‹ Alfred de VignyChapitre 116 sur 121 · FRAGMENTS DE MEMOIRES · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DE MEMOIRES

Ma vie a été jusqu'ici très simple à l'extérieur, et, en apparence, presque immobile, mais pleine d'agitations violentes et sombres, éternellement dissimulées sous un visage paisible. Le seul signe auquel un homme attentit'ait pu distinguer mes souffrances est la distraction causée par elles, lorsque leur aiguillon devient trop pressant. Cette distraction a souvent été pénible, et elle est cause de cette demande que vous me laites de vous rendre compte des plus secrets détails de ma vie. Je suis très heureux que vous les exigiez de moi. puisque, par là, vous m'allez forcer à me rendre compte de moi-même en recueillant avec soin dans ma mémoire tous ces faits qui n'intéressent que ceux dont on est aimé tendrement.

Je suis né en 1797, le 27 mars, trois ans avant le siècle. C'était l'an V de la République, le mois de l'année où Bona-

(i) A la place de M. Etienne.

parte ouvrait sa sixième campasfne d'Italie, qui se termina par le traité de Campo-Formio.

Je me sens honteux de parler d'un si petit événement que ma naissance, en comparaison de ces grandes actions qui se passèrent; mais ce petit événement est quelque chose pour vous et pour moi.

Ce fut tout pour mon père et ma mère, qui furent consolés par ma vie de la mort de mes trois frères.

Je sais qu'ils s'appelaient Léon, Adolphe, Emmanuel, et que celui qui vécut le plus longtemps parvint jusqu'à l'âge de deux ans. Je ne les vis même pas ; on m'apprit qu'il y avait au ciel trois anges qui priaient pour moi. Je le crus dans la première enfance et, ces trois noms, je ne les prononce pas sans attendrissement.

^ J'ai beaucoup de mémoire, et surtout celle des yeux ; ce qui s est peint dans un de mes res^ards, quelque passager qu'il soit, ne s'efface plus de ma vie. Tous les tableaux de ma plus petite enfance sont devant ma vue encore aussi vifs et aussi colores que lorsqu'ils m'apparurent.

J'avais dix-huit mois, m'a-t-on dit, lorsqu'on m'apporta de Loches à Pans ; aussi n'ai-je, comme vous pensez, aucun souvenir de Loches que par l'histoire de cette jolie petite ville et par des tableaux qui la représentent. Je dois vous dire, avant d'arriver au temps où mes yeux se sont ouverts, par quel hasard je suis né là et de que^l sang je suis né.

Mon père était le cadet de douze enfants, et mon grand-père (M. Guy- Victor de Vigny) un des meilleurs gentilshommes et des plus riches propriétaires de la Beauce.

Ses terres, dont je n'ai en ma possession que les noms écrits sur ma généalogie, y sont inscrites ainsi, après son nom •

Seigneur du Tronchet, de Moncharville, des deux Emerville, [si/, Frêne, Jonvilh-, Folleuille, Gravelle et autres lieux.

J'ai habité le Tronchet et visité Gravelle (en Beauce). Cette dernière terre, achetée d'abord, dans la Révolution de 1789, par un homme d'aff^aires qui, je crois, la pava en assignats, a ete. depuis, rachetée un million par M. Laîfite (le banquier) C est une des plus ravissantes habitations qu'on puisse voir.* Je me la rappelle parfaitement. quoi.|ue ne l'avant visitée quune heure, il y a aujourd'hui vingt-quatre ans.'

C'est un château carré, bàfi en pierres de taille, au milieu de la plus hmpide et la moins connue des rivières, uni à la terre par deuxpetits ponts volants. On y arrive par une lon«rue

et ombreuse allée de vieux chênes sablée d'un bout à l'autre ; et de chaque fenêtre du château, on voit des coteaux et des • jdaines dont chaque pouce est fécond, et de belles eaux où un double moulin travaille éternellement.

Le Trouchet est d'une nature plus sévère. J'aurai quelques occasion de vous eu parler.

Comme, dès que je sus lire, on me montra ma généalogie et mes parchemins que j'ai encore en portefeuille, j'appris que mes pères avaient, longtemps avant Charles IX, un rang élevé dans l'Etat ; car le plus ancien de ces parchemins est uù titre donné par Charles IX à :

Notre cher et bien-aimé François de Vignij, pour les louables et rerommandablès services faits à nos prédécesseurs Roijs et à Nous en plusieurs charges honorables et importantes où il a été employé pour le bien de notre service et de tout le royaume, mesme derant les troubles d'iceluy, pour Jouir des franchises et prérogatives, et à ce titre posséder tous fiefs, et possessiDUS nobles, etc., i5jo.

Cette première vue me donna assez d'amitié pour les Valois, dont je me crus personnellement l'obligé, et j'eus, comme un enfant que j'étais, plus d'attachement pour eux que pour les Bourbons, ayant remarqué que, depuis 1.570, où vivait ce François de Vigny, mon trisaïeul, son fils Etienne de Vigny, puis Jean de Vigny, puis après Cuij- de Vigny, puis enfin Léon de Vigny, mon père, avaient sécu paisiblement et sans ambition dans leurs terres d'Emerville, Moncharville et autres lieu.r, chassant le loup, se mariant et créant des enfants après avoir poussé leurs services militaires justement au grade de capitaine, où ils s'arrétaieni pour se retirer chez eux avec la croix de Saint-Louis, selon la vieille coutume de la noblesse de province. Je vis seulement un brevet de pages de Louis XIV que j'ai encore entre les mains, brevet double donné à Claude-Henry de Vigny et Charles-Henry d'Emerville, mes grands-oncles, dont l'un eut uu régiment ; et il me parut très mal à Louis XIV de ne pas l'avoir poussé avec soin, parce que je voyais plus haut, parmi mes parents, le maréchal de Castelnau et les Rochechouart.

