UN SOIR D'ÉTÉ
Ma première action fut de cacher Joseph Chénier , Personne alors, malgré la Terreur, ne refusait son toit à une tête menacée. Je trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour xMarie-Joseph. Il s'y laissa conduire en pleurant comme un enfant. Caché' le jour, il courait la nuit chez tous les représentants, ses amis, pour leur donner du courag-e. Il était navré de douleur, il ne parlait plus que pour hâter le renversement de Robespierre de Saint-Just et de Gouthon. Il ne vivait plus que de cetteidée. Jem'y livrai comme lui, comme luijemecachai. J'étais partout, excepté chez moi. Quand Joseph Chénierse rendait à la Convention, il entrait et sortait entouré d'amis et de représentants auxquels on n'osait toucher. Une fois dehors, on le faisait disparaître, et la troupe
même des espions de Robespierre, la plus subtile volée de sauterelles qui jamais se soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La tête d'André Chénier dépendait d'une question de temps.
Il s'agissait de savoir ce qui mûrirait le plus vite, ou la colère de Robespierre, ou la colère des conjurés. Dès la première nuit qui suivit cette triste scène, du 5 au 6 thermidor, nous visitâmes tous ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tons, depuisTaWien jusqu'à Barras, depuis Lecointre jusqu'à Vadier. Nous les unissions d'intention sans les rassembler. — Chacun était décidé^ mais tous ne l'étaient pas.
Je revins triste. Voici le résultat de ce que j'ai vu :
La République était minée et contre-minée. La mine de R.obespierre partait de l'Hôtel de Ville : la contremine de Tallien, des Tuileries. Le jour où les mineurs se rencontreraient serait le jour de l'explosion. Mais il y avait unité du côté de Robespierre, désunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la nuit suivante, du 6 au 7, qu'à des conférences timitles et partielles. Les Jacobins étaient prêts dès lon^^temps.La Convention voulait attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en était là.
Paris sentait la terre remuer sous lui. L'événement futur se respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les places étaient encombrées de parleurs. Les portes étaient béantes. Les fenêtres questionnaient les rues.
Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y étais montré. On m'avait fermé la porte avec fureur, et presque arrêté. J'avais perdu la journée en recherches vaines. Vers six heures du soir, des groupes couraient les places publiques. Des hommes ag-ités jetaient une
BOMANS igt
nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait : « Les sections vont prendre les armes. On conspire à la Convention. — Les Jacobins conspirent. — La Commune suspend les décrets de la Convention. — Les canonniers viennent de passer. »
On criait :
« Grande pétition des Jacobins de la Convention en faveur du peuple. »
Quelquefois, toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi, comme balayée par le vent. Alors, les enfants tombaient, les femmes criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence rég-nait pour un peu de temps, jusqu'à ce qu'un nouveau trouble vînt tout remuer.
Le soleil était voilé comme par un commencement d'orag-e. La chaleur était étouflante. Je rôdai autour de ma maison dé la place de la Révolution, et, pensant tout d'un coup qu'après deux nuits ce serait là qu'on me chercherait le moins.je passai l'arcade, et j'entrai. Toutes les portes étaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais Jaissé : mes livres épars et un peu poudreux, mes fenêtres ouvertes. Je me reposai un moment près de la fenêtre qui donnait sur la place.
Tout en réfléchissant, je reg-ardais d'en haut ces Tuileries éternellement rég"nantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la long'ue maison sur la longue terrasse des Feuillants ; les arbres des Champs-Elysées, tout blancs de poussière ; la place toute noire de tètes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de i»ois peint : la statue de la Liberté et la Guillotine.
Cette soirée était pesante. Plus le soleil se cachait derrière les arbres et sous le nuage lourd et bleu en se cou-
chant, plus il lançait des rayons obliques et coupés sur les bonnets rouges et les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient à cette foule ag^itée l'aspect d'une mer sombre tachetée par des tlaques de sang. Les voix confuses n'arrivaient plus à la hauteur de mes fenêtres les plus voisines du toit que comme la voix des vag-ues de l'Océan, et le roulement lointain du tonnerre ajoutait à cette sombre illusion. Les murmures prirent tout à coup un accroissement prodigieux ; et je vis toutes les têtes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de là excitait les cris et les huées, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien no paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un désir invincible de voir me fit oublier ma situation : je voulus sortir, mais j'entendis sur l'escalier une querelle qui me fit bientôt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ces clefs doubles, que je n'habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'était vrai, qu'on avait tout retourné il y avait une heure. J'étais arrivé à temps. On descendait avec g-rand regret. A leui's imprécations, ■ reconnus de quelle part étaient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement à ma fenêtre, prisonnier chez moi.
Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit supérieur s'approchait de la place, comme ]>' bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple armé de piques enfonça la vaste mer du peuple désarmé de la place, et je vis enfin la eaude ce tumulte sinistre.
