‹ Alfred de VignyChapitre 65 sur 121 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

LA DUCHESSE, TRONCHIN, appuyé sur une longue canne aussi haute que lui, vieux, voûté, portant une perruque à la Voltaire.

LA DUCHESSE gaiement.

Ah ! voilà mon bon vieux docteur !

Elle se lève et court au-devant de lui. Allons, appuyez-vous sur votre malade.

Elle lui prend le bras et le conduit à un fauteuil. Quelle histoire allez-vous me contçr, docteur' quelle est l'anecdote du jour '?

TRONCmN Ah ! belle dame ! belle dame ! vous voulez savoir les anecdotes des autres, prenez g-arde de m'en fournir une

vous-même. Donnez-moi votre main, voyons ce pouls, madame... Mais asseyez-vous... mais ne remuez donc pas toujours, vous êtes insaisissable.

LA DUCHESSE, s'asseyant.

Eh bien, voyons, que me direz-vous ?

TRONGHIN, tenant le pouls de la duchesse.

Vous savez l'histoire qui court sur la présidente, n'est-il pas vrai, madame ?

LA DUCHESSE Eh! mon Dieu, non, je ne m'informe point d'elle.

TRONCHIN Et pourquoi ne pas vouloir vous en informer? Vous vivez par trop détachée de tout, aussi. Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de montrer quelque intérêt aux jeunes femmes de la société^ dont l'opinion pourrait vous défendre, si vous en aviez besoin un jour ou l'autre.

LA DUCHESSE

Mais j'espère bien n'avoir nul besoin d'être défendue,

monsieur.

TRONCHL"<ï

Ah I madame, je suis sûr que vous êtes bien tranquille au fond du cœur; mais je trouve que vous me faites appeler bien souvent depuis quelques jours.

LA DUCHESSE Je ne vois pas, docteur, ce que vos visites ont de commun avec l'opinion du monde sur moi.

TRONCHLN C'est j ustement ce que me dirait la présidente, et elle s'esl bien aperçue de l'influence d'un médecin sur l'opinion publique. — Je voudrais bien vous i"endre aussi confiante qu'elle. — Je l'ai tirée, ma foi, d'un mauvais pa.s ;

mais je suis discret et je ne vous conterai pas l'histoire, puisque vous ne vous intéressez pas à elle. — ^ Point de fièvre, mais un peu d'agitation... Restez, restez... ne m'ôtez pas votre main, madame.

LA DUCHESSE Quel àg-e a-t-elle, la présidente ?

THONCHIN Précisément le vôtre, madame. Ah! comme elle était inquiète ! Son maiù n'est pas tendre,savez-vous?Il allait, ma foi, faire un g'rand éclat. Ah! comme elle pleurait! mais tout cela est fini, à présent. Vous savez, belle dame, que la reine va jouer la comédie à Trianon ?

LA DUCHESSE, inquiète.

Mais la présidente courait donc un grand danger?

TRO.\CHL\ Un danger que peuvent courir bien des jeunes femmes ; car enfin j'ai vu bien des choses comme cela dans ma vie. Mais, autrefois, cela s'arrangeait par la dévotion plus facilement qu'aujourd'hui. A présent, c'est le 'r'diable. Je vous ti"ouve les veux battus. LA DUCHESSE J'ai mal dormi cette nuit après votre visite.

TRO-NCHIN Je ne suis pourtant pas méchant, ni bien effrayant pout" vous.

LA DUCHESSE

C'est votre bonté qui est effrayante, et votre silence qui est méchant. Cette femme dont vous parlez, voyons, après tout, est-elle déshonorée ?

TRONCHIN

Non ; mais elle pouvait l'être et, de plus, abandonnée de tout le monde.

LA DUCHESSE Et pourtant tout le monde sait qui elle aime.

TRONCHIX

Tout le monde le sait, et personne ne le dit.

LA DL'CHESSE Et tout d'un coup on eût changé à ce point ?

TRONCHLN Madame, quand une jeune femme a une faiblesse publique, tout le monde a son pardon dans le cœur et sa condamnation sur les lèvres.

LA DUCHESSE, vite.

Et les lèvres nous jugent.

TRONCHLX Ce n'est pas la faute qui est punie, c'est le bruitqu'elle

fait.

