LA COLÈRE DE SAMSON
Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel pasteur courag'eux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? — La nuit n'a pas calmé
La fournaise du jour dont l'air est enflammé.
Un vent lég-er s'élève à l'horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu'un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;
L'œuf d'autruche, allumé, veille paisiblement,
Des voya;;»'eurs voilés intérieure étoile,
Et jette long-uement deux ombres sur la toile.
L'une est g-rande et superbe, et l'autre est à ses pieds C'est Dalila, l'esclave, et ses bras sont liés
Aux g'enoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l'esclave.
Gomme un doux léopard elle est souple et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr'ouverts comme s'ouvre l'amande,
Sont brûlants du plaisir que son reg'ard demande,
Et jettent, par éclats, leui's mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs, plus élancés que ceux de la g-azelle.
Pressés de bracelets, d'anneaux, de boucles d'or.
Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d'amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d'étoffes syriennes.
Les genoux de Samson fortement sont unis Comme les deux genoux du colosse Anubis. Elle s'endort sans force et riante et bercée Par la puissante main sous sa tête placée. Lui, murmure le chant funèbre et douloureux Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux. Elle ne comprend pas la parole étrangère, Mais le chant verse un somme en sa tête légère.
« Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en pi^ésènce de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et d'âme.
« L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour. Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour, Et ce bras le premier l'engourdit, le balance Et lui donne un désir d'amour et d'indolence. Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de !a nuit, aux baisers de l'aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front.
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et, là, les vierg-es folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu.
Car plus le fleuve est g-rand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l'Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses jeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche :
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;
Sous son bras, sur son cœur se livre celui-là ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.
« Elle rit et triomphe; en sa froideur savante.
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu :
Elle se fait aimer sans aimer elle-même;
Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;
L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
Un .sacrifice illustre et fait pour étonner
Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles,
La beauté qui produit tant d'étrang-es merveilles
Et d'un sang" précieux sait arroser ses pas.
— Donc, ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas! —
Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie.
Celle-là, par org-ueil, se fait notre ennemie.
La Femme e.st, à présent, pire que dans ces temps
Où, voyant les humains, Dieu dit : « Je me repens! »
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomovrhe et l'Homme aura Sodome;
Et, se jetant, de loin, un reerard irrité.
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
« Eternel I Dieu des forts ! vous savez que mon âme N'avait pour aliment que l'amour d'une femme, Puisant dans l'amour seul plus de sainte viarueur Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur. — Juçez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie, Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Oui n'ont pu me cacher la rag'e de ses yeux; Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée De se voir découverte ensemble et pardonnée : Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.
« Mais enfin je suis las. J'ai l'âme si pesante Que mou corps gigantesque et ma tète puissante. Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain, Ne la peuvent porter avec tout son chao^rin. Toujours voir sei^penter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s'y croit ig-norée ; Toujours ce compag-non dont le cœur n'est pas sûr, La Femme, enfant malade et douze fois impur ! Toujours mettre sa force à g-arder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D'où le feu s'échappant irait tout dévorer; Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer. C'est trop! Dieu, s'il le veut, peut balayer ma cendre. J'ai donné mon secret. Dalila va le vendre. Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra Pour m'annoncer la mort! — Ce qui sera, sera ! »
Il dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure
Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure,
Payant au poids de 1 or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèi-ent sang-lant et charg-é d'une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine,
Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase.
Allumèrent l'encens, dressèrent un festin
Dont le bruit s'étendait du mont le plus lointain •
Et près de la g-énisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée.
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant : Il ne me verra pas!
Terre et ciel ! avez-vous tressailli d allég-resse Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse Suivre d'un œil hag-ard les yeux tachés de sang- Qui cherchaient le soleil d'un reg-ard impuissant ? Et quand enfin Samson, secouant les colonnes Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes, Ecrasa d'un seul coup, sous les débris mortels, Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?
Terre et ciel ! punissez par de telles justices La trahison ourdie en des amours factices. Et la délation du secret de nos cœurs Arraché dans nos bras par des baisers menteurs.
Ecrit à Shavinglon (Ans^leterre), 7 avril iSSg.