‹ Alfred de VignyChapitre 5 sur 121 · Livre son aile blanche à l'onde fug-itive · texte numérisé non relu

Livre son aile blanche à l'onde fug-itive

Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait

Sur ce lit de vapeurs qui sous ses ])ras fuyait.

Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle.

Enchantait les reg-ards des teintes de l'opale.

Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;

C'était une couronne ou peut-être un fardeau :

L'or en était vivant comme ces feux mystiques

Qui, tournoyants, brûlaient sur des trépieds antiques.

Son aile était ployée, et sa faible couleur

De la brume des soirs imitait la pâleur.

Des diamants nombreux rayonnent avec g-râce

Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;

Mollement entourés d'anneaux mystérieux,

Ses bras et tous ses doig'ts éblouissent les yeux.

Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,

Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée,

Et, craig-nant que ses vœux ne s'accomplissent pas,

Dun geste impatient accuse tous ses pas.

Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,

Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,

Il veuille ne montrer d'abord que par degrés

Leurs rayons caressants encor mal assurés.

Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme

POESIKS 27

Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme. Tel que dans la forêt le doux vent du matin Commence ses soupirs par un bruit incertain Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde ; Elevant lentement sa voix douce et profonde, Et prenant un accent triste comme un adieu, Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu :

« D'où viens-tu, bel Archang-e? où vas-tu? quelle voie

(( Suit ton aile d'arg-ent qui dans l'air se déploie ?

« Vas-tu, te reposant au centre d'un Soleil,

« Guider l'ardent foyer de son cercle vermeil;

« Ou, troublant les amants d'une crainte idéale,

« Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale;

« Partag-er la rosée aux calices des fleurs,

« Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs?

« Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes,

« Et de parler, le soir, au cœur des jeunes femmes ;

« De venir comme un rêve en leui\s bras te poser,

« Et de leur apporter un fils dans un baiser?

« Tels sont tes doux emplois, si du moins j'en veux croire

« Ta beauté merveilleuse et tes rayons de g-loire.

« Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant

« Qu'instruit à me haïr mon rival trop puissant?

« Ah! peut-être est-ce toi qui, m'ofïeu.sant moi-même,

« Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême ;

« Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant

« Le regard d'une vierge ou la voix d'un enfant.

K Je suis un exilé que tu cherchais peut-être :

(( Mais, s'il est vrai, prends garde au Dieu jaloux ton maître;

« C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé,

« Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.

(c Chaste beauté! viens-tu me combattre ou m'absoudre?

(( Tu descends de ce Ciel qui m'envoya la foudre,

28 ALFRED DE VIONY

« Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi « Tu viens aussi d'en haut, bel Ang-e, contre moi. »

Ainsi l'Esprit parlait. A sa voix caressante, Pi'cstige préparé contre une âme innocente, A ces douces lueurs, au mag-ique appareil De cet Ange si doux, à ses frères pareil, L'habitante des Cieux, de son aile voilée, Montait en reculant sur sa route étoilée, Comme on voit la baig-neuse au milieu des roseaux Fuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux. Mais en vain ses deux pieds s'éloig-naient du nuage, Autant que la colombe en deux jours de voyag"e Peut s'éloigner d'Alep et de la blanche tour D'où la sultane envoie une lettre d'amour : Sous l'éclair d'un reg'ard sa force fut brisée ; Et, dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée, L'ennemi séducteur continua tout bas :

« Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.

« Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,

« Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme,

« Dans les liens des corps, attraits mystérieux,

« Dans les trésors du sang-, dans les reg'ards des yeux.

« C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes ;

« La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges;

« Je leur donne des nuits qui consolent des jours,

« Je suis le Roi secret des secrètes amours.

« J'unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses,

« Comme le papillon sur ses ailes poudreuses

« Porte aux gazons émus des peuplades de Heurs,

« Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.

(( J'ai pris au Créateur sa faible créatui^e;

« Nous avons, malgré lui, partagé la Nature :

« Je le laisse, org-ueilleux des bruits du jour vermeil, M Cacher des astres d'or sous léclat d'un Soleil; (( Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre a La volupté des soirs et les biens du mystère.

« Es-tu venue, avec quelques Ang-es des cieux, « Admirer de mes nuits le cours délicieux ? « As-tu vu leurs trésors? Sais-tu quelles merveilles « Des Ang-es ténébi'eux accompagnent les veilles ?

<i Sitôt que, balancé sous le pâle horizon,

« Le soleil rougissant a quitté le gazon,

K Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres

(f En secouant dans l'air nos chevelures sombres :

Il L'odorante rosée alors jusqu'au matin

« Pleut sur les orangers, le iilas et le thym.

u La Nature, attentive aux lois de mon empire,

i< M'accueille avec amour, m'écoute et me respire;

(< Je redeviens son âme, et, pour mes doux projets,

(( Du fond des éléments j'évoque mes sujets.

« Convive accoutumé de ma nocturne l'ète,

u Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.

« Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de sou vol, .

« S'élance, le premier, l'éloquent rossignol ;

0 Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue,

« De mon heure chérie annonce la venue;

(i II vante mon approche aux pâles alisiers,

« Il la redit encore aux humides rosiers;

(' Héraut harmonieux, partout il me proclame;

« Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.

« Le vermisseau reluit; son front de diamant

'y Répète auprès des fleurs les feux du firmament,

« Et lutte de clartés avec le météore

« Oui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.

« L'étoile des marais, que détache ma main,

« Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin.

(( Dédaig-nant le remords et sa triste chimère,

« Si la Vierg"e a quitté la couche de sa mère,

« Ces flambeaux naturels s'allume-nt sous ses pas,

« Et leur feu clair la g-uide et ne la trahit pas.

« Si sa lèvre s'altère et vient près du rivag"e

« Chercher comme une coupe un profond coquillag'e,

(( L'eau soupire et liouillonne, et devant ses pieds nus

« Jette aux bords sablonneux la Conque de Vénus.

« Des Esprits lui font voir de merveilleuses choses,

« Sous les bosquets remplis de la senteur des roses;

« Elle aperçoit sur l'herbe, où leur main la conduit,

« Ces fleurs dont la beauté ne s'ouvre que la nuit,

« Pour qui l'aube du jour aussi sera cruelle,

(( Et dont le sein modeste a des amours comme elle.

« Le silence la suit; tout dort profondément ;

« L'ombre écoute un mystère avec recueillement.

« Les vents, des prés voisins, apportent l'ambroisie

« Sur la couche des bois que l'amant a choisie.

« Bientôt deux jeunes voix murmurent des propos

« Qui des bocag'es sourds animent le repos.

« Au front de l'orme épais dont Tabri les accueille,

« L'oiseau réveillé chante et bruit sous la feuille.

« L'hymne de volupté fait tressaillir les airs,

« Les arbres ont leurs chants, lesbuissonsleurs concerts,

« Et, sur les bords d'une eau qui g-émit et s'écoule,

« La colombe de nuit lang"uissamment roucoule.

« La voilà 'sous tes yeux l'œuvre du Malfaiteur; « Ce méchant qu'on accuse est un Consolateur « Oui pleure sur l'esclave et le dérobe au maître, « Le sauve par l'amour des chag-rins de son être,

POÉSIES 3l

« Et, dans le mal commun lui-même enseveli,

« Lui donne un peu de charme et quelquefois l'oubli.»

Trois fois, durant ces mots, de l'Archang-e naissante,

La roug-eur colora la joue adolescente,

Et, luttant par trois fois contre un reg-ard impur,

Une paupière d'or voila ses yeux d'azur.

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