Je ne comprenais pas non plus que le château de Vigny (sur la route de Rouen) ne m'appartînt pas. Rien pourtant n'était plus simple et plus juste.

Le cardinal G. d'Amboise l'avait acheté, en 1554, des Saint-Pol (mes [jarents), famille où cette terre avait passé par alliance. Le connétable Anne de Montmorencv tint cette terre

APPENDICE 5q3

de la ma son d Amboise par ac.,ui.sition (I).Le chancelier de L Hup.tal s y retira et y moiirut en d 568. Ce fut ce ch\feau dont d ht^oavr.r toutes les portes aux assassins. Jem v a S une fois dans ma vie, étant oiticier de la garde royale Le vd âge de Bordeaux de Vigny est sur la r^te eZnhord t l eau en effet, comme le dit son nom. Le château est dans un fond et flanque de quatre grandes tours. Je me souviens que les officiers de mon bataillon, charmés, disaient-ils, Se chez moi, voulurent être reçus par moi, à Vigny, et je leur donnai un assez mauvais déjeuner dans la m'auvaisi aulL'e d^ pauvre v.l âge; assez pauvre moi-même auprès de ce aue deya.en être autrefois les seigneurs du manoir que je rejiïda.s de loui. J avais d.x-neufans, lors de ce déjeuner'de souL lieutenants; jetais rose et blond, marchan à oied sur a grande route a la tête de mes vieux soldats, et si ièr de mon epaulette que je ne l'aurais pas changée contre les tours dZ je n'avais plus que le nom,' pas plul que e n'eu se changé mon repas militaire contre les festins de mes pSes dont k fumée a noirci les vieilles cheminées ' '

Si jamais vous allez à Rouen par cette route, qu'on -iDnelle je crois, <-e//e d'en bas vous verrez ce manoi; îsi^- fieu's environ de Paris. Ce château avait appartenu en dernier Heu au cardinal de Kohan, dont le tombeau est encoredans la cha pelle Le prince Benjamin de Bohan, qui vient de se noyer à • \rr^l%fr'"T' ^«^ Allemagne, en fut le dernier posSe^r n me fit dire d y a trois ans, quil allait vendre XWel m envoya un homme d'affaires allemand pour savoir' s^' ie me présenterais comme ac,|uéreur •'

Je trouvai encore dans mes paperasses une lettre du rni

vetn^r^rBresrl"'-^^" ''^'"-'-'^ - ^^ -es'pérL' goT verneur de Brest, d avoir reçu et proléffé ses fidèles suiefs

le prenait toujours pour une jeune fille ; cel. fit un siuJulieî Ws r/res'""" ' "'" '""■ "" '' P"^ "- "■= « -■ e'iMeur

5o4 ALFRED DE VIGNY

qui rivalisait avec celle d'Angleterre et ]>artageait l'Océan avec elle, avait été conduit dans les prisons de Loches. Sa fille et mon père, que ses blessures rendaient infirme, l'avaient suivi dans sa captivité. C'était un homme grave, savant et spirituel. C'est le ton de l'homme de cour, uni à l'énergie de l'homme de mer.

Ce vieux capitaine de dix vaisseaux que les combats, sous M. d'Orvilliers, avaient respecté, fut tué en un jour dans sa j)rison jiar une lettre de son fds. Cette lettre était datée de Ouiberon . Ce frère de ma mère, cet oncle inconnu de moi, dont j'ai un portrait peint par Girodet, était lieutenant de vaisseau et, blessé au siège d'Auray en débarquant avec M. de Sombreuil, il demandait à son père sa bénédiction, devant être fusillé le lendemain. Son adieu tua son père un jour après que la balle l'eut tué.

Quelque temps après ma naissance, mes parents continuèrent d'habiter à Loches une petite maison retirée qu'ils avaient achetée et qui les abrita pendant la tempête politique; et, comme je vous lai dit, dix-huit mois après ma naissance, sous un ciel plus heureux, ils vinrent habiter Paris.

Paris fut donc presque ma patrie, quoique la Beauce fût la véritable pour moi. Mais Paris avec ses boues, ses pluies et sa poussière, Paris avec sa tristesse bruyante et son éternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurs et de rois, ses pompeux mariages, sespompeuses morts, ses monotones fêtes à lampions et à distributions populaires, avec ses théâtres toujours pleins, même dans les calamités publiques, avec ses ateliers de réputations fabriquées, usées et brisées en si peu de temps, avec ses fatigantes assemblées, ses bals, ses raoufs,ses promenades, ses intrigues; Paris, triste chaos, me donna de bonne heure la tristesse qu'il porte en lui-même et qui est celle dune vieille ville,tête d'un vieux corps social. J'ai remarqué souvent que ceux qui n'ont pas de patrie s'en font une factice ou en adoptent une en voyageant. Les Parisiens qui voyagent choisissent d'ordinaire l'Italie, et l'on peut faire pis. Mais les habitants d'une campagne quelconque, fûtce la plus laide, la préfèrent aux pays embaumés et chaleureux du Sud.

