‹ Alfred de VignyChapitre 74 sur 121 · Scène VII · texte numérisé non relu

Scène VII

CHATTERTON, seul se promenant.

Allez, mes bons amis. — Il est bien étonnant que ma destinée chang-e ainsi tout à coup. J'ai peine à m'y fier; pourtant les apparences y sont. — Je tiens là ma fortune.

— Qu'a voulu dire cet homme en parlant de mes ruses 'l Ah! toujours ce qu'ils disent tous. Ils ont deviné ce que je leur avouais moi-même, que je suis l'auteur de mon livi'e. Finesse grossière ! je les reconnais là ! Que sera cette place ? quelque emploi de commis ? Tant mieux, cela est honorable ! Je pourrai vivre sans écrire les choses communes qui font vivre. — Le quaker rentrera dans la paix de son âme que j'ai troublée, et elle ! Kitty Bell, je ne la tuerai pas, s'il est vrai que je l'eusse tuée.

— Dois-je le croire ? J'en doute : ce que Ton renferme toujours ainsi est peu violent ; et pour être si aimante, son âme est bien maternelle. N'importe, cela vaut mieux, et je ne la verrai plus. C'est convenu... autant eût valu me tuer. Un corps est aisé à cacher. — On ne le lui eût pas dit. Le quaker y eût veillé, il pense à tout. Et à présent, pourquoi vivre? pour qui?... — Pour qu'elle vive, c'est assez... Allons... arrêtez-vous, idées noires, ne revenez pas... Lisons ceci...

Il lit le journal.

« Chatterton n'est pas l'auteur de ses œuvres... Voilà qui est bien prouvé." — Ces poèmes admirables sont réellement d'un moine nommé Rowley, qui les avait traduits d'un autre moine du dixième siècle nommé Turg-ot... Cette imposture, pardonnable à un écolier, serait criminelle plus tard... Signé... Baie... » Baie ? Qu'est-ce que cela ? Que lui ai-je fait ? — De quel égout sort ce serpent ?

Quoi ! mon nom est étouffé ! ma g-loire éteinte ! mon honneur perdu ! — Voilà le jug-e !... le bienfaiteur ! Voyons, qu'oft're-t-il ?

Il décachette la lettre, lit... et s'écrie avec indignation :

Une place de premier valet de chambre dans sa maison !...

Ah ! pays damné ! terre du dédain ! sois maudite à jamais !

Prenant la fiole d'opium.

0 mon âme, je t'avais vendue ! je te rachète avec ceci.

Il boit l'opium.

Skirner sera payé! — Libre de tous ! égal à tous, à présent ! — Salut, première heure de repos que j'aie goûtée ! — Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut! — Adieux, humiliations, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, adieu ! Oh ! quel bonheur, je vous dis adieu I — Si l'on savait ! si l'on savait ce bonheur que j'ai... on n'hésiterait pas si longtemps !

Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit.

0 Mort, ange de délivrance, que ta paix est douce ! j'avais bien raison de t'adoicr, mais je n'avais pas la

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force de te conquérir. — Je sais que tes pas seront lentsf^i et sûrs. Reg-arde-moi, ang-e sévère, leur ôter à tous 1^ p' trace de mes pas sur la terre, '"'

Il jette au feu tous ses papiers.

Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaig-neux, purifiez- vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi I

Il lève les yeux au ciel, et déchira lentement ses poèmes, dans l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.

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