LA DUCHESSE, ROSETTE
LA DUCHESSE, achevant de se parer pour le jour, se resardant à sa toilette et posant une mouche.
Mais, Rosette, conçoit-on la nég-Iig-ence de ces médecins ?
I' ROSETTE
Ah ! madame, cela n'a pas de nom.
LA DUCHESSE Moi qui suis si souffrante !
ROSETTE Madame la duchesse qui est si souffrante !
Moi qui nai jamais consenti à prendre d'autre médecin que ce bon vieux Tronchin ! Le chevalier m'en a voulu lons^temps.
ROSETTE Pendant plus d'une heure.
380 ALFKED DE VIGNY
LA DUCHESSE, vivement.
C'est-à-dire qu'il a voulu m'en vouloir, mais qu'il n'; pas pu.
ROSETTE Il vient d'envoyer deux bouquets par son coureur.
LA DUCHESSE
Et il n'est pas venu lui-même ? Ah ! c'est joli ! Moi je vais sortir à cheval.
ROSETTE Monsieur Tronchin a défendu le cheval à madame.
LA DUCHESSE Mais je suis malade, j'en ai besoin.
ROSETTE C'est parce que madame la duchesse est malade, qu'i ne le faut pas.
LA DUCHESSE Alors, je vais écrire au chevalier pour le gronder.
ROSETTE
Monsieur Tronchin a défendu à madame de s'applique et de tenir sa tête baissée.
LA DUCHESSE Eh bien, je vais chanter ; ouvrez le clavecin, madc moiselle.
ROSETTE
Mon Dieu ! comment dirai-jeà madame que monsieu [y Tronchin lui a défendu de chanter? b
LA DUCHESSE, tapant du pied. |>
Il faut donc que je me recouche, puisque je ne pui rien faire. — Je vais lire. Non, fais-moi la lecture. — J vais me coucher sur le sofa ; la tête me tourne, et j'é toufife. Je ne sais pourquoi...
THÉATUE 38 I
ROSETTE, prenant im livre.
i Voici Estelle de monsieur de Florian, et les Oraisons célèbres de monsieur de Bossuet.
LA DL'CHESSE
Lis ce que tu voudras, va.
ROSETTE lit.
, '■ Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bleuets qu'Estelle... les bleuets qu'Estelle aimait à mêler dans les long-ues tresses de ses cheveux noirs. »
Elle pose le livre.
LA DUCHESSE Qu'il est capricieux, le chevalier ! Il ne veut plus que je mette de corps en fer, comme si l'on pouvait sortir ,sans cela. Lis toujours, va.
'. ROSETTE Continue, et, après avoir quitté Florian, prend I Bossuet sans s'en douter.
' « Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le dig-ne sujet de nos louang'es et de nos reg-rets, vous jvivrez éternellement dans ma mémoire, y
LA DUCHESSE Je ne conçois pas qu'il ne soit pas encore arrivé. Comme il était bien hier, avec ses épaulettes de diajmants !
j ROSETTE continue.
et Heureux si, averti par mes cheveux blancs du compte ique je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau... (Tiens, c'estdrôle ça: au troupeau I) troupeau que je dois nourrir de la parole divine, les restes d'une ,voix qui tombe, et... »
LA DUCHESSE
. Le voilà commandeur de Malte, à présent. Sans ses vœux, il se serait peut-être marié, cependant.
ROSETTE Oh ! madame ! par exemple !...
LA DUCHESSE Lis toujours, va, je t'entends.
ROSETTE conlinuc,
« Et d'une ardeur qui s'éteint... » Ah! les berg^ers et les troupeaux, ce n'est pas bien amusant...
Elle jette les livres.
LA DUCHESSE
Crois-tu qu'il se fût marié ? — Dis.
ROSETTE
Jamais sans la permission de madame la duchesse. LA DUCHESSE
S'il n'avait pas dû être plus marié qu^ monsieur le duc, j'aurais bien pu la lui donner... Hélas! dans quel temps vivons-nous! — Comprends-tu bien qu'un homme soit mon mari, et ne vienne pas chez moi? M'expHquerais-tu bien ce que c'est px'écisément qu'un maître inconnu qu'il me faut respecter, craindre et aimei comme Dieu, sans le voir, qui ne se soucie de moi nul lement, et qu'il faut que j'honore ; dont il faut que j( me cache, et qui ne daigne pas m'épier; qui me donne seulement son nom à porter de bien loin, comme on h donne à une terre abandonnée ?