Pour moi, je me suis tout de bon attaché à ce Paris tel qu'il est. Je m'y suis fait des affections dans chaque rue. II y a des coins de muraille qui me tiennent au cœur et (jue je ne verrais pas abattre sans peine.

La campagne, dont je voyais dans tous les livres d'amou-

APPENDICK 5o5

reuses descriptions, ne m'élait apparue dans mon enfance que plus sombre que la noire capitale de la France. La Beauce était la patrie de mes pères, et, au milieu de cette province plate et féconde en blés, près d'Elampes, madame de Vio-Qv^ ma tante, élevait au Tronchet six filles qui me recevaieursur leurs çenoux de temps en temps vers l'automne, saison où mon père aimait à m'y conduire. Je retrouvais donc toujours aux champs des pluies, des boues, des feuilles jaunes, des vents furieux, surtout autour d'un vieux château dont ils soulevaient les tapisseries surannées. Le pays, le vieux manoir, tout tristes qu'ils étaient, eurent pour moi du charme; une grande salle de billard où étaient rangés les portraits de mes grands-pères, de leurs femmes et de leurs enfants, me resta dans la mémoire, et j'ai toujours eu du plaisir à les revoir à la Briche, chez M. de Saint-Pol, mon parent, qui, lorsque ce dernier château de mes pères fut vendu, donna asile chez lui à cette famille de chevaliers cuirassés.

Au Tronchet, j'appris démon père à tirer un coup de fusil et à voir et aimer les chasseurs et la chasse; mais les récits des chasses passées me plaisaient plus que le spectacle des chasses mesquines que je voyais.

Mon bon père avait un esprit infini et une merveilleuse grâce à conter. C'est par lui que je touche au grand Frédéric, à ce qu'il m'a toujours semble. 11 l'avait vu et combattu! Après la bataille de Crevelt, où les Français furent battus par ce grand général, vaincus à moitié par leur admiration pour lui, mon père voulut demander au roi de Prusse la permission de chercher le corps de son frère parmi les morts. xMon oncle avait été frappé d'un boulet dans cette affaire. Mon père, accompagné de plusieurs officiers, se rendit au camp prussien! On le fit attendre, parce que le roi jouait de la flûte dans sa tente ; on l'entendait, en effet, du dehors. L'air fini, le roi parut à l'entrée de sa tente ; il salua avec une politesse recherchée mon père et ses officiers et les fit conduire sur le champ de bataille, où le frère fut trouvé sous un tas de morts et recueilli par son frère. Dans cette guerre de Sept ans, mon père avait reçu des blessures nombreuses, et, entre autres, une balle dans la poitrine et une dans les reins, qui courbaient son corps et le forçaient de marcher toujours appuyé sur une canne.

Je ne me lassais pas d'entendre cette conversation, toute pareille à un livre d'anecdotes qu'on nomme Paris, Versailles et les Provinces. J'y ai retrouvé quelques-unes des his-

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toires de l'Œil-de-Bœuf que savait et redisait chaque salon de Paris. Je touchais ainsi la main qui avait touché celle de Louis XV. Quelquefois, cela me donnait une sorte d'effroi religieux. M. de Malesherbes avait été Fami de mon père ; tout ce siècle écrasé par la Révolution, morte aussi sous cet Empire où je vivais, ou plutôt faisant la morte, tout ce siècle renaissait sur les lèvres de mon père. Il me faisait baiser sa croix de Saint-Louis en priant Dieu le jour de la Saint-Louis, et plantait ainsi dans mon cœur, autant qu'il le pouvait faire, cet amour des Bourbons qu'avait l'ancienne noblesse, amour tout semblable à celui de l'enfant pour le père de famille.

C'est plutôt ici l'histoire de mon âme que je vous écris que celle de ma vie, et je dois vous confesser que, lorsque je sortais du monde où les souvenirs de mon père m'avaient reporté, pour observer et écouter autour de moi le monde vivant, une certaine méfiance du passé me prenait, et je craignais d'avoir fait un rêve. Le collège acheva de me faire voir mon temps comme il était.

Jusqu'à l'àge d'être écolier, j'eus à Paris toutes sortes de maîtres que ma mère choisit bien et dirigea mieux encore. Elle avait pour moi la grave sévérité d'un père, et l'a toujours conservée, tandis que mon père ne me montra jamais qu'une maternelle tendresse. J'eus ainsi une famille complète et parfaite ; seulement, les termes de cette somme de qualités étaient renversés. — La vitesse avec laquelle je saisissais tout ce qu'on entassait dans ma mémoire d'histoire, de géographie, d'éléments de la langue, des mathématicjues, du dessin, de la musique, de tous les principes d'arts et de sciences, fit que le temps le plus malheureux de ma vie fut celui du collège, parce que, devançant mes compagnons dans les études, ils étaient humiliés de se voir inférieurs à un plus jeune et me prenaient en haine. Cela me rendit sombre, triste et défiant.

L'Elysée-Bourbon était, depuis la Révolution jusqu'au temps où Murât fut roi de Naples, une maison louée à des particuliers, comme toutes celles de Paris. Mon père y demeura six mois, et j'y fus élevé jusqu'au temps où j'entrai au collège. Je me souviens encore du jour où mon père revint triste et les larmes aux yeux, venant d'apprendre la mort du duc d'Enghien.

