‹ Alfred de VignyChapitre 75 sur 121 · Scène VIIÏ · texte numérisé non relu

Scène VIIÏ

CIIAÏTERTON, KITTY BELL

Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrête, observe Chatterton, et va se placer entre la cheminée et lui. — Il cesse tout à coup de déchirer ses papiers.

KITTY BELL, h part.

Que fait-il donc ? Je n'oserai jamais lui parler. Que brûle-t-il ? Cette flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lug-ubre.

A Ghatterlon.

N'allez- vous pas rejoindre mi lord ?

CHATTERTON laisse tomber ses papiers ; tout son corps frémit.

Déjà ! — Ah ! c'est vous ! Ah ! madame I à g-enoux J par pitié ! oubliez-moi.

KlTTY BELL Eh ! mon Dieu ! Pourquoi cela ? qu'avez-vous fait ?

Je vais partir ! — Adieu ! — Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nous plus long-

emps. Les passions des poètes n'existent qu'à peine. )n ne doit pas aimer ces gens-là; franchement, ils l'aiment rien : ce sont tous des égoïstes. Le cerveau e nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais ;t ne les voyez pas ; moi, j'ai été plus mauvais qu'eux ous.

KITTY BELL

^lon Dieu ! pourquoi dites-vous : « J'ai été ? »

CHATTERTON Parce que je ne veux plus être poète ; vous le voyez, ai déchiré tout. — Ce que je serai ne vaudra g"uère aiieux, mais nous verrons. Adieu! — Ecoutez-moi ! Vous avez une famille charmante ; aimez-vous vos enfants ?

KITTY BELL

Plus que ma vie, assurément.

CHATTERTON Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous l'avez donnée.

KITTY BELL

Hélas ! ce n'est que pour eux que je l'aime.

CHATTERTON Eh ! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell ! Avec ces ang-es sur vos genoux, vous ressemblez à la

divine Charité.

KITTY BELL

Ils me quitteront un jour.

Rien ne vaut cela pour vous ! — C'est là le vrai dans la vie ! Voilà un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sangde votre sang", Tàmede votre âme : aimezles, madame, uniquement et par-dessus tout. Promettezle-moi !

420 ALFKEIJ DE VIGNY

KITTY BELL Mon Dieu ! vos yeux sont pleins de larmes, et vous

souriez.

CHATTERTON

Puissent vos yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans cesse ! 0 Kitty ! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à votre paisible famille.

KITTY BELL Hélas ! cela dépend-il de nous ?

CHATTERTON Oui ! oui !... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son cœur. — Demandez au quaker, il vous en donnera. — Je n'ai pas le temps, moi ; laissez-moi sortir.

Il marche vers sa chambre.

KITTY BELL Mon Dieu ! comme vous souffrez !

CHATTERTON Au contraire. — Je suis guéri. — Seulement, j'ai la j tête brûlante. Ah ! bonté ! bonté ! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.

KITTY BELL De quelle bonté parlez-vous ? Est-ce de la vôtre ?

Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes venue. On vous attend là-haut ! J'en suis certain. Que faites vous ici ?

KITTY BELL, ômue profondément, et l'oeil hagard. A présent, quand toute la terre m'attendrait, j'yres-

t PI™ ri 1 S

CHATTERTON

Tout à l'heure je vous suivrai. — Adieu ! adieu !

KITTY BELL, rarrètant.

Vous ne viendrez pas ?

CHATTERTON J'irai. — J'irai.

KITTY BELL Oh ! VOUS ne voulez pas venir.

CHATTERTOiN

Madame, cette maison est à vous, mais cette heure appartient.

KITTY BELL Qu'en voulez-vous faire "!

CHATTERTON

Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ne peuvent plus se courber à votre taille et s'adoucir voix pour vous... Kitty Bell, laissez-moi.

KITTY BELL Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi,

msieur.

V^enez-vous pour ma punition ? Quel mauvais génie

js envoie ?

KITTY BELL

Jne épouvante inexplicable.

CHATTERTON ^ous serez épouvantée si vous restez.

KITTY BELL uvez-vous de mauvais desseins, grand Dieu ?

CHATTERTON ^e vous enai-je pas dit assez ? Gomment êtes-vous là?

KITTY BELL ilh ! comment n'y serai s-je plus ?

422 ALKREU DK VIGNV

CHATTERTON Parce que je vous aime, Kitty.

KITTY BELL

Ah ! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous vo lez mourir.

CHATTERTON

J'en ai le droit, de mourir. — Je le jure devant vous et je le soutiendrai devant Dieu !

KITTY BELL Et moi, je vous jure que c'est un crime : ne le com mettez pas.

Il le faut, Kitty, je suis condamné.

KITTY BELL Attendez seulement un jour pour penser à votre âm<

CHATTERTON

Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.

KITTY BELL Une heure seulement pour prier.

CHATTERTON Ô

Je ne peux plus prier. |

KITTY BELL 1

Et moi, je vous prie pour moi-même. Cela me tuer*

CHATTERTON Je vous avertis 1 il n'est plus temps.

KITTY BELL Et si je vous aime, moi !

CHATTERTON I

Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mo rir; c'est pour cela que Ditu p(!ut me pai'donner.

THÉATKE 4^3

KITTY BELI

Qu'avez-vous donc fait ?

CHATTERTON Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous irle.

KITTY BELL, à genoux, les mains au ciel. Puissances du ciel ! grâce pour lui !

CHATTERTON Allez-vous-en... Adieu !

KITTY BELL, tombant.

Je ne le puis plus...

CHATTERTON

Eh bien donc ! prie pour moi sur la terre et dans le

Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant ; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre.

KITTY BELL Ah ! — Grand Dieu !

Elle trouve la fiole.

Qu'est-ce que cela ? — Mon Dieu ! pardonnez-lui.

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