‹ Alfred de VignyChapitre 23 sur 121 · LA MAISON DU BERGER · texte numérisé non relu

LA MAISON DU BERGER

Si ton cœur, g-émissanl du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aig'le blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et g-lacé ; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle. S'il ne voit plusl'amour, son étoile fidèle, Eclairer pour lui seul l'horizon effacé ;

Si ton àme enchaînée, ainsi que l'est mon âme, Lasse de son boulet et de son pain amer." Sur sa g-alère en deuil laisse tomber la rame. Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, Et, cherchant dans les P'^ls uue route inconnue, > Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue, La lettre sociale écrite avec le fer ;

Si ton corps, frémissant des passions secrètes, S'indiçne des reg-ards, timide et palpitant ; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges. Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend.

Pars courageusement, laisse toutes les villes; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin ;

74 ALFRED UE VKJNY

Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavag-e humain. Les grands ]jois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.

La nature t'attend dans un silence austère; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montag-ne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du g-azon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les g-rappes sauvag'es, Jette son manteau g'ris sur le bord des rivag'es, Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.

Il est sur ma montag'ne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plong-er, Qui plus haut que nos fi'onts lève sa tête altière. Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues, Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux; La couleur du corail et celle de tes joues Teignent le char nocturne et ses muets essieux.

Le seuil est pai'fumé, l'alcôve est large et sombre, Et, là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre, Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neig-e,

Ceux où l'astre amoureux dévore et resplendit.

Ceux que heurtent les vents, ceux que la neige assiège.

Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.

Nous suivrons du hasard la course vagabonde.

Oue m'importe le jour? que m'importe le monde?

Je dirai qu'il sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un ange soit debout sur sa forge bruyante, Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières, Transperce les cités et saute les rivières. Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds !

Oui, si l'ange aux yeux bleus ne veille sur sa route^ Et le glaive à la main ne plane et la défend, Sil n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant, S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise, Pour jeter en éclats la magique fournaise, Il suffira toujours du caillou d'un enfant.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle.

L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor

Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre son trésor;

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage

Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,

Qui les rejette eu cendre aux pieds du dieu de l'or.

Mais il faut triompher du temps et de Tespace,

Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux.

L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe,

Le moment et le but sont l'univers pour nous.

Tous se sont dit : « Allons ! »mais aucun n'est le maître

Du dragon mug-issant qu'un savant a fait naître ;

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Eh bien, que tout circule et que les grandes causes

Sur les ailes de feu lancent les actions.

Pourvu qu'ouverts toujours aux g-énéreuses choses.

Les chemins du vendeur servent les passions !

Béni soit le Commerce au hardi caducée,

Si l'Amour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux grandes nations !

Mais, à moins qu'un ami menacé dans sa vie

Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,

Ou qu'avec son clairon la France nous convie

Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir;

A moins qu'ali lit de mort une mère éplorée

Ne veuille encor poser sur sa race adorée

Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir.

Evitons ces chemins. — Leur voyage est sans g'râces, Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lig-nes de fer, Que la flèche lancée à travers les espaces Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air. Ainsi jetée au loin, l'humaine créature Ne respire et ne voit, dans toute la nature, Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.

On n'entendra jamais piafler sur une route Le pied vif du cheval sur les pavés en feu:

Adieu, voyag'es lents, bruits lointains qu'on écoute, Le rire du passant, les letards de l'essieu, Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées, L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience. Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Chacun g-lissera sur sa ligne. Immobile au seul rang- que le départ assigne. Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible

N'y verra sans horreur son pied blanc attaché;

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible

Versent unloog regard, comme un fleuve épanché,

Quelle interroge tout avec inquiétude.

Et, des secrets divins se faisant une étude,

Marche, s'arrête et marche avec le col penché.

Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

D'amasser les couleurs qui doivent te former.

Mais, sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle,

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire etîrayé commence à blasphémer.

Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids.

Pourquoi le fuir? — La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois: C'est le Soleil du ciel, c'est l'Amour, c'est la Vie; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie ? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.

La Muse a mérité les insolents sourires

Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect.

Dès que son œil chercha le regard des satyres,

Sa parole trembla, son serment fut suspect;

Il lui fut interdit d'enseigner la sag'esse.

Au passant du chemin elle criait : « Larg-esse ! »

Le passant lui donna sans crainte et sans respect.

Ah ! fille sans pudeur, fille de saint Orphée,

Que n'as-tu conservé ta belle g-ravité !

Tu n'irais pas ainsi, d'une voix étoufifée.

Chanter aux carrefours impurs de la cité;

Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche

Le coquet madrig-al, piquant comme une mouche.

Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.

