SEDUCTION
Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
L'eau qui tombe du ciel s'y g'arde, obscur miroir
Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villag-eoise a, sous la corde agile.
De l'urne, au fond des eaux, plong-é la frêle arg-ile.
Elle y demeure oisive, et contemple long-temps
Ce magique tableau des astres éclatants,
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
D'un bandeau qu'envîraient les cheveux d'une Reine.
Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
La Vierg-e, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
Ses reg-ards, éblouis par des Soleils sans nombre,
N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre;
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
Et l'Ange, eu souriant au spectacle étranger,
Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie :
Tel est le choc plaintif et le son vag-ue et clair
Des cristaux suspendus au passag-e de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S'endorme en écoutant la harpe Eolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
Qui parut s'approcher de la fille du Ciel ;
Et ces feux réunis furent comme l'aurore
D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
A sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.
Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse. En bondissant parcourt sa montagne jjrumeuse, Et chasse un daim lég'er que son cor étonna, Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona, Franchit les rocs mousseux, dans les gou fifres s'élance, Pour passer le torrent aux arbres se balance. Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains. Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages, Il cherche les sentiers voilés par les orages ; Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux, S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux. Passer le plaid léger d'une Ecossaise errante, Et s'il entend sa voix dans les échos mourante, Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux Viennent d'apercevoir la sœur de ses aïeux,
20 ALFUED DE VIGNY
Oui va faire liéinir, omljre encore amoureuse, Sous ses doig'ts transparents la harpe vaporeuse ; II chierche alors comment Ossian la nomma, Et, debout sur sa roche, appelle Evir-Coma.
Nori moins belle apparut, mais non moins incertaine,
De l'Ang-e ténébreux la forme encor lointaine,
Et des enchantements non moins délicieux
De la Vier^-e céleste occupèrent les yeux.
Comme un cyg'ne endormi qui, seul, loinde la rive.