Ce fut la première idée que j'eus des crimes politiques; ce n'était pas mal commencer. L'horreur de cet assassinat passa du front de mon père dans mon cœur, et me fit considérer Napoléon comme j'aurais fait de Néron. Cette impression,

contemporaine. P"""" '""'""■'='■ "«"^ ^laudeùr

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« Oui, je le suis. »

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charrue : °"' laboureurs, nous arons tous conduit notre

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poing la conservation de cette moitié de mou pain. Il prenait l'autre pour son droit, le thème en sus, et je déjeunais. 11 y eut des mois entiers où je m'en pris à moi de ces petits malheurs, et calculant que la force de ce que je faisais était cause de cette place qui m'était donnée parmi ceux qui me surpassaient en âge et eu force decorps, jerésolusde travailler mal, préférant les punitions des maîtres aux mauvais traitements des élèves, et espérant être retiré chez mes parents. Je réussis à cela, et après quelques années de sccande et de rhétorique employées à mal apprendre le grec et le latin, je revins sous le toit paternel travailler réellement au milieu d'une bibliothèque qui faisait mon bonheur.

Je ne vous ai parlé de ces détails, qui sont d'une petitesse à faire pitié, (jue pour vous donner un exemple de plus de ces chagrins d'enfance qui laissent dans l'homme une teinte de sauvagerie difficile à effacer durant le reste de sa vie. Ces peines, qu'on prend fort eu mépris, sont proportionnées à la force de l'enfant, la dépassent quelquefois et jettent une couleur sombre sur tout l'avenir.

Il n'y a dans le monde, à vrai dire, que deux sortes d'hommes : ceux qui ont et ceux qui gagnent. J'ai toujours été si convaincu de cette vérité que je l'ai mise dans la bouche de Bonaparte (1) afin que le prestige de ce nom m'aidât à la consacrer.

Pour moi, né dans la première de ces deux classes, il m'a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cette destinée, qui ne devait pas être la mienne, me révoltait toujours intérieurement.

Ma véritable éducation littéraire fut celle que je me fis à moi-même, lorsque, délivré des maîtres, je fus libre de suivre à bride abattue le vol rapide de mou imagination insatiable. Je dévorais un livre, puis un autre ; je traduisis Homère du grec en anglais, et un vieux précepteur que j'avais, l'abbé Gaillard, je ne sais s'il existe encore, comparait ensuite ma traduction à celle de Pope. Puis je me passionnai pour les mathématiques, et, voulant entrer à l'Ecole polytechnique, je fus en peu de temps en état de passer les examens. Je m'essayais aussi à écrire des comédies, des fragments de romans, des récits de tragédie, mais tout cela était dans un goût qui se ressentait de ce qui avait été fait dans notre langue par les grands écrivains classiques, et, celte ressemblance me deve-

(i) Servitude et Grandeur militaires.

AI'PENDIGE

oog

nant insupportable, je déchirais sur-le-champ ce que j'avais écrit, sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant vite mûri mes idées et n'en trouvant pas encore la forme. Cependant, je sentais en moi un invincible désir de produire quelque chose de grand et d'être o-rand par mes œuvres. Le temps me paraissait perdu s'il n'amenait une idée neuve et féconde Toujours mécontent de celles qui s'offraient à mon esprit, las dune méditation perpétuelle dans laquelle j'épuisais mes torces, je sentis la nécessité d'entrer dans l'action, et n'hésitant pas à me jeter dans les extrêmes, ainsi que j'ai fait toute ma vie, je voulus être officier, et pressai tellement mon pare de se hâter de me donner cet état, qu'il fit dès le jour même les démarches qu'il fallait pour cela.

L'artillerie me plaisait. La gravité, le recueillement la science de ses officiers s'accordaient avec mon caractère et mes habitudes Je désirai y entrer, et j'allais être présenté à Lcole polytechnique, lorsque, la bataille de Paris ramenant les Bourbons, 1 armée s'ouvrit à moi plus rapidement et j'y jins, encore enfant, une place assez élevée, ayant tout à coup e grade de lieutenant de cavalerie; je devais le g-arder longtemps. *

SUR « GINQ-MARS ».

. Mes études historiques furent poussées fort avant dès l'enfance. On ne se contentait pas des études du collège, et moi, éternel et ardent questionneur, je ne cessais, le soir, au retour de la pension de M. Hix, après que les autres enfants étaient endormis, de venir obséder mon père de questions sur les personnages dont je savais vaguement les grands noms Les mémoires m'étaient permis alors et jetés comme réponse pour se detaire de mes questions. Un jour, mon père, pour m'en corriger, me dit que je ressemblais à Xinterrogant bailli, de Voltaire ; cela me fit faire une question de plus • il me lut \ Ingénue. Depuis ce jour-là, je ne (juestionnai plus, je lus, ie dévorai toute la bibliothèque de mon père et celle de ses amis Apres avoir lu les Mémoires du cardinal de Retz, il me vint dans 1 esprit d'écrire l'histoire de la Fronde. J'avais quatorze ans. C était fort mauvais, certainement, et je déchirai cela depuis: mais j'en conservai la mémoire la plus minutieuse des taits de cette époque, et cette première passion de curiosité historique me laissa des personnages que j'aimais un