Tu tombas dès l'enfance, et, dans la folle Grèce, Un vieillard, t'enivrant de son baiser jaloux, Releva le premier ta robe de prêtresse Et, parmi les g-arçons, t'assit sur ses g"enoux. De ce baiser mordant ton front porte la trace; Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace, Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.

Vestale aux feux éteints! les hommes les plus gfraves Ne posent qu'à demi ta couronne à leur front ; Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves, Et n'être que poète est pour eux un affront.

Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune, Et ces vents, aveug-lés comme l'est la Fortune, Les rouleront comme elle et les emportei'ont.

Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude.

Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains.

Leurs discours passag-ers flattent avec étude

La foule qui les presse et qui leur bat des mains ;

Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,

Ce parterre ne jette aux acteurs politiques

Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.

Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;.

La chambr.e où ces élus donnent leurs faux combats

Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle ;

Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats,

Mais il regarde encor le jeu des assemblées

De l'oeil dont ses enfants et ses femmes troublées

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.

L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle,

Et que pour le scrutin on quitte le labour.

Cependant le dédain de la chose immortelle

Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.

Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles.

Poésie, il se rit de tes g'raves symboles,

0 toi des vrais penseurs impérissable amour !

Gomment .se garderaient les profondes pensées

Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur,

Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?

Ce fin miroir solide, étincelant et dur,

Reste de nations mortes, durable pierre

Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière

On cherche les cités sans en voir un seul mur.

8o ALKRED DE VIGNY

Diamant sans rival, que tes feux illuminent

Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison !

Il faut, pour voir de loin les peuples qui cheminent,

Que le bcrg-er t'enchâsse au toit de sa maison.

Le jour n'est pas levé. — Nous en sommes encore

Au premier rayon blanc qui précède l'aurore

Et dessine la terre aux bords de l'horizon.

Les peuples tout enfants à peine se découvrent

Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,

Et leur main, à travers les ronces qu'ils entr'ouvrent,

Métaux coups mutuels le premier appareil.

La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaine.

Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne,

Et tout homme énerg-ique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde ;

Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts.

L'invisible est réel. Les âmes ont leur monde

Où sont accumulés d'impalpables trésors.

Le Seig-neur contient tout dans ses deux bras immenses ;

Son Verbe est le séjour de nos intellig'ences,

Gomme ici-bas l'espace est celui de nos corps.

Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ? Sais -tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même En tout temps, à tout âg'e, il fît son bien suprême. Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir ?

Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme ! Compag-ne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ? C'est pour qu'il se reg-arde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :

— L'enthousiasme pur dans une voix suave. C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques ; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'ég-al de la mort ; Chacun cherche à fléchir tes jug'ements rapides...

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans g-uide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatig-ue ses ailes, Son œil se fermie au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences, Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé, Comme dans une église aux austères silences L'org"ue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes. Tes pleurs lavent l'injure et les ing-ratitudes, Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les g"randes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement.

Sa . ALFRED DE VIGNY

Quand le cœur estgonflé d'indignations saintes,

L'air des cités l'étouffe à chaque battement.

Mais de loin les soupirs de tourmentes civiles,

S'unissant au-dessus du charbon noir des villes,

Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

Viens donc ! le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole ;

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent.

Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Éva, j'aimerai tout dans les choses créées,

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répandra ses flammes colorées.

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure.

Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre

« Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

« Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,

« Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

« Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs; à peine

« Je sens passer sur moi la comédie humaine

« Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, « A côté des fourmis les populations ; « Je ne disting"ue pas leur terrier de leur cendre, « J'ignore en les portant les noms des nations.

« On me dit une mère, et je suis une tombe.

(( Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

u Mon printemps ne sent pas vos adorations.

« Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, « J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers: « Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, « Sur l'axe harmonieux des divins balanciers, « Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, « J'irai seule et sereine, en un chaste silence « Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe.

Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois

Notre sang- dans ses ondes et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

(( Ailleurs tous vos reg-ards, ailleurs toutes vos larmes

« Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

Oh! qui verra deux fois ta g-ràce et ta tendresse,

Ang-e doux et plaintif qui parle en soupirant ?

Qui naîtra comme toi portant une caresse

Dans chaque éclair tombé de ton reg-ard mourant,

Dans les balancements de la tête penchée.

Dans ta taille dolente et mollement couchée.

Et dans ton pur sourire amoureux et soutirant ?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;

Vivez et dédaig-nez, si vous êtes déesse,

L'homme, humble passag-er, qui dut vous être un roi ;

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,

J'aime la majesté des souffrances humaines ;

Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mai toi. ne veux-tu pas. voyag-euse indolente,

Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?

Viens du paisible seuil de la maison roulante

Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.

Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte

S'animeront pour toi quand devant notre porte

Les grands pays muets long-uement s'étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ing-rate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines'. Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines. Ton amour taciturne et toujours menacé.

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