trop prévu qui frappe toute sa famille, celle jue je préservais de tout, et pour qui j'avais sacrifié ous mes goûts de voyage, tous les désirs de liberté ou le science, afin de me vouer à son salut comme une nère à sa fille, toujours garde-malade et inquiet nuit et our, mais lui épargnant toutes les peines de la vie, les >révoyances nécessaires des affaires. J'étais récompensé »ar une sorte de joie secrète de l'avoir sauvée chaque oir, après l'avoir vue en péril presque chaque matin. >Iais, hélas! cette fois je suis vaincu. Je semblais prêt à tre guéri, je la pouvais conduire au Bois de Boulo- [•ne. Elle en venait avec moi et l'une de ses femmes, gaie t ayant vu avec moi l'essai d'un ballon. Mais tout à oup paralysée, elle dut être portée sur l'escalier, et ce ut la dernière fois qu'elle le monta. La rapidité de l'ataque fut inexorable; mon médecin et le docteur Crueilhier y épuisèrent tous les secours de leur science ; et ans un moment d'espérance, mais heureusement sans louleur, cette âme si pure et si bonne me quitta en me lisant: Mon bon Alfred, je ne soujfre pas. — Seule t dernière consolation.

Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il l'y a pas depuis cette nuit-là de martyre comparable u mien. Une rechute profonde, accablante, dans cette 'astralgie m'a saisi tout entier et mes nerfs sont fraplés cruellement, Voici ma vie. Affaibli comme vous le ^vez par cette vie de prisonnier, car depuis deux ans ! ne suis pas sorti et ne peux marcher, j'ai toutes Les uiis une insomnie qui me condamne à compter tous s coups de ma pendule. Les maladies sans fièvre sont

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les plus long-ues, disent les médecins : je l'éprouve, et même dans ces horribles tourments je n'ai point de fièvre. J'allume mes bougies et j'écris, mes yeux en sont brûlés. Je les éteins ; reviennent les souvenirs i"écents et sombres; et les larmes, que j'ai la force de cacher aux vivants dans la journée, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour. On m'apporte ma seule nourriture, une coupe de lait chaud et, par une étrange régularité de la nature qui veut vivre en dépit de tout, je dors l^onv une heure et demie. C'est mon seul sommeil. J'en sors moins malade, en ce moment, et il me donne assez de force pour vous écrire.

Mais autre chose est survenu en moi. Après une vie toujours active, une immobilité de deux ans a altéré ma constitution et tous les jours mes jambes sont gonflées, et je ne peux ni me lever d'un fauteuil, ni marcher dans la chambre sans le soutien de deux personnes. Les frictions de toute sorte n'y ont rien fait, et aujourd'hui môme je suis dans le même état.

Vers trois heures, on me lève. Je cherche alors à recevoir mes parents et à leur paraître guéri ; mais ces efforts-là me font mal presque toujours. Cependant il me semble que j'ai quelquefois réussi, car vous me paraissez très rassurée et vous m'écrivez, en folâtrant, que c'est pour ne reparaître que tel que j'étais que je reste chez moi. Cependant je dois croire qu'en d'autres récits mes parents sont moins optimistes, car nous avons des cousines pieuses qui ont multiplié près de moi les amulettes, les médailles de la Vierge immaculée, et même "" des saintes amoureuses comme Madame de Chantai.

Le pauvre archevêque de Paris (que ces médailles n'ont malheureusement pas sauvé) m'est venu voir trois fois, comme, depuis, l'évêque d'Orléans et un certain nombred'abbés que je vous décrirai plus tard, ainsi que

lleurs rapports avec moi, en grand détail et vérité historique.

Voilà, ma chère amie, l'état des choses. Comment le Iroiivez-vous?

A présent je ne puis avoir de volonté sut ce que vous Ferez de voyag-e, si vous ne m'écrivez d'abord ce qu'il /ous est permis de faire dans votre position.

Pour combien de temps pouvez-vous habiter Paris ? Madame de Croy vous loge-t-elle chez elle pendant votre séjour ? Aurez-vous dans l'été une autre occasion de ■evenir à Paris? Quels sont ces projets que vous me 'aisiez sous-entendre dans votre première lettre? Vous )araissent-ils praticables à présent? Vous savez mon état, uffez vous-même.

Si vous veniez à présent, vous n'auriez rien à faire [ui me fût utile comme vous l'offriez, et comme les lommes seuls de notre famille l'ont pu faire; et pour noi ce serait un supplice de Tantale que de ne vous voir ^ue peu d'instants dans la journée, de trois heures à six eures du soir, troublé sans cesse par des visites que les iens du sang rendent inviolalVies, qui entrent à tout loment, restent long'temps, questionnent sans cesse, lettent la victime sur le sellette, observent, épilog-uent, huchotent, font parler les domestiques tout bas, et se lêlent de tout.

Cependant, il serait possible dans la soirée de s'y érober, mais trop rarement, et à l'heure où il faut que Dmmencent les frictions ordonnées, et où il faut ussi que je sois péniblement porté dans ce lit qui ne onnaît plus le sommeil.

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