‹ Alfred de VignyChapitre 53 sur 121 · AU'J'.KD DE VIGNY · texte numérisé non relu

AU'J'.KD DE VIGNY

Les parvenus, favoris de la fortune, seront éternellement irrités, comme Aman, contre ces sévères Mardochées qui viennent s'asseoir, couverts de cendre, sur les degrés de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forçant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur.

Joseph Chénier ne savait comment revenir de l'étonnement où il était d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractère emporté de sa famille prit le dessus.

« Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des poètes à qui il ne manquait pour l'être qu'iine chose, c'était la poésie. »

Robespierre caçsa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui était au fond assez naïf et tout d'une pièce, comme un écolier non dégrossi, prit la chose au sérieux, et il se mit à parler de lui-même avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m'affligeait pour lui ;

« Le citoyen Chénier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son idée : je sens bien que j'étais poète, moi, quand j'ai dit :

« Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit. — Et — Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau. — Et — Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle. — Et — La société n'est pas r ouvrage de l'homme. — Et — Le bien même est souvent un moyen d'intrigue ; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.

— Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins Spartiates et plus ou moins connus, mais non de la Poésie. »

Saint-Just me tourna le do.s brusquement et avec humeur.

Nous nous tûmes tous quatre.

La conversation en était arrivée à ce point où l'on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne fût un coup, et Marie-Joseph et moi n'étions pas les plus accoutumés à frapper.

Nous sortîmes d'embarras d'une manière imprévue, car tout à coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un nèg-re entra et introduisit un homme âçé,qui, à peine laissé dans la chambre, resta saisi d'étonnement et d'effroi.

(( Voici encore quelqu'un de votie connaissance, dit Robespierre ; je vous ai préparé à lous une petite entrevue. »

C'était M. de Chénier en présence de son fils. Je frémis de tout mon corps. Le père recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.

Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dépendait de lui, et personne ne pouvait plus le "faire taire ou le faire parler. Nous attendîmes, comme on attend un coup de hache.

11 s'avança avec dig"nité vers son fils.

a II y a long-temps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il ; je vous fais l'honneur de croire que vous venez pour le même motif que moi. »

Ce Marie-Joseph Chénier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, était ployé en deux par la contrainte et la douleur.

« ]\Ion père, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu ! mon père, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez dire ? »

Le père ouvrit la bouche, le fils se bâta de parler haut pour étoufifer sa voix.

« Je sais... je devine... à peu près... à peu de chose près l'affaire... »

Et se tournant vers Robespierre en souriant :

« Affaire bien légère, futile, en vérité... »

Et à son père :

« Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu mêla remettre entre les mains. Je suis député... moi... Je sais...

— Monsieur, je sais ce que vous êtes, dit M. de Cbénier...

— Non, en vérité, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien, absolument rien. Il y a si long-temps, citoyens, qu'il n'a voulu me voir, mon pauvre pèi'e ! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans la République. Je suis sûr que ce qu'il vient de vous dire, il n'en est pas même bien certain. »

Et il lui marcha sur le pied .Maisde vieillard se recula de lui.

« C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-même, puisque vous ne le faites pas.

— Oh ! Dieu du ciel et de la terre ! s'écria Marie- Joseph au supplice.

— Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robes pierre à Saint-Just d'une voix aigre et en jouissant hor riblement. Qu'ont-ils donc à crier tant ?

— J'ai, dit le vieux père en s'avançant vers Robes pierre, j'ai le désespoir dans le cœur en voyant... »

Je me levai pour l'arrêter par le bras.

« Citoyen, dit Joseph Chénier à Robespierre, permets moi de te parler en particulier, ou d'emmener mo père d'ici un moment. Je le crois malade et un peu troi blé.

— Impie, dit le vieillard, veux-tu être aussi mauvais fils que mauvais... ?

^:- Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il était inutile de me consulter ce matin.

-^Non, non ! dit Robespierre avec sa voix aiguë et son incroyable sang-- froid ; non, ma foi. je ne veux pas que ton père me quitte, Chénier ! Je lui ai donné audience ; il faut bien que j'écoute. -^ Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille ? -^ Que crains-tu donc qu'il m'apprenne '! =- Ne sais-je pas à peu près tout ce qui se passe, et même tes ordonnances du matin, docteur?

— C'est fini ! » dis-je en retombant accablé sur ma chaise.

Marie- Joseph, par un dernier effort, s'avança hardiment et se plaça de force entre son père et Robespierre.

« Après tout, dit-il à celui-ci, nous .sommes égaux, nous sommes frères, n'est-ce pas ? Eh bien moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu'un représentant à la Convention nationale n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas ? — Eh bien, je te dis que mon ,bon père que voici, mon bon vieux père, qui me déteste à présent, parce que je suis député, va te conter quelque affaire de famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre ! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul ; tu marches seul; toutes ces choses d'intérieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper. »

Et il le pressait par les deux mains.