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souvenir pareil à celui que l'on a des hommes qu'on a connus dans l'enumce. Il me sembla depuis acquitter une véritable dette d'amitié lorsque j'écrivis Cinq-Mars et peignis l'abbé de Gondi. — Mon père veillait fort avant dans les nuits, et, pour l'imiter^ je rallumais ma bougie dans ma chambre et j'écrivais au crayon mon histoire de la Fronde. — Bientôt j'abandonnai cette idée pour adorer les poètes anciens. On me fit traduire Homère du i^rec en anglais et comparer page par page cette traduction à celle de V Iliade de Pope. — L'abbé Gaillard, l'un de mes instituteurs, eut lexcellente idée de ce travail, qui m'enseignait deux langues, avec le sentiment de la muse épique, dont la lyre résonnait deux fois à mes oreilles.

Cependant, après que cet invincible amour de l'harmonie se fut exhalé en vers dans mes poèmes, il me restait un regret : c'était de n'avoir rien créé d'assez large pour être comparable par la composition aux grands poèmes épiques. Je pensais que les romans historiques do Walter Scott étaient trop faciles à faire, en ce que l'action était placée dans des personnages inventés que l'on fait agir comme l'on veut, tandis qu'il passe de loin eu loin à l'horizon une grande figure historique dont la présence accroît l'importance du livre et lui donne une date. Ces rois ne représentent ainsi qu'un chiffre. Je cherchai à faire le contraire de ce travail et à renverser sa manière. J'importai cette idée avec moi tout en écrivant quelques poèmes que je faisais en une nuit, et, en 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, je composai entièrement et écrivis sur une feuille de papier le plan entier de Cinq-Mars. Il n'y a pas de li\Te que j'aie plus longtemps et plus sérieusement médité. Je ne l'écrivais pas, mais partout je le composais et j'en resserrais le plan dans ma tête. Il est très bon, à mon sens, de laisser ainsi mûrir une conception nouvelle, comme un beau fruit qu'il ne faut pas se hâter de cueillir trop tôt. J'attendais mon retour à Paris pour faire les recherches qui m'étaient nécessaires, et ce ne fut qu'en 1826 que je misa écrire le livre d'un bout à l'autre, et, comme on dit, d'une seule encre. Je savais assez l'histoire pour pouvoir ordonner et composer l'action sans avoir sous les yeux les mémoires du temps ; mais il fallait que la tragédie du roman tournât autour de tous ces personnages et les enveloppât de ses nœuds, comme le serpent de Laocoon, sans déranger l'authenticité des faits, et c'était là une grande difficulté à vaincre dans l'art pour une époque aussi éclairée de toutes part que celle de Louis XIII

par les mémoires particuliers. Mais la pensée de personnifier dans Richelieu 1 ambition froide et obstinée luttant, avec yeme contre la royauté même dont elle emprunte son autorité, lamitie dans le sacrifice et l'abnégation de M. de Thou me séduisaient et ne me donnèrent pas de relâche jusqu'à exécution du projet que j'avais formé. - J'avais, d'ailleurs, le desir de laire une suite de romans historiques qui seraient comme 1 épopée de la noblesse, et dont Cinq-Mars était le commencement. - J en écrirai un dont l'époque est celle de Louis XI\, un autre qui sera celle de la Révolution et de ^Lmpire c est-a-dire la fin de cette race morte socialement

ALKRED DE VKÎNY

L'ALMEH

Les Scènes du désert, parues arec ce sous-titre : « Fragments deVAlmeh, roman inédit », dans les livraisons d'avril et mai i83i de la Revue des Deux Mondes (i), se divisent en quatre chapitres : I. Une tente arabe ; II. Un palais désert ; III. Une lettre; IV. Les Néophytes. Il est impossible de saisir à travers ces morceaux fragmentaires le mouvement d'une histoire suivie. La première phrase du roman fournit toutefois des indications précises. « Cette histoire commence au milieu des nuits paisibles, claires et froides du Saïd, nom arabe de la Haute-Egypte, dans l'année de l'hégire 12 is, que les chrétiens appellent l'an 1797, et que les Français nommaient alors l'an VI de la République, et dans le désert qui s'étend sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues des grandes ruines de Thèbes. » Ainsi Vigny, comme l'avait fait Chateaubriand, comme l'avait fait Lamartine, cédait au mirage oriental.

Le roman de YAlmeh nous reporte à la veille de la descente de Bonaparte en Egypte, et la nouvelle de cette invasion des Français ne trouble pas seulement la majestueuse tranquillité du désert, elle inquiète particulièrement un personnage mystérieux que nous rencontrons au deuxième chapitre dans la compagnie d'un père jésuite, installé depuis des années en terre musulmane, qui est Français comme le bon moine, fait figure d'interprète auprès des Arabes et paraît bien cacher quelque ennemi irréductible de la Révolution et de Bonaparte (2). L'intention de Vigny semble claire; il dessine au début de son livre le portrait de cet inconnu, qui abonde en sentences fatalistes, d'une ironie amère, pour l'opposer comme une vivante antithèse au génie actif et rayonnant du héros révolutionnaire.

Voici un entretien caractéristique du voyageur mystérieux avec le jésuite.

(i) A la dernière page : « La suite à une prochaine livraison »... mais la publication du roman de Vigny a été interrompue.