LA DUCHESSE

Et les fautes, docteur, peuvent-elles être toujours sans bruit ?

TRONCHIN Les plus bruyantes, madame, ce sont d'ordinaire les plus légères fautes, et les plus fortes sont les plus silencieuses, j'ai toujours vu ça.

LA DUCHESSE Voilà qui est bien contre le bon sens, par exemple !

TRONCHIN Gomme tout ce qui se fait dans le monde, madame.

LA DUCHESSE, se levant et lui tendant la main. Docteur, vous êtes franc ?

TRONCHLN Toujours plus qu'on ne le veut, madame.

THÉATUE 389

LA DUCHESSE On ne peut jamais Têtre assez pour quelqu'un dont le parti est pris d'avance.

TRONCHIX Un parti pris d'avance est souvent le plus mauvais parti, madame,

LA DUCHESSE, avec impatience.

Que vous importe? c'est mon aftaire ; je veux savoir de vous quelle est ma maladie.

TRONCHIX J'aurais déjà dit ma pensée a madame la duchesse, si je connaissais moins le caractère de monsieur le duc.

Eh bien, que ne me parlez-vous de son caractère '? Quoique je n'aime pas à lenteadre nommer, comme il n'est pas impossible qu'il ne survienne par la suite quelque événement qui nous soit commun... je...

TROXCHIX

Il est furieusement fantasque, madame! Je l'ai vu

haut comme ça !

Mettant la main à la hauteur delà tf^te d'un enfant.

Et toujours le même, suivant tout à coup son premier mouvement avec une soudaineté irrésistible et impossible à deviner. Dès l'enfance, cette impétuosité s'est montrée et n'a fait que croître avec lui. Il a tout fait de cette manière dans sa vie, allant d'un extrême à l'autre sans hésiter. Cela lui a fait faire beaucoup de grandes choses et beaucoup de sottises aussi, mais jamais rien de commun. Voilà son caractère.

LA DUCHESSE

Vous n'êtes pas rassurant, docteur ; s'il va d'un ex-

SgO ALFRED DE VIGNY

trême à l'autre, il m'aimera bien, et je ne saurai que faire de cet amour-là.

TRONCHIN Ce n'est pourtant pas ce qui peut vous arriver de pis a,ujourd'hui, madame.

LA DUCHESSE Ah ! mon Dieu, que me dit-il là !

Elle' frappe du pied.

TRONCHIN

C'est un fort g-rand seigneur, madame, que monsieur le duc. Il a toute l'amitié du roi et un vaste crédit à la cour. Quiconque l'offenserait serait perdu sans ressource; et comme il a beaucoup d'esprit et de pénétration, comme outre cela il a l'esprit ironique et cassant, il n'est pas possible de lui insinuer sans péril un plan de conduite, quel qu'il soit, et vouloir le dirig-er serait une haute imprudence. Le plus sûr avec lui serait une franchise totale.

LA DL^CHESSE s'est détournée plusieurs fois en rougissant ; elle se lève et va à la fenêtre.

Assez, assez, par g'râce, je vous en supplie, monsieur ! je me sens rougir à chaque mot que vous me dites, et vous me jetez dans un grand embarras.

Elle lui parle sans le regarder.

Je vous l'avoue, je tremble comme un enfant. — Je ne puis supporter cette conversation. Les craintes terribles qu'elle fait naître en moi me révoltent et m'indignent contre moi-même. — Vous êtes bien âgé, monsieur Tronchin, mais ni votre âge ni votre profession savante ne m'empêchent d'avoir honte qu'un homme puisse me parler, en face, de tant de choses que je ne sais pas, moi, et dont on ne parle jamais !

Une larme s'échappe.

THEATRE Ogi

Avec autorité.

Je ne veux plus que nous causions davantage.

Tronchin se lève.

La vérité que vous avez à me dire et que vous me devez, écrivez-la ici, je l'enverrai prendre tout à l'heure. — Voici une plume. Ce que vous écrirez pourrait bien être un arrêt, mais je n'en aurai nul ressentiment contre vous.

Elle lui serre la main, le docteur baise sa main.

Votre jug"ement est le jugement de Dieu. — Je suis bien malheureuse !

Elle sort vite.

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