‹ Alfred de VignyChapitre 99 sur 121 · JOURNAL D L'N POETE · texte numérisé non relu

JOURNAL D L'N POETE

Il ne faut désirer la popularité que dans la postérité, et non dans le temps présent.

DEUX MOUVEMENTS d'eSPRIT

On ne peut trop voir les hommes et observer attentivement.

Il y a quelques jours, une femme d'esprit me donna Toccasion de remarquer avec quelle promptitutle les mouvements de l'intérêt personnel viennent détruire la raison droite et simple.

Je lui parlais de madame Roland.

« J'aime, disais-je, ce caractère romain dans nos temps. Sa mort est un peu drapée et théâtrale ; elle pose, il est vrai, avec un peu d'afFectation. »

jElle m'interrompt :

« Eh ! ma foi, il est assez beau d'avoir la force de penser à poser dans ce moment-là. »

Elle était dans le vrai ; mais tout à coup elle se souvient qu'elle est duchesse, et le préjugé lui fait ajouter ceci :

« D'ailleurs, qu'importe ? Une petite bourgeoise comme madame Roland pouvait bien mettre de l'emphase dans sa mort. C'était aux grandes dames à être simples. »

CROYANCE ou RELIGION

Lorsque des hommes comme Descartes et Spinoza ont enfoncé leur tête dans leurs mains, ils devaient chercher en toute sincérité : 1° comment la création leur apparaissait; 20 quelles étaient les causes et le but de la création, selon le calcul le plus probable et le plus vraisemblable.

C'était une croyance qu'ils chercliaient.

Lorsque des hommes comme saint Augustin, Bossuet et Fénelon pensent aux choses religieuses, je les trouve beaucoup plus humains et plus superficiels; ils considèrent l'univers comme construit pour certaine petite peuplade, et Dieu lui-même descendra sur une petite planète privilégiée pour lui donner une législation particulière.

C'était une religion qu'ils cherchaient.

La question, lorsqu'on s'enfonce dans ces choses, serait de savoir si l'on doit se placer au point de vue | général de l'immensité où nage l'univers, et s'efforcer d'en tirer une sorte de perspective prise d'une planète comme Saturne ou Jupiter, ou bien si l'on doit se placer au milieu de l'espèce humaine qui peuple la petite terre, et, de là, considérer la religion selon l'utilité qu'elle peut avoir comme point d'appui de la morale.

Le premier point de vue est visiblement le plus grand. le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que par un amour sacré de la vérité qui élève l'àme vers le Créateur et le centre de la création.

Le second point de vue est le meilleur comme amélioration de. la société humaine, on ne le peut contester, et, de ce point de vue, le christianisme est jusqu'ici le système dont la vérité serait plus désirable que celle de tous les autres systèmes. Mais on sent combien la recherche de cet intérêt est rétréci et misérable auprès de la recherche de la vérité.

Si les hommes avaient la force de se préparer à réfléchir aux choses divines par un premier acte de renonciation à leurs intérêts, à l'avenir de leur existence dans l'éternité et aux débats sur leur condition future, ils seraient dignes de se placer au premier point de vue et de chercher sincèrement une croyance.

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