'( Non, je ne veux pas absolument que tu l'écoutés, vois-tu ; je ne veux pas. » Et, faisant le rieur : ^ Mais c'est que ce sont de vraies niaiseries qu'il va te dire. »

Et en bavardant plus bas :

« Quelque plainte de ma conduite passée, de vieilles, vieilles idées monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. Ecoute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre maître, — oui, je pense franchement, notre maître ! — va, va à tes affaires, à l'Assemblée où l'on t'écoute ; — ou plutôt, tiens, renvoie-nous. — Oui, tiens, franchement, mets-nous à la porte : nous sommes de trop. — Messieurs, nous sommes indiscrets, partons. »

Il prenait son chapeau, pâle et haletant, couvert de sueur, tremblant.

« Allons, docteur ; allons, mon père, j'ai à vous parler. Nous sommes indiscrets. — Et Saint-Just,donc, qui arrive de si loin pour le voir ! de l'armée du Nord ! N'est-il pas vrai. Saint- Just ? »

Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux ; il prenait Robespierre par le bras, son père par les épaules: il était fou.

Robespierre se leva et, avec un air de bonté perfide, tendit la main au vieillard par devant son fils. — Le père crut tout sauvé ; nous sentîmes tout perdu. M. de Chénier s'attendrit de ce seul g^este, comme font les vieillards faibles.

« Oh! vous êtes bon ! s'écria-t-il. C'est un système que vous avez, n'est-ce pas ? c'est un système qui fait qu'on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils aîné, monsieur de Robespierre ! Rendez-le-moi, je vous en conjure ; il est à Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des deux, allez ; vous ne le connaissez pas ! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi ; il m'en parle souvent. Il n'est point exag"éré du tout, , quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parlé ; mais moi, qui suis père, Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous êtes un homme comme il faut, il

ne s ai^it que de voir votre air et vos manières ; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est-ce pas '•'*

Puis à son fils :

«Ne me faites point de sig"nes I ne m'interrompez pas I vous m'importunez; ! laissez Monsieur ag-ir selon son cœur : il s'entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-être ! Vous avez toujours été jaloux d'André, dès votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas. »

Le malheureux frère! il n'aurait pas parlé, il était muet de douleur, et moi aussi.

« Ah ! dit Robespierre en s'asseyant et ôtant ses lunettes paisiblement et avec soulag-ement ; voilà donc leur grande affaire I Dis donc, Saiut-Just 1 ne s'imag-inaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit frère ! Ces gens-là me croient fou, en vérité. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occupé de lui d'ici à quelques jours. Eh bien, ajouta-t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l'affaire de ton fils.

— Voilà ! dis-jc en étouffant.

— Comment ! passer ? dit le père interdit.

— Oui, citoyen, dit Saint-Just, en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal révolutionnaire, où il pourra se défendre.

— Et André ? dit M. deChénier.

— Lui ! l'épondit Saint-Just, à la Conciergerie.

— Mais il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre André ! dit son père.

— Eh bien, il dira cela au triltunal, répondit Robespierre ; tant mieux pour lui. »

Et en parlant il écrivait toujours.

« Mais à quoi bon l'y envoyer ? disait le pauvre vieillard.

— Pour quil se justifie, répondait aussi froidement Robespierre, écrivant toujours. ,

-^ Mais l'écoutera-t-on ? » dit Marie-Joseph. '

Robespierre mit ses lunettes et le reg-arda fixement : ses yeux luisaient sous leurs jeux verts comme ceux des hiboux.

« Soupçon nés -tu l'intégrité du tribunal révolutionnaire ? » dit-il.

Marie-Joseph baissa la tête, et dit :

« Non ! » en soupirant profondément.

Saint- Just dit g-ravement :

« Le tribunal absout quelquefois.

— Quelquefois ! dit le père tremblant et debout.

— Dis donc, Saint -Just, reprit Robespierre en recommençant à écrire, sais-tu que c'est aussi un Poète, celuilà ? Justement nous parlions d'eux, et ils parlent de nous; tiens, voilà une g-entillesse de sa façon. C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur ? Dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.

— Rien que cela ! » dit Saini-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu'il avait fait dérober par ses merveilleux espions.

Tout à coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit : « Deux heures ! »

Il nous salua, et courut à la porte de sa chambre par laquelle il était entré avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et à demi dans l'autre appartement, où j'aperçus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prêt à nous fermer la porte au nez, dit d'une voix aig-re, fausse et ferme :

« Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement. »

Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur ;

'( pis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les Poètes à composer des scènes de famille.

— Attends, Maximilien ! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing- et en s'en allant par la porte opposée, qui, cette fois, s'ouvrit d'elle-même, je vais à la Convention avec Tallien !

— Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec sécheresse et org-ueil.

— Avec Saint-Just », ajouta Saint-Just d'une voix terrible.

En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanière : « Reprenez votre second fils, dis-je au père; car vous venez de tuer l'aîné. »

Et nous sortîmes sans oser nous retourner pour le

voir

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