VIGNY JUGÉ PAR SAINTE-BEUVE
Il est un feu sacré d'une nature particulière qui, chez quelques mortels privilégiés, étincelle et rehausse l'étincelle commune de la vie. Par malheur, ce feu divin, chez tous ceux qu'il visite, est loin d'embrasser et d'égaler la durée de la vie elle-même. Chez quelques-uns, il n'existe et ne se dégage que dans la jeunesse, à l'état de vive flamme, et il ne luit dans son plein qu'un moment. Chez la plupart, il s'éclipse assez vite, il se voile trop tôt, il s'entoure de brouillards opaques ; on dirait qu'il se nourrit d'éléments plus ternes, il s'épaissit. Passé la première heure si éclatante et si belle, quelque chose s'obscurcit ou se fige en nous. Il en est très peu que le feu divin illumine durant toute une longue carrière, ou chez qui il se change du moins et se distribue en chaleur égale et bienfaisante pour donner aux divers âges humains toutes leurs moissons. Mais c'est déjà beaucoup d'avoir reçu le don et le rayon à une certaine heure, d'avoir atteint le jet lumineux, ne fût-ce que deux ou trois fois, des sphères étoilées, et d'avoir inscrit son nom en langues de feu parmi les plus hauts, sur la coupole idéale de l'art. M. de Vigny a été de ceux-là, et, lui aussi, il a eu le droit de dire à certain jour et de se répéter à son heure dernière : o J'ai frappé les astres du front. »
[Nouveaux lundis.)
Viçny, durant ses séjours en Angleterre, fréquentait non seulement les Austin, mais tout leur cercle — les Simpson, les Reeve, les Hervey, les Holmes, les Corkran (i).Hervey nous a fait part de l'impression que lui fit Vigny en i844, à l'époque où il noua connaissance avec lui.
Il était petit, plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne, mince, avec des petits yeux fort expressifs, des cheveux blonds et grisonnants, tombant sur le dos, à la jeune France. De façons courtoises, calme et réservé dans une conversalion ordinaire, ilquittait, lorsqu'il s'animait, sa gravité habituelle et s'adaptait facilement à l'humeur de son entourage. 11 parlait anglais correctement, mais avec un fort accent et il était évident qu'il avait tait des études d'anglais longues et laborieuses. Quand je lui demandai où il l'avait appris, il répondit : « De ma femme et de Shakespeare. » M™^ de Vigny, qui avait l'air bien plus âgée que son mari, et qui était toujours manifestement malade, ne portait aucune trace d'origine patricienne, et ressemblait bien plus à une femme de charge qu'à une comtesse. On ne saurait s'imaginer rien de moins mondain que son apparence et l'extrême simplicité de sa toilette. Sauf à l'arrivée de chaque nouvel invité, elle ne disait pas un mot (2).
Les Souvenirs d'Henriette Oorkran, une autre Anglaise de ses amis, nous montrent Vigny entre i85o et sa mort — et c'est là un Vigny très charmant, quoique peut-être un peu inattendu (3).
Je me souviens parfaitement du gentilhomme courtois et élégant, au sourire charmant, aux façons calmes et pleines
(i) Voir dans la Correspondance de Vigny des allusions paxsim à ces noms.
(2 Temple Bar, décembre i888. A Réception at Alfred de Vigny s. par Chas. Hervej-.
(.3) C'est avec la gracieuse pt^rmission de Miss Corkran que je traduis ce qui suit de son livre Celebrities and I.
