UN PETIT DIVERTISSEMENT
Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main ; celui-ci, vêtu d'une reding-ote poudreuse, pâle et défait, arrivait à Paris. Robespierre jeta sur nous deux uncoup d'œil rapide sous ses lunettes, et la distance où il nous vit l'un de l'autre me parut lui plaire ; il sourit en pinçant les lèvres.
(i Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance», dit-il.
Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier en fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.
Saint-Just s'assit à côté de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour. Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d'embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint- Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés ; ses grands yeux s'élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint. — Les persécuteurs prennent souvent des ma-
nières de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il aurait prises.
« Voilà, dit Robespierre d'un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l'armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chénier?»
Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.
« Tu m'as fait .demander, citoyen ? dit Marie-Joseph Chénier avec humeur ; si c'est pour affaire, dépêchonsnous, on m'attend à la Convention.
— Je voulais, dit Robespierre d'un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intérêt à ta famille. »
J'étais pris . Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes, et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d'œil. Je voulus rompre les chiens.
« Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fénelon...
— Ah ! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Timoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture. — Tu ne connais pas cela, toi'-'* » dit-il à Saint-Just avec ironie.
Celui-ci sourit d'un air de mépris, et se mit à secouer la poussière de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner répondre.
« Bah ! bah ! dit Joseph Chénier en me regardant, c'est trop peu de chose pour lui. »
Il voulait dire cela avec indifférence, mais le sang d'auteur lui monta aux joues.
Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'à l'ordinaire, leva les yeux sur Chénier, et le contempla comme avec admiration.
« Un membre de la Convention qui s'amuse à cela en l'an II de la République me paraît un piWige, dit-il.
— Ma toi, quand on n'a | pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chénier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la nation. »
Saint-Just haussa les épaules.
Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque ^ chose, et d'un air pédant : il
« Tu sais, citoyen Chénier, mon opinion sur les écrlvains. Je t'excepte, parce que je connais tes vertus républicaines; mais, en général, je les regarde comme les plus dang-ereux ennemis de la patrie. Il faut une volonté une. Nous en sommes là. Il la faut républicaine, et pour cela il ne faut que des écrivains républicains; le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et vaincre les bourg-eois, de qui viennent nos dangers intérieurs. Il faut que le peuple s'allie à la Convention et elle à lui ; que les sans-culottes soient 'payés et colères^ et restent dans les villes. Qui s'oppose à mes vues? Les écrivains, les faiseurs de vers qui font du dédain rimé, qui crient : 0 mon ànie ! fuyons dans les déserts; ces g-ens-là décourag-ent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles à la République comme des contre-révolutionnaires.
— C'est bien sévère, dit Marie-Joseph assez effrayé, mais plus piqué encore.
— Oh ! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton mielleux et radouci ; toi, tu as été un g-uerrier, tu es législateur, et, quand tu ne sais que faire, Poète.
— Pas du tout ! pas du tout ! dit Joseph, singulièrement vexé ; je suis au contraire né Poète, et j'ai perdu mon temps à l'armée et à la Convention. »
J'avoue que, malg-ré la g-r.ivitc de la sitution, je ne pus m'empêcher de sourire de son embarras.
Son frère aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon
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moi, se trompait un peu sur lui-même; aussi l'Incorruptible, qui était, au fond.de mon avis, poursuivit pour le tourmenter:
« Allons ! allons ! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de Roses pompon.
— ■ Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-là toimême autrefois, citoyen ! dit Chénier ; j'ai lu de toi des couplets fort agréables sur une coupe et un festin. Il y avait :
0 Dieux ! que vois-je, mes amis?
Un crime trop notoire.
0 malheur affreux !
O scandale honteux !
J'ose le dire à peine ; Pour vous j'en rouçis.
Pour moi j'en gémis, Ma coupe n'est pas pleine.
« Et puis un certain madrigal où il y avait :
Garde toujours ta modestie ; Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée :
Tu n'en sei"as que mieux aimée Si tu crains de ne l'être pas.
« C'était joli ! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l'un contre, l'autre pour ; et puis un éloge de Gresset, où il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entière :
« Oh ! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce ; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement, et vous connaîtrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue française subsistera, le Ferf- Fer/ trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet
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occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume dig-ne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta g-loire passera à la postérité la plus reculée 1 0 Gresset ! tu fus le plus g-rand des poètes ! — répandons des fleurs, etc., etc., etc. »
« C'était fort ag-réable.
« J'ai encore cela chez moi, imprimé sous le nom de M. de Robespierre, avocat en parlement. y>
L'homme n'était pas commode à persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ong-les.
Saint-Just, ennuyé, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.
K A quelle heure t'attend-on aux Jacobins?
— Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laissemoi, je m'amuse. »
Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.
« J'attends quelqu'un, ajouta-t-il. — Mais toi, Saint- Just, que fais-tu des Poètes? •
— Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixième chapitre de mes institutions,
— Eh bien ! qu'y font-ils? »
Saint-Just fit une moue de mépris, et regarda autour de lui à ses pieds, comme s'il eût cherché une épingle perdue sur le tapis.
«Mais... dit-il... des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l'honneur de rÉternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le !«•■ de Germinal, ils célébreront la nature et le peuple ; en Floréal, l'amour et les époux ; en Prairial, la victoire ; en Messidor, l'adoption ; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur ; en Vendémiaire, la vieillesse ; en Brumaire, l'âme immortelle ; en Fri-
maire, la sagesse ; en Nivôse, la patrie ; en Pluviôse, le travail, et en Ventôse, les amis. »
Robespierre applaudit.
'.( C'est parfaitement rég-lé, dit-il.
— Et : l'inspiration ou la mort », dit Joseph Chénier en riant.
Saint-Just se leva g"ravement.
« Eh ! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les enflamment pas! Il n'y a que deux principes : la Vertu ou la Terreur. »
Ensuite il baissa la tête, et demeura tranquillement le dos à la cheminée, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il savait toutes choses. Son calme était parfait, sa voix inaltérable et sa physionomie candide, extatique et rég-ulière.
« Voilà l'homme que j'appellerais un Poète, dit Robespierre en le montrant, il voit en g-rand, lui; il ne s'amuse pas à des formes de style plus ou moins habiles ;il jette des mots comme des éclairs dans les ténèbres de l'avenir, et il sent que la destinée des hommes secondaires qui s'occupent du détail des idées est de mettre en œuvre les nôtres : que nulle race n'est plus dang-ereuse pour la liberté, plus eonenie de l'égalité, que celle des aristocrates de l'intelligence, dont les réputations isolées exercent une influence partielle, dangereuse, et contraii'e à Vunité qui doit tout régir. »
Après sa phiase, il nous regarda. — Nous nous regardions. — Nous étions stupéfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s'acquièrent par l'action et le mouvement, pour tâcher de dompter ces puissances mystérieuses et indépendantes qui ne se forment que par la méditation qui. produit leurs œuvres, et l'admiration qu'elles excitent.