ROSETTE Madame, j'ai un frère qui est fermier, un gros fermiei en Normandie, et il répète toujours que, lorsqu'on m cultive pas une terre, on ne doit avoir de droit ni sui ses fleurs ni sur ses fruits.
LA DUCHESSE, avec orgueil.
Qu'est-ce que vous dites donc, mademoiselle ? Cher chez ma montre dans monécrin. j
Après avoir rêvé un peu.
Tiens, ce que tu dis là n'a pas l'air d'avoir de sens commun. Mais je crois que cela mènerait loin en politique, si l'on voulait y réfléchir. Donne-moi un flacon, je me sens faible.
Ah ! quand j'étais au couvent, il y a deux ans, si mes bonnes religieuses m'avaient dit comment on est marié, j'aurais commencé par pleurer de tout mon cœur, toute une nuit; ensuite j'aurais bien pris une grande résolution ou de me faire abbesse ou d'épouser un homme qui m'eût aimée. Il est vrai que ce n'aurait pas été le
chevalier, ainsi...
ROSETTE
Ainsi, il vaut peut-être mieux que le monde aille de cette façon.
LA DUCHESSE
Mais de cette façon. Rosette, je ne sais comment je
vis, moi. Il est bien vrai que je remplis tous mes devoirs
de religion; mais aussi, à chaque confession, je fais
I une promesse de rupture avec le chevalier, et je ne la
f tiens pas.
, .le crois bien que l'abbé n'y compte g"uère, à dire le ■ vrai, et ne le demande pas sérieusement ; mais enfin c'est tromper le bon Dieu. Et pourquoi cette vie gênée et tourmentée, cet hommag'e aux choses sacrées, aussi public que le dédain de ces choses? Moi, je n'y comprends rien, et tout ce que je sais faire, c'est d'aimer celui que j'aime. Je vois que personne ne m'en veut, après tout.
ROSETTE Ah! bon Dieu ! madame, vous en vouloir ? Bien au contraire, je crois qu'il n'y a personne qui ne vous sache gré à tous deux de vous aimer si bien.
LA DUCHESSE Crois -tu ?
ROSETTE Gela se voit dans les petits sourires d'amitié qu'on vous fait en passant quand il donne le bras à madame la duchesse. On vous invite partout ensemble. Vos deux familles le reçoivent ici avec un amour...
LA DUCHESSE, soupirant.
Oui, mais il n'est pas ici chez lui... et cependant c'est là ce quon appelle le phis grand bonheur du monde, et, tel qu'il est, on n'oserait pas le souhaiter à sa fille.
Apres un peu de rêverie.
Sa fille ! ce mot-là me fait trembler. Est-ce un état bien heureux que celui où l'on sent que si l'on était mère on en mourrait de honte ; que l'insouciance et les ménag;-ements du grand monde finiraient là tout à coup, et se chang-eraient eu mépris et en froideur; que les femmes qui pardonnent à l'amante fermeraient leur porte à la mère, et que tous ceux qui me passent l'oubli d'un mari ne me passeraient pas l'oubli de son nom; car ce n'est qu'un nom qu'il faut respecter, et ce nom vous tient enchaînée, ce nom est suspendu sur votre tête, comme une épée! Que celui qu'il représente soit pour nous tout ou rien, nous avons ce nom écrit sur le collier, et au bas : J'appartiens...
ROSETTE Mais, madame, serait-on si méchant pour vous ? Madame est si g-énéralement aimée !
LA DUCHESSE
Quand on ne serait pas méchant, je me ferais justice à moi-même, et une justice bien sévère, crojez-moi. — Je n'oserais pas seulement lever les yeux devant ma mère, et même, je crois, sur moi seule.
ROSETTE Bon Dieu ! madame m'eflraye.
LA DUCHESSE Assez. Nous parlons trop de cela, mademoiselle, et je ne sais pas comment nous y sommes venues. Je ne suis pas une héroïne de roman, je ne me tuerais pas, mais certes j'irais me jeter pour la vie dans un couvent.