(2) Il s'agit sans doute de l'émigré Phelipeaux, un des anciens camarades de Bonaparte à Brienne, et qui défendit victorieusement contre lui Saint-Jean-d'Acre.

APPENDICE 5j3

— Dieu veuille, mon père, que je sois inconnu à tout le monde : moi et mes pareils ne devons désirer que cette dest.nee-la Mais le temps va venir où je courrais bien des dangrers, s il y avait des d-uio^ers, un homme qui, au fond, ne se soucie guère de ce qu il ileviendra

— En ce cas, mon fils, dit le père en souriant, il faut compter sur la Providence.

— Nous sommes dans le j.ays de la fatalité, reprit l'étranger, qui en ce moment parlait français sans le plus léo-er accent, et nous verrons ce que l'un et l'autre amèneront Uu est-ce que cela me fait à moi ?

— Heureux ceux qui ont confiance dans le Seigneur et .lont la conscience est en repos I dit le missionnaire avec résignation, mais cependant, baissant la tête avec un air de préoccupation visible.

— Voilà ! voilà les soupçons que j'inspirerai toujours et vous ne pouvez vous en défendre, ajouta son interlocuteur avec un rire force; mais cela m'est éo-al. Oui, pardieu ' cela m est égal, ajouta-t-il en élevant les mains; l'opinion des hommes m est indifférente. Ouest-ce que cela me fait ? ajouta-t-il après un repos. C'était sa phrase favorite.

Quoi qu'il en soit de ce Chatterton du désert, Alfred de Vi<rnv avait Imtent.on de dresser en tare de lui, dans cette œuvre, avant même de son^^er a écrire ServUade et grandeur militaires son « Idée ► du personnage de Bonaparte. Ce dessein nous est garanti par un passade formel des Adieaœ poétiqaes,dt Gaspard de Pons un des amis de re-iment du soldat-gentilhomme. Il désirait vivement ..1 achèvement et l'apparition » de cette brillante Almeh • Les horizons qui 1 environnent sont dune grande beauté et ce

l\T.ZZl ' '"■""h"'' P«'•/•^«'"Pl^ «-st diçne d'être compa;é aux plus belJes pages du grand écrivain :

La lumière de la nuit était pure comme elle l'est toujours sous ce beau climat mais comme l'horizon y est continuellement voile par de légères vapeurs, ce n'était qu'au zénith seule ment que Ion pouvait voir les larges étoiles de la zone orride et les constellations inconnues à l'œil de l'Européen Une erre inégale et blanchâtre, sans l'éclat de la neiee mais ondulée comme elle, s'étendait jusqu'à l'horizon comme une nappe immense dont rien ne rompait la triste uniformité. Cette sor e de mer immobile avait une lueur blafarde et mate et partout s étendaient des sables sans nombre. .

Dans V Almeh, l'Egypte a aussi bien inspiré le poète que la Judée

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dans le Moïse, et Ton admirera encore la grandeur et le pittoresque de cette apparition des colosses de pierre (jui s'élèvent non loin des ruines de Tlicbes :

Seuls au milieu de la terre vide et stérile s'élevaient deux colosses comme deux rochers dans l'Océan ; ces figures énormes et d'une inégale grandeur reposaient, assises à côté l'une de l'autre, sur des trônes de granit noir, larges comme des collines; à la lueur des étoiles, on pouvait distinguer leurs bras immenses s'appuyant sur leurs genoux réunis; et dans l'air, à une grande hauteur, reluisaient leurs têtes mutilées, qui s'élevaient sur leurs épaules comme deux grandes tours ruinées sur deux montagnes voisines. Ces antiques statues semblaient régner sur le désert et lui imposer son silence : tout, jusqu'à l'air lui-même, était sans mouvement, et (luelquel'ois une brise soudaine et rapide, venue de la mer Rouge, faisait voler devant elle un peu de sable fin de la plaine; t puis, comme si cette terre morte eût fait un vain effort pour s'agiter et revivre, tout retombait dans un éternel repos.

Ces paysages d'Egypte, où le génie des siècles morts rêve silencieusement dans une solitude hautaine convenaient au poète philosophe, plus accessible encore que Gautier au « spleen lumineux de l'Orient ». L'existence errante au désert, la poésie de la tente arabe, devaient séduire aussi l'auteur de la Maison du berger. Il trace un gracieux tableau des mœurs patriarcales de ces nomades.

Une petite lumière rougeâtre brillait sur le sable; elle éclairait l'intérieur d'une tente arabe plantée sur quatre piquets, et couverte de peaux de chèvre. Ce toit nomade s'appuyait contre la base immortelle et pesante de la statue de Memnon, et s'élevait à peine à la moitié de son piédestal; les deux pieds réunis du colosse paraissaient comme un double dôme sur la tente qu'ils ombrageaient. A quelques pas, une longue lance était plantée dans le sable ; un large anneau de fer passé dans le Bois de cette pique ployante et balancée comme un jeune arbre retenait la jambe d'un beau cheval, qui se mit à hennir en secouant sa crinière et frappant la terre de son pied libre. .