5a2 ALFRED DE VXGNY
de dignité, si différent du Français g'esliculant de tous les jours... La courtoisie d'Alfred de Vig'nv, qui avait quelque chose de rélég-ante galanterie de l'ancien régime, exerçait une fascination particulière : il y avait autour de lui une atmosphère de romance, qui prêtait quelque chose d'idéal à sa façon d'envisager la vie, la littérature, les femmes et les enfants. Quand il nie mettait un baiser sur la main, selon son habitude, il me rappelait les preux chevaliers dont j'avais entendu parler dans mes contes français. Sa figure, comme je la vois encore, n'était pas frappante, mais elle portait l'empreinte incontestable de la méditation et de la naissance: ses yeux bleus, quoique petits, avaient une expression sagace et pénétrante : il portait les cheveux plus longs, tombant en boucles sur le cou, à la mode des anciens Franks, comme il le disait. M. Alfred de Vigny m'avait connue dès ma naissance : il me racontait souvent qu'il me berçait quand j'étais enfant et qu'il avait trouvé le secret d'arrêter mes larmes. Il m'appelait toujours Henriette d'Angleterre, et ma sœur, qui était blonde, délicate et jolie, Ophélie... Sa voix était plus faible, mais bien modulée, sa façon de parler très précise : il avait tant soit peu l'air d'un beau fané. Je le vois toujours, assis dans un de nos grands fauteuils, monologuant... en général les yeu.x à moitié fermés, comme s'il cherchait dans les profondeurs de son esprit. Il parlait, prcs([ue toujours sur quelque délicieux sujet littéraire, évitant, comme de juste, la politi(jue et le scandale. Quoique poète, il n'aimait pas la campagne : il adorait Paris en toute saison... Je me souviens de l'avoir entendu dire un jour à mon grand ctonnement, comme il allait sur le balcon: Quel ravissant coup d'oeil de cheminées ! J'adore ces cheminées... oh oui, la tumée de Paris m'est plus belle que les solitudes des bois et des montagnes.
Les jouissances les plus grandes de M. de Vigny étaient la causerie et la rêverie. Il sortait le soir après le dîner, allait passer un instant au foyer du Théâtre français, où un cercle d'amis se rassemblaient autour de l'auteur de Chatterton et de la Maréchale d'Ancre, pour écouter sa délicieuse conversation ; puis il se rendait après minuit chez un ami intime et il causait de sa manière intéressante jusqu'au petit jour. Rentré dans son appartement de la rue des Ecuries-d'Artois, les volets fermés contre l'aurore, il restait à son bureau, quand il était inspiré, jusqu'à 5 ou 6 heures du matin. 11 avait toujours du teu dans son cabinet... et ne pouvait sup-
porter une fenêtre ouverte, même dans une pièce pleine de monde. Et pourtant il arjuiia jusqu'à la fin d'une vie assez long'ue un air de grande jeunesse...
M. de Vig'ny mena une vie de simplicité Spartiate. Son appartement était petit ; les meubles du salon étaient couverts de perse d'un rouge sombre. Sur la cheminée se trouvait une pendule en marbre blanc et quelques vases : il avait de plus dans la pièce un piano à queue, quelques fauteuils et un divan — voilà tout, sauf deux ou trois portraits en pied, dont un représentait Machiavelli. Près du salon était son cabinet de travail, pourvu d'un bureau, d'un fauteil en cuir et de livres. Il n'y avait qu'une seule domestique. M"^ de Vig'ny était une drôle de vieille dame, très simple et très bonne, mais tout le contraire de ce qu'on imag-me devoir être la femme d'un poète. C'était une espèce de Af's Malapro]), qui vous disait en souriant que naturellement vous étiez exclus de ses invitations, quand elle voulait dire inclus, et qui vous assurait que telle ou telle personne était fière comme Luther, au lieu de Lucifer. M. de Vigny était toujours .bon et courtois pour sa bizarre vieille femme...
M™e de Viony dit à mon père ([ue pendant que son mari écrivait Chatterton il s'évanouissait souvent par excès d'émotion... Je suis allée deux ou trois fois au Louatc avec M. de Vigny. C'était une fête de l'entendre parler de ses tableaux favoris. Son coin préféré au Louvre était le Salon Carré : il en connaissait tous les tableau.x par cœur. C'est Alfred de Vigny qui me poussa, aussitôt que je sus dessisiner, à apprendre le pastel : l'élégance et la délicatesse de ce genre le ravissaient surtout. Je me souviens de l'avoir vu s'arrêter un jour au Louvre devant un pastel de Rosalba, s'écriant : Ah ! ce n'est que dans le Pastel qu'un artiste peut rendre fidèlement la fraîcheur sur la joue d'une jeune Bile et le duvet sur l'aile d'un papillon.
Extrait d'an article de doris gunnell, Mercure de France, i-vi-
BIBLIOGRAHIE El ICONOGRAPHIE
§ I. — Œuvres d'Alfred de Vigny
1822. — Poèmes. — Héléna, la Somnambule, la Fille de Jephtc, la Femme adultère, le Bal, la Prison, etc. — Un mince volume in-8, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal. — La préface de 4822 n'a pas été reproduite dans les éditions postérieures.
1822. — Le Trappiste. Guiraudet.