‹ Alfred de VignyChapitre 85 sur 121 · DES ROMAINS · texte numérisé non relu

DES ROMAINS

C'était un sage peuple que celui-là, peuple industrieux, sain et foi't, s'il en fut. Sans philosophie, sans idéalisme, ne se perdant guère en abstractions, mais ne considérant que le pouvoir sur la terre, la grandeur sur la terre, et l'immortalité sur la terre, celle du nom. — Sur ce point, le crâne de Bonaparte fut trempé comme un crâne romain, car il ne s'occupait guère d'autre chose.

Tout Romain se considérait comme acteur ; il prenait tel rôle et le poussait jusqu'où il pouvait aller. « Je joue le rôle de républicain », dit Gaton ; le rôle fini, la République finissant, il se tue. « Je joue celui d'empereur, dit Auguste, applaudissez et baissez le rideau, je meurs, » La vie toujours publique des Romains est là tout entière.

Le seul beau mopient d'un ouvrage est celui où on l'écrit.

De nicrcrorli ;i jfndi, 39 juillet.

Depuis ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d'une bravoure de Vendéens : les soldats, d'un courage de garde impériale : Français partout. Ardeur et intellig-ence d'un côté, honneur de l'autre. — Quel est mon devoir? Protéger ma mère et ma femme. Que suis-je ? Capitaine réformé. J'ai quitté le service depuis cinq ans. La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écrits lui déplaisaient; elle les trouvait séditieux. Louis XIII était peint de manière à me faire dire souvent : Vous qui êtes libéral ■ J'ai reçu des Bombons un

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grade par ancienneté au 5' de la g-arde, le seul, cai" j'étais entré lieutenant. Et pourtant, si le roi revient aux Tuileries et si le Dauphin se met à la tête des troupes, j'irai me faire tuer avec eux. — Le tocsin. — J'ai vu l'incendie de la fenêtre des toits. — La confusion viendra donc par le feu. — Pauvre peuple, grand peuple, tout g-uerrier !

J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi appelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise; il est en enfance, ainsi que toute sa famille : en enfance pour notre temps qu'il ne comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que je me devais à cette mort? — Cela est absurde. Il ne saura ni mon nom ni ma Hn. Mais mon père, quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis, sous l'Empire : superstition, superstition politique, sans racine, puérile, vieux préjug-é de fidélité noble, d'attachement de famille, sorte de vasselag-e, de parenté de serf au seig-neur. Mais comment ne pas y aller demain matin s'il nous appelle tous? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot: le roi, qu'est-ce donc? Et quitter ma vieille mère et ma jeune femme qui comptent sur moi 1 Je les quitterai, c'est bien injuste, mais il le faudra.

La nuit est presque achevée. — Encore le canon.

Vendredi 30.

Pas un prince n'a paru. Les pauvres braves de la g-arde sont abandonnés sans ordres, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours. — 0 g-uerre civile, ces obstinés dévots t'ont amenée !

Chassés de partout. Paris est libre.

29 août.

Revue de la garde nationale au Champ-de-Mars.J'ai

JOUIINAL d'un rOKTE l^'S'i

commandé assez militairement, le 4® bataillon de la i''^ légion. Le roi Louis-Philippe I*r, après avoir passé devant le front du bataillon, a arrêté son cheval, m"a ôté son chapeau et m'a dit :

« Monsieur de Vigny, je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très beau, dites-le à tous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux pas le faire moi-même. »

Je l'ai trouvé beau et ressemblant à Louis XIV, — à peu près comme madame de Sévigné trouvait Louis XIV le plus grand roi du monde, après avoir dansé avec lui.

Les Français ont de l'imagination dans l'action, et rarement de la méditation solitaire.

Oh! fuir! fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille !

" Je me rappelle, en travaillant, un trait fort beau que la princesse de Béthune me conta un soir.

M. de X... savait fort bien que sa femme avait un amant. Mais, les choses se passant avec décence, il se taisait. Un soir, il entre chez elle; ce qu'il ne faisait jamais depuis cinq ans.

Elle s'étonne. Il lui dit :

« Restez au lit; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil. Je sais que vous êtes grosse, et je viens ici pour vos gens. »

Elle se tut et pleura : c'était vrai.

Bonaparte meurt en disant: Téfe d'armée, et repas-

sant ses premières batailles dans sa mémoire ; Cannint^ , en parlant d'affaires ; Cuvier, en s'analjsant lui-même et disant : La tête s engage.

Et Dieu? Tel est le siècle: ils n'y pensèrent pas!

Oui, tel est le siècle. — C'est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et doit arriver en tous à la résignation de notre faiblesse et de notre ignorance. Soyons tout ce que nous pouvons être, sachons le peu que nous pouvons savoir. C'est assez pour si peu de jours à vivre. La résig-nation qui nous est la plus difficile est celle de notre ig-norance. Pourquoi nous rési- .n gnons-nous à tout, excepté à ignorer les mystères de l'éternité? A cause de l'espérance qui est la source de ^i toutes nos lâchetés. Nous inventons une foi, nous nous la persuadons, nous voulons la persuader aux autres, nous les frappons pour les y contraindre. — Et pourquoi ne pas dire :

K Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation L que je subis toujours, ô Seig"neur ! mais, ig-norant la T faute et le procès, je subis ma prison, fy tresse de la j paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous L les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et [ je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé L sans malheur. — Je n'espère rien de ce monde et je vous i rends g'râce de m'avoir donné la puissance du travail, qui fait que je puis oublier entièrement en lui mon ig-no- .

rance éternelle. i

Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand [, je lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. — Heu- ij reux quand je vois d'autres yeux plus humides encore ^ que les miens !

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