A l'intérieur de la tente arabe Vigny nous présente « un vieillard grave... non pas assis, mais ployé, les jambes croisées, sur le tapis qui régnait dans toute la tente, et fumant une longue pipe... ; son aspect était vénérable par la noblesse de ses traits allongés et mai-

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gres ; l'expression de ses yeux noirs et bien fendus était fort douce ; mais le sourire de ses lèvres épaisses, trait particulier aux Arabes, était une sorte de convulsion sauvag-e qui découvre des dents luisantes prêtes à mordre. . . « Une barbe blancbe et droite tombait en touffes inégales et désordonnées sur la poitrine nue de cet homme. » Et voici en face du vieil Arabe la ravissante peinture d'une jeune fille {^ui est sans doute VAlmeh mystérieuse, l'béroïne du roman inachevé :

Devant lui une jeune fille d'environ quatorze ans était si mollement couchée qu'on l'aurait crue endormie. Deux coussins d'une étoffe brune déchirée en plusieurs endroits soutenaient son bras et sa tête. Un grand voile de toile blanche tombait derrière ses cheveux tressés en longues nattes, au bout desquelles pendaient de petites sonnettes d'argent et des sequins d'or percés et attachés de distance en distance à. chaque nœud des tresses. Tout son costume avait une forme voluptueuse et négligée, par on ne sait quel mélange de luxe oriental et de misère sauvage : une sorte de pantalon, d'une étoffe transparente, usée et ternie, laissait nus sa ceinture et son sein, et la couvrait jusqu'à ses pieds, très petits et posés à nu sur des souliers de bois ; à son cou pendaient des colliers ornés de mille petites figures et soutenant deux petites boîtes, dont l'une contenait scion l'usage un verset du Koran, l'autre des essences. La beauté régulière de ses traits était admirable, sa bouche était petite et sérieuse, ses yeux grands et doux étaient abaissés avec leurs longues paupières sur une mandoline arabe à long manche et à trois cordes appelée te«-6o«/',qu'elle effleurait presque sans bruit du bout des doigts. Deux choses de la nature et de l'art s'unissaient cependant pour donner à cette jeune fille un aspect moins doux au premier abord; son teint était absolument jaune, ses sourcils arqués étaient peints d'une couleur étrangère et noire appelée sunnéh et l'extrémité de ses doigts était rougie de ce henneh qui rassemble les nuances de la poiirpre et du safran. Près d'elle étaient posées sur le tapis trois lasses d'un café fumant et une petite pyramide de riz. L'intérieur de cette petite demeure était éclairé par un œuf d'autruche suspendu au sommet de la tente et rempli à demi d'une huile odoriférante.

Ce que Vigny a rendu avec une véritable puissance, c'est l'obstination musulmane en face du prosélytisme candide d'un père jésuite établi depuis quarante ans parmi les Arabes. Ce voisinage de cultes différents sur cette terre antique qui fut le berceau des religions.

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intéresse passionnément l'historien, qui, dans Daphnè, interroge la singulière figure de Julien l'Apostat. L'Orient, pour lui, c'est bien moins la source de l'exotisme et le « lieu » du pittoresque que le champ clos oii se sont heurtées et où se mesurent encore les conceptions opposées du divin, les formes antagonistes de la pensée religieuse de l'humanité. En Egypte, sur ce sol où l'on foule aux pieds les débris d'une religion morte, il se plaît à relever les compromis où aboutissent, après des concessions réciproques musulmans et chrétiens.

On peut dire, écrit-il, qu'il y eut conversion de part et d'autre, en ce sens que les Arabes arrachèrent de leurs pieux missionnaires des concessions secrètes et des permissions occultes dont les bons pères demandaient sans doute pardon à Dieu dans leur cœur, tandis qu'en échange ils accordèrent aux frères de Jésus les privilèges, successivement octroyés, d'enseigner les enfants et de dire secrètement la messe, pourvu qu'ils n'eussent pas de cloches, et ne s'avisassent jamais de parler aux femmes, sous peine d'être tués surle-champ par leurs maris ou maîtres, ce qui pensa arriver deux ou trois fois aux bons missionnaires que leur âge avancé ne put soustraire qu'avec bien des difficultés à l'inflexible jalousie orientale. Il était résulté de ces arrangements et de ces mutuels sacrifices une sorte de petit culte mixte, tout particulier, qui s'exerçait dans l'ombre ; une croyance vague et complaisante, qui n'était ni la religion romaine, ni la grecque, ni la cophte, ni l'arménienne, ni le schisme jacobite, ni le surien, ni reutychéen,ni le nestorien, ni le sévérien, ni celui des monophysites, cultes qui régnent dans l'Orient, débris épars du christianisme, qui survivent à sa chute comme les débris des temples au pied des mosquées; mais c'était une sorte de moyenne proportionnelle trouvée entre la religion catholique et celle de Mahomet, demi-teinte entre les deux couleurs, demi-ton entre deux sons, point d'intersection,vacillant et indéterminé,niontant ou descendant selon la circonstance, et selon que la fortune de la mission haussait ou baissait dans l'opinion.

C'est ainsi que le romancier philosophe étudie la valeur de a cette sorte de sainte contrebande » . Il trouve, chemin faisant, de profonds symboles pour exprimer cette loi de la concurrence vitale que subissent les religions elles-mêmes.

Qu'est-ce en effet sinon un symbole merveilleusement expressif que celte idée d'avoir logé son bon missionnaire dans un de ces

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vastes et magnifiques souterrains de Thèbes, dont les murs sont charei'és de dessins bizarres et d'hiérog-lyphes '?

