‹ Alfred de VignyChapitre 55 sur 121 · SERVITUDE MILITAIRE · texte numérisé non relu

SERVITUDE MILITAIRE

Ave,Ca'sai', morUuri te salulant !

POURQUOI j'ai rassemblé CES SOUVENIRS

S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plus grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, il estaussivrai quel'âmetrouve quelque bonheur à se rappeler, dans un moment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavag-e. Cette mélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard sur quelques années de ma vie, quoique ces années soient bien proches de celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.

Je ne puis m'empêcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues et courageusement portées par une race d'hommes toujours dédaignée ou honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou nécessaire.

Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j'espère qu'il pourra servira montrer quelque-

fois, par des détails de mœurs observés de mes veux, ce qu'il nous reste encore d'arriéré et de barbare dans l'orsranisation toute moderne de nos Armées permanentes, où l'homme de g-uerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parce qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se modifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seule immobile. La loi chrétienne a chang-é une fois les usages farouches de la guerre ; mais les conséquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit n'ont pas été poussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu était massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, les habitants chassés et dispersés; aussi chaque Etat épouvanté se tenait-il constamment prêt à des mesures désespérées, et la défense était aussi atroce que l'attaque. A présent, les villes conquises n'ont rien à craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est civilisée, mais non les Armées ; car non seulement la routine de nos coutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les séparant chaque jour du pays, et en leur faisant une Servitude plus oisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits des subites orei^anisations; mais je conçois ceux des améliorations successives. Quand l'attention générale est attirée sur une blessure, la guérison tarde peu. Cette guérison sans doute est un problème difficile à résoudre pour le législateur, mais il n'en était que plus nécessaire de le poser. Je le fais ici et, si notre époque n'est pas destinée à eu avoir la solution, du moins ce vœu aura reçu de moi sa forme, et les difficultés en seront peut être diminuées. On ne peut trop hâter l'époque où les Armées seront identilii es à la Nation, si elle doit acheminer au temps où les Armées

et la guerre neserontplus, et ovi le globe ne portera plus qu'une nation unaninie eiitin sur ses formes sociales; événement qui, depuis longtemps, devrait ôtreaccorapli.

Je n'ai nul dessein d'intéresser à moi-même, et ces souvenirs seront plutôt les mémoires des autres que les miens; mais j'ai été assez vivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Armées pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que je dis quelques mots sur moi.

J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie obscure de ma vie, je ne veux paraître qun ce que je fus, spectateur plus qu'acteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Ou'}' faire? — on n'est pas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nous vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment où j'écris (i), un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille rangée. J'ai peu d'aventures à vous raconter, mais j'en ai entendu beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-même, hors quand je serai forcé de m'appeler comme témoin. Je m'y suis toujours senti quelque répugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au moment de me mettre en scène. Quand cela m'arrivei-a, du moins puis-je attester qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grâce de la plume des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui préférer la sienne. Je ne me sens pas

(I) En 1835.

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assez lie modestie, je l'avoue, [xiur croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un autre et en posant dans une attitude g'randiose, artisteinenl choisie, et péniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles et d'un penchant inné que nous avons tous vers la vérité. Je ne sais si de nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littéraire sinq-erie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron out fait grimacer bien des ligures innocentes.

La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse à nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire à un peuple g-rossier et facile à duper! mais le nôtre a l'œil si prompt et si fin qu'il reconnaît sur-lechamp à quel modèle vous empruntez ce mot ou ce i^^este, cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure ou tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend en mépris votre vrai visag-e, dont, sans cela, il eût peut-être pris en amitié les traits naturels.

Je ferai donc peu le g"uerrier, ayant peu vu la g-uerre; mais j'ai droit de parler des mâles coutumes de l'Ar- -mée, où les fatigues et les ennuis ne me furent point éparg-nés, et (|ui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve, en lui faisant i^ejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pénible qu'elle est, y étant demeuré si longtemps entre l'écho et le rêve des batailles. C'eût été là assurément quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exercé une observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout pour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la nature humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit militaire. Il y a des scènes que l'on

ne trouve qu'à travei's des dég-oûts qui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé par l'honneurde les tolérer.

J'aimai toujours à écouter et, quand j'étais tout enfant, je pris de bonne heure ce g-oût sur les genoux blessés démon vieux père. Il me nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes et, sur ses genoux, je trouvai la g-uerre assise à côté de moi ; il me montra la g-uerre dans ses blessures, la g'uerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dans un vieux château. Je vis dans la Noblesse une g'rande famille de soldats héréditaires, et je ne pensai plus qu'àm'élever à la taille d'un soldat.

Mon père racontait ses long"ues g-uerres avec l'observation profonde d'un philosophe et la grâce d'un homme de cour. Par lui, je connais intimement Louis XV et le g-rand Frédéric; je n'affirmerais pas que je n'aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant de récits de la guerre de Sept ans.

Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les hautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa tout d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiers de son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric s'avançait g-randi par l'exaltation française ; que les divisions successives des trois puissances entre elles et des g-énéraux français entre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes, mais que sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement, d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et de faire, avec la modestie d'un sag-e, les honneurs de sa victoire. Il paraissait quelquefois pen-

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ser que l'Europe l'avait ménag-é. Mon père avait vu de près ce roi philosophe, sur le eliam[» de bataille, où son frère, laîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet de canon ; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne, avec une g-ràce et une politesse toutes françaises, et l'avait entendu parler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gag-née. Je m'étends ici, presque malg-ré moi. parce que ce fut le premier grand homme dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après: nature, et parce que mon admiration pour lui fut le premier symptôme de mon inutile amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mémoire, des plus vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau avancé sur un front poudré, son dos voûté à cheval, ses grands yeux, sa bouche moqueuse et sévère, .sa canne d'invalide faite en béquille, rien ne m'était étrang-er ; et au sortir de ces récits, je ne vis qu'avec humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et g-estes pareils; il me parut d'abord plag-iaire : et qui sait si, en ce point, ce 'g-rand homme ne le fut pas quelque peu ? qui saura peser ce qu'il entre du comédien dcins tout homme public toujours en vue? Frédéric II u e-lait-il pas le premier type du g-rand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et org-anisateur ? C'étaient là les premières idées qui s'ag-itaient dans mon esprit, et j'assistais à d'autres temps racontés avec une vérité toute remplie de saines leçons. J'entends encore mon père tout irrité des divisions du prince de Soubiseet de M.de Clermont; j'entends encore ses g-randes indig'nations contre les intrig-ues de l'Œil-de-Bœuf, qui faisaient que les g-énéraux français s'abandonnaient tour à tour sur le champ de batadle, préférant la défaite de l'armée au triomphe

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d'un rival ; je l'entends tout ému de ses antiques ami-ii liés pour M. de Chevert et pour M. d'Assas^ avec qui il était au camp la nuit de-sa mort. Les yeux qui les avaient vus mirent leur imago dans les miens, et aussi celle de bien des personnag^es célèbres morts long~temps avant ma naissance. Les l'ccits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus fortement dans la mémoiio i que les narrations écrites; ils sont vivants comme ! conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrièi> comme l'imag-ination qui devine peut l'allong-er en avant > dans l'avenir. i

Je ne sais si un jour j'écrirai pour moi-même tous Its i détails intimes de ma vie; mais je ne veux parler ici que 1 d'une des préoccupations de mon âme. Quelquefois, I l'esprit tourmenté du passé et attendant peu de chose ' de l'avenir, on cède trop aisément à la tentation d'amu- ' ser quelques désœuvrés des secrets de sa famille et des i mystères de son cœur. Je conçois que quelques écri- i vains se soient plu à faire pénétrer tous les regards i dans l'intérieur de leur vie et même de leur conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumière, tout en désordre et comme encombré de familiers souvenirs j et des fautes les plus chéries. Il y a des œuvres telles parmi les plus beaux livres de notre langue, et qui nous restei'ont comme ces beaux portraits de lui-môme que Raphaël ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont i représentés ainsi, soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions à voix haute, avant d'être assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intéi-esser toute une nation à ses péchés. Jusque-là, on ne peut guère prétendre qu'à lui être utile par ses idées ou par ses actions.

Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La

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g-uerre était del)out dans le Ijcée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langag'e froid et pédantesque. Les log-arithmes et les tropes n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l'étoile de la Lég-ion d'honneur, la plus belle étoile des cieux pour des enfants.

Nulle méditation ne pouvait enchaîner long'temps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum ! Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collègue, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de Vive L'Empereur ! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes, nos récréations à des manœuvres, et nos examens à des revues.

lime prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la g'ioire des armes ; passion d'autant plus malheureuse que c'était le temps précisément où, comme je l'ai dit, la France commençait à s'en g-uérir. Mais l'orag'eg-rondait encore, et ni mes études sévères, rudes, forcées et trop précoces, ni le bruit du g-rand monde, où, pour me distraire de ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette idée fixe.

Bien souvent j'ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et combien il t ^ut de temps pour l'user. La satiété même ne parvint qu'à me faire obéira celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi me prouve que je prends plaisir encore à la

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caresser, et que je ne serais pas éloigné d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont profondes, et tant; s'était bien g'ravée sur nos cœurs la mai-que brûlante de l'Aig-le Romaine !

Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes ser-ï vices n'étaient qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette g^énération de l'Empire, née avec le siècle, et de laquelle je suis.

La s'uerre nous semblait si bien l'état naturel de notre pays que, lorsque, échappés des classes, nous nous jetâmes dans rx\rmée, selon le cours accoutumé de notre torrent, nous ne pûmes croire au calme dura])le de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant de nous reposer, et que l'immobilité n'était pas un mal sérieux en France. Cette impression nous dura autant qu'a duré la Restauration. Chaque année apportait l'espoir d'une guerre ; et nous n'osions quitter l'épée, dans la crainte que le jour de la démission ne devînt la veille d'une campagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses, rêvantle champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et épuisant dans des exercices de parade et dans des querelles particulières une puissante et inutile énergie.

Accablé d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement désirée, ce fut alors pour moi une nécessité que de me dérober, dans les nuits, au tumulte fatigant et vain des journées militaires : de ces nuits, on j'agrandis en silence ce que j'avais reçu de savoir de nos études tumultueuses et pul)liques, sortirent mes poèmes et mes livres ; de ces journées il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour d'une idée, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des armes ni

sur le présent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de cadre à ces tableaux de la vie militaire et des mœurs de nos armées, dont tous les traits ne sont pas connus.

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