LE DUC, TRONCHIN
Ils entrent ensemble.
LE DUC Vous en êtes bien sûr, docteur ?
TRONCHIN Monsieur le duc, j'en réponds sur ma tête, que je vous apporte à Versailles ; prenez-la pour ce qu'elle
vaut.
LE DUC, s'asseyant en taillant une plume.
AIIons,,il est toujours bon de savoir à quoi s'en tenir. Vous la voyez très souvent ? Asseyez-vous donc !
TRONCHIN Presque tous les jours, je passe chez elle pour des migraines, des bag'atelles.
LE DUC Et comment est-elle, ma femme ? est-elle jolie ? estelle agréable ?
TRONCHIN
C'est la plus gracieuse personne de la terre. LE DUC
Vraiment ? Je ne l'aurais pas cru ; le jour où je la vis, ce n'était pas ça du tout. C'était tout empesé, tout guindé, tout roide ; ça venait du couvent, ça ne savait ni entrer ni sortir, ça saluait tout d'une pièce ; de la fraîcheur seulement, la beauté du diable.
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TRONGHIN Oh ! à présent, monsieur le duc, c'est tout autre chose.
LE DUC
Oui, oui, le chevalier doit l'avoir formée. Le petit chevalier a du monde... Je suis fâché de ne pas la connaître.
TROr^CHIN
Ah, ça! il faut avouer, entre nous, que vous en aviez bien la permission.
LE DUC, prenant du tabac pour le verset* d'une tabatière d'or dans une boîte à portrait.
Ça peut bien être! Je ne dis pas le contraire, docteur; mais, ma foi, c'était bien difficile. La marquise est bien la femme la plus despotique qui jamais ait vécu ; vous savez bien qu'elle ne m'eût jamais laissé marier, si elle n'€Ût été assez bien assurée de moi, et bien certaine que ce serait ici, comme partout à présent, une sorte de cérémonie de famille, sans importance et sans suites.
TRONGHIN Sans importance, cela dépend de vous ; mais sans suites, monsieur le duc...
LE DUC, sérieusement.
Cela dépend aussi de moi, plus qu'on ne croit, monsieur ; mais c'est mon affaire.
Il se lève et il se promène.
Savez-vous à quoi je pense, mon vieil ami ? C'est que l'Honneur ne peut pas toujours être compris de la même façon.
Dans la passion, le meurtre peut être sublime ; mais, dans l'indifférence, il serait ridicule ; dans un homme d'Etat ou un homme de cour, par ma foi, il serait fou.
Tenez, regardez ! Moi, par exemple, je sors de chez
THÉÂTRE SgS
le Roi. Il a eu la bonté de me parler d'affaires assez long'temps. Il reg"rette monsieur d'Orvilliei-s, mais il l'aLanclonne à ses ennemis, et le laisse quitter le commandement de la flotte avec laquelle il a battu les Anglais. Moi, qui suis l'ami de d'Orvilliers, et qui sais ce j qu'il vaut, cela ma fait de la peine ; je viens d'en par- 1 1er vivement, je me suis avancé pour lui. Le Roi m'a I écouté volontiers et est entré dans mes raisons. Il m'a ' présenté ensuite Franklin, le docteur Franklin, l'imprii meur, l'Américain, Ihomme pauvre, l'homme en habit gris, le savant, le sage, l'envoyé du nouveau monde à l'ancien, grave comme le paysan du Danube, demandant justice à l'Europe pour son pays, et l'obtenant de Louis XVI ; j'ai eu une long^ue conférence avec ce bon Franklin ; je l'ai vu ce matin même présenter soq petitfils au vieux Voltaire, et demandiM- à Voltaire une bénédiction, et Voltaire ne riant pas. Voltaire étendant les mains aussi gravement qu'eût fait le souverain pontife, et secouant sa tête octogénaire avec émotion, et disant sur la tête de l'enfant : « Dieu el la liberté. » — C'était teau, c'était solennel, c'était grand.
Et, au retour, le Roi m'a parlé de tout cela avec la justesse de son admirable bon sens ; il voit l'avenir sans crainte, mais non sans tristesse ; il sent qu'une révolution partant de France peut y revenir. Il aide ce qu'il ne peut empêcher, pour adoucir la pente ; mais il la voit rapide et sans fond, car il parle et pense en législateur quand il est avec ses amis. Mais l'action l'inximide. Au sortir de l'entretien, il m'a donné ma part dans les événements présents et à venir.
Voilà ma matinée. — Elle est sérieuse, comme vous voyez, et maintenant, en vérité, m'occuper d'une aflaire de... de quoi dirai-je ? de ménage ? Oh ! non ! — Quelque chose de moins que cela encore... Une affaire de
SgÔ ALFRED DE VIGNY
boudoir... et d'un boudoir que je n'ai jamais vu... En bonne vérité, vous le sentez, cela ne m'est g^uère possible. Un sourire de pitié est vraiment tout ce que cela me peut' arracher. Je suis si étrang-er à cette jeune femme, moi, que je n'ai pas le droit de la colère ; mais elle porte mon nom, et, quant à ce qu'il y a dans ce petit événement qui pourrait blesser l'amour-propre de l'un ou l'intérêt de l'autre, fiez-vous-en à moi pour ne tirer d'elle qu'une veng-eance de bonne compagnie, et qui, pour être de bon g'oût, n'en sera peut-être que plus sévère. Pauvre petite femme elle doit avoir une peur d'enfer !
Il rit et prend 6on épée .
Venez-vous avec moi voir la marquise au Petit-Tria-
non? Je l'ai trouvée assez pâle ce matin, elle m'inquiète.
II sonne.
A ses gens.
Ce soir, à onze heures, on me tiendra un carrosse prêt pour aller à Paris.
Passez, mon cher Tronchin.
TRONCHIN, à part.
Je n'ai plus qu'à les laisser faire à présent.
Ils sortent.