C'était une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargée de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés l'un contre l'autre. Toutes
ROMANS 2g3
les tailles, tous les âges étaient liés en faisceau. Tous avaient la tête découverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des têtes sans cheveux, de petites têtes blondes à hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d'officiers, de prêtres, de bourg-eois ; j'aperçus même deux femmes qui portalenL leur enfant à la mamelle et nourrissaient jusqu'à la fin, comme pour lég"uer à leurs fils tout leur lait, tout leur sang- et toute leur vie, qu'on allait prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournée.
La charge était si pesante que trois chevaux ne pouvaient la traîner. D'ailleurs, et c'était la cause du bruit à chaque pas on arrêtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l'un sur l'autre, et la charretteétait comme assiégée. Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnés tendaient les bras à leurs amis.
On eût dit une nacelle surchargée qui va faire naufrage et que du bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans-Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et refoulait le cortègeavec toutes ses poitrines et toutes ses épaules; et, interposant devant l'arrêt son tardif et terrible velo^ il criait d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait à la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavés :
« Non ! non ! non ! »
A chacune de ces g-randes marées d'hommes, la charrette se balançait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle était presque soulevée avec toute sa charge. J'espérais toujours la voir verser. Le cœur me battait violemment. J'étais tout entier hors de ma fenêtre, enivré, étourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J'avais toute l'âme et toute la vie dans les yeux.
Dans l'exaltation où m'élevait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y étaient acteurs. De temps à autre venait du nuage un petit éclair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait roug-e et sang-lante, les deux carrés d'arJMes se renversaient en arrière comme ayant horreur. Alors le peuple g'émissait ; et, après sa g-rande voix, celle du nuag-e reprenait et roulait tristement.
L'ombre commençait à s'étendre, celle de l'orage avant celle de la nuit. Une poussière sèche volait au-dessus des têtes et cachait souvent à mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballottée. Je lui tendais les bras d'en haut, je jetais des cris inentendus ; j'invoquais le peuple ! Je lui disais « Courag-e ! » et ensuite je reg-ardais si le ciel ne ferait pas quelque chose.
Je m'écriai :
« Encore trois jours ! encore trois jours ! ô Providence ! ô Destin ! ô Puissances à jamais inconnues ! ô vous le Dieu ! vous les Esprits ! vous les Maîti^es ! les Eternels ! si vous entendez, aiTêtez-les pour trois jours encore ! »
La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée, mais, hélas ! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle. Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le peuple, las du sang", le peuple, irrité, murmurait davantag-e, mais il ag-issait moins qu'en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.
Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le détail, je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloig-néede moi, en avant. J'y reconnus pourtant un hommeen habit gris, les mains derrière le dos.
UOM.VNS 395
Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne doutai pas que ce ne fût André Chénier. f^a voiture s'arrêta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet roug-e monter sur les planches de la Guillotine et arrang-er un panier.
Ma vue se troublait :jequiltai ma lunette pouressuver le verre et mes yeux.
L'aspect g'énéral de la place chang-eait à mesure que la lutte chang'eait de terrain. Chaque pas que les chevaux g-ag-naient semblait au peuple une défaite qu'il éprouvait. Les cris étaient moins furieux et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empêchait la marche plus que jamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la loni^ue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui dominaientde tout le corps les têtes de la multitude. J'aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m'étaient inconnues. J'y disting-uai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craig-nais d'y voir. Les hommes, je les ai vus à Saint-Lazare. André causait en regardant le soleil couchant. Mon âme s'unit à la sienne ; et taiidis que mon œil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zcphire
Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud, j'essaie encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu'il fît me força de quitter ma lunette et de reg'arder toute la place où je n'entendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrog'rade tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes^ les groupes en familles,
les familles en individus. Aux extrémités de la place, on courait pour s'enfuir dans une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs enfants de leurs robes. La colère était éteinte... Il pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je l'ai revu dans des circonstances gi'aves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations, succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, liasses et descendantes, exprimaient l'abandon de la résistance et gémissaient sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait par troupeaux entre une fausse statue, une Liberté qui n'était que l'image d'une image, et un réel Echafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'étendue de la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie était le seul qui se fît entendie, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges rayons d'eau s'étendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace.'Mes jambes tremblaient : il me fut nécessaire d'être à genoux.
Là je regardais et j'écoutais sans respirer. La pluie était encore assez transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur du vêtement qui s'élevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour blanc entre le bras et le billot et quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m'avertissait de les rouvrir.
Treale-deux fois je baissai la tête ainsi, disant une prière désespérée, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi seul j'ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l'habit gris tout debout. Cette fois, je résolus d'iionorer le courag-e de son génie en ayant le courag'c de voir toute sa mort: je me levai.
La tête roula, et cequ'il avait là s'enfuit avec le sang-.