Le temps, écrit Vigny, l'avait rendu possesseur des ruines extérieures et intérieures de ce gio-antesque édifice, avec d'autant moins de résistance que les misérables cahutes du village voisin étaient totalement abandonnées. Le pauvre moine se trouvait donc le maître absolu de l'une des demeures des pharaons et officiait dans le sanctuaire de la déesse Isis, se voyant ainsi souverain spirituel et temporel d'un palais auprès duquel tous ceux de Rome et de l'Europe entière ne paraîtraient que des chauniines enfumées ou des colifichets d'enfants...

... Il n'était d'ailleurs pas le premier relig-ieux conquérant de ces mag-nifiques demeures : elles portaient et portent encore les traces de tous les cultes qui furent en honneur dans i'Eg-ypte : tous les chrétiens de la première Eglise de la Thébaï'de avaient élevé une chapelle dans la cour" du temple ; les musulmans en firent depuis une mosquée, après l'avoir purifiée avec de l'eau de rose : mais le temps renversa bientôt ce faible édifice avec ses croix et ses croissants au pied des ruines impérissables qui l'entouraient comme des fortifications; il^ n'en resta que quelques belles colonnes de granit rouge, d'un seul morceau, qui semblent placées là comme point de comparaison et de proportion entre le goût étroit, mesquin et. joli de l'architecture moderne et la simplicité grandiose et la sublime beauté de l'architecture et de la statuaire antiques.

Alfred de Viçny nous montre plaisamment son père jésuite un jour peignant à fresque dans le temple éçyptien. Le religieux, un pot de couleur et un pinceau dans les mains", occupait ses loisirs à transformer la figure d'Osiris en celle de saint Jean.

Le bon père... se dirigea d'un pas assuré vers le milieu du mur le plus grand, le mieux conservé, et le plus surchargé de dessins de batailles et d'offrandes religieuses. Là, il s'arrêta, et posant, non sans quelque peine, plusieurs pierres les unes sur les autres, il en fit une sorte d'échelle, au moyen de laquelle il s'éleva à la hauteur d'une grande figure d'Osiris, assis sur son char de victoire, tenant d'une main les rênes de ses chevaux et de l'autre faisant un signe pacifique à une quantité de petits hommes dont la tète n'atteignait pas son genou, et qui répandaient en offrande sous son char une pluie de mains et d'oreilles coupées à ses ennemis.

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Le bou père... se mit à considérer !e proHI d'Osiris, dont l'œil était vu de face, comme un peintre reg-arderait un mauvais tableau qu'il serait chargé de réparer ; il examina quel- ' que temps en silence la figure d'épervier (pii formait la coiffure du divin personnage, et, poussant un léger soupir, il , demeura un moment les bras croisés à le considérer attenti- 1 vement. Enfin, prenant tout à coup son parti, il trempa et ' retourna longtemps un gros pinceau dans le pot qu'il avait apporté, et, le retirant tout gonflé d'une belle couleur d ocre jaune, l'appliqua sur la muraille en dessinant un demicercle autour de la tête d'Osiris ; puis, mettant tous ses soins à bien détacher le profil, et à cacher la tète d'épervier il remplit la circonférence avec sa couleur pâteuse, de manière à former une sorte de lune derrière la tête et les épaules de l'ancien dieii de l'Egypte. Très satisfait de son ouvrage, il descendit de ses degrés de pierre pour l'examiner de loin, pencha à droite et à gauche sa tête chauve, et caressa son menton à barbe grise d'un air d'artiste consommé ; ensuite, remontant sur son échafaud et saisissant de nouveau son gros pinceau, il se préparait à corriger la main étendue du dieu, lorsqu'une voix forte fit retentir dans l'écho des péristyles un éclat de rire long et ironique qui fit tressaillir le bon missionnaire.

C'était son ami, le mystérieux interprète, qui le surprenait ainsi accomplissant ce qu'il estimait être o acte de foi ».

Mais le sceptique personnage devait bientôt regretter de s'être moqué du pauvre moine. Les Arabes que le bon missionnaire catéchisait avec une angélique persévérance lui inflig-èrent un autre jour un cruel outrage, parodiant devant lui l'un des saints mystères. Le I pauvre père pleurait de honte et de désespoir, et le seul homme qui s'avança vers lui pour le consoler, ce fut l'interprète, son sceptique ami.

Remarquant les grosses larmes qui coulaient sur la barbe du vieillard, il lui serra la main avec force.

— Venez, venez, lui dit-il brusquement, ces gens-là ne valent pas la peine que vous vous donnez. Cela fait mal de voir pleurer un brave homme comme vous.

Le bonhomme, tout à fait abattu, se laissa emmener sans résistance, et marchant à demi courbé s'appuya sur le bras de l'interprète, comme il aurait pu faire sur celui de son fils. Il était tout pensif, il ne disait rien ; il ne voyait même pas trop le chemin (ju'on lui faisait prendre ; et son guide.

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le soignant avec une attention filiale, fut obligé plusieurs fois de recouvrir la tête du père avec son capuchon, et n'oublia jamais de le conduire à l'ombre ou d'un petit bois d'acacias, ou des pans de murailles, ou des murs de temple, ou des colosses tombés ; il regardait avec un intérêt triste ce pauvre vieillard infirme, jeté tout seul dans un désert, au milieu des barbares, sans autre appui que sa foi, et voué à une seule idée dans laquelle il s'était trompé : celle de son prosélytisme.

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