Voir Steîlo. Edit. Charpentier, p
tressaille de tous les tressaillements maternels et subit irréparablement l'influence des peines, des passions, des moindres désirs de l'être sympathique dans lequel il se développe. C'est là qu'on trouverait peut-être le mot de bien des existences inexplicables. Ce mot, c'est le secret d'une âme : il est profond et sacré. On peut toutefois, sans violer l'asile intérieur des consciences, deviner quelles étaient les impressions dominantes de madame de Vigny à cette époque où la femme « craint d'être émue *. » Madame de Vigny avait vu se disperser au vent populaire sa fortune et ses privilèges : elle avait suivi, dans les prisons de Loches, son père, M. de Baraudin, vieux marin infirme et mutilé; elle était encore toute noire du deuil de son jeune frère fusillé à Quiberon, et du deuil de ce vieux père tué par la mort de son fils. L'âme fière de ma dame de Vigny était pleine de cet orgueil
héraldique qu'il avait fallu comprimer, pleine d'une tristesse dï mon pour les malheurs de sa famille et d'une haine bien excusable pour le peuple qui lui apparaissai sous l'aspect d'un égorgeur, les bras nus et sanglants. Il ne pouvait y avoir place en elle pour d'autres sentiments. Ces traits de Pâme maternelle se retrouveront peu affaiblis dans l'âme du iils.
Cependant la république, si mâle naguère, s'affaiblissait de jour en jour du bon sang qu'elle avait perdu ; elle était tombée en enfance, et avait eu besoin d'un conseil de régence, le Directoire. On pressentait le coup d'État du 18 brumaire : la noblesse relevait la tête. C'est alors que M. de Vigny vint à Paris avec sa femme et son fils Alfred, qni avait dix-huit mois. C'est danscette ville, pour ainsi dire, que l'enfant ouvrit les yeux ; c'est là qu'il reçut ces premières et profondes impressions des choses auxquelles on attache l'idée de patrie.
La servitude des grandes villes pèse lour-
dément sur les enfants : toutes les mères y peuvent dire, comme l'Elisabeth de Shakespeare : « Pitié, vieilles pierres, pour ces tendres bébés; dur berceau pour ces jolis petits, sombres compagnes de jeu, si vieilles pour ces jeunes enfants. »
Les yeux bleus d'Alfred ne perdaient les mélancolies de la ville que pour s'ouvrir aux mélancolies de la campagne. Son père le menait parfois, à l'automne, chez madame de Vigny, tante de l'enfant, et qui élevait ses six Mlles près d'Étampes, au Tronchet, dans un vieux manoir triste comme une ruine et triste encore des tristesses de l'automne. L'enfant regardait avec une stupeur charmée « la grande salle de billard, où étaient rangés les portraits de famille ', » et les vieilles tapisseries soulevées par les grands vents qui venaient de la plaine.
Alfred était alors un bel enfant qui ressemblait à une fille; il avait de son père l'amour héréditaire de l'épée. mais sa mère
lui avait donné ses beaux cheveux blonds et une grâce un peu féminine que le poète ne quitta jamais.
M. deVigny,que la Révolution avait ruiné, consacrait le reste de son bien à l'éducation de son fils. Jusqu'à l'âge d'être écolier, Alfred eut des maîtres que sa mère choisit et dirigea. Cette mère avait pour son fils la sévère gravité d'un père, et c'était M. de Vigny, ce vieux soldat courbé en deux par les blessures et les douleurs, qui avait pour lui des tendresses toutes maternelles. Il contait souvent à l'enfant les vieilles histoires de la guerre de sept ans, si bien que celui-ci croyait voir Frédéric avec sa canne et son tricorne. M. Léon de Vigny avait vu de près le roi philosophe sur le champ de bataille , où un de ses oncles avait été enlevé par un boulet de canon. Le petit Alfred entendait souvent aussi l'histoire du chevalier d'Assas, dont son père avait été l'ami, et avec lequel il s'était trouvé au camp la veille de sa mort.
Alfred était grand questionneur, comme le sont tous les enfants inielligents.il obsédait son père d'interrogations si persistantes, que celui-ci lui disait qu'il ressemblait à Yinterrogant bailhj de Voltaire.
Un jour — c'était à l'Élysée-Bourbon, où habitait la famille de Vigny ' — Alfred vit son père revenir triste avec une larme dans le creux de ses rides. Et l'enfant sut que le duc d'Enghien venait d'être fusillé.
Ce fut sa première impression d'horreur : elle dura longtemps.
A peu près à cette époque, le jeune Alfred de Vigny fut envoyé chez M. Hix, dontla pension, située dans le faubourg Saint-Honoré, suivait les cours du lycée Bonaparte.
L'écolier avait la première qualité, presque la seule qui fait ce qu'on nomme, au collège, un élève fort : la mémoire. Il obtenait les premières places et les plus hautes récompenses. Mais il avait toujours l'appa-
1 . L'Elysée-Bourbon était alors une habitation louée de simples particuliers.
ALFRED DBVJGNV. 15
rence d'une petite fille blonde et délicate. Ses camarades le battaient, parce qu'il était faible. La raison est excellente, et l'enfance a une implacable logique. Les récréations devinrent intolérables au pauvre écolier : on lui volait son pain dans son panier, et il était obligé de faire les devoirs des voleurs pour racheter la moitié de son déjeuner.
L'enfant devenait triste.
Ce sont les élèves, et non les maîtres, qui font l'opinion publique dans le petit monde des collèges, et cette opinion se forme bien moins d'après le travail des classes que sur la force ou l'adresse des joueurs dans les récréations. Les maîtres punissent, c'est tout; les élèves flétrissent et mettent hors la loi. Le paria devient craintif, défiant et se retranche, selon sa nature, dans la férocité de son orgueil ou dans la conviction indolente de sa nullité. Il devient sombre ou il devient idiot. Alfred de Vigny s'assombrit et se replia sur lui-même.
Heureusement cette oppression de la force
physique et brutale se relâche et s'adoucit dans les hautes classes. D'ailleurs Alfred de Vigny lit sa seconde et sa rhétorique dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, et qui transformèrent absolument l'esprit ordinaire des lycéens.
La France, comme a dit le poète, était alors « vivandière; » tous ses fils étaient enfants de troupe.
L'enthousiasme militaire soulevait les écoliers sur leurs bancs tachés d'encre ; le tambour étouffait la voix des maîtres; tous les yeux de quinze ans clignaient dédaigneusement sur les harangues du Conciones et dévoraient les bulletins de la grande armée. Quand un condisciple, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait « en uniforme de housard etlebras en écharpe1,» tous les élèves rougissaient de honte et « jetaient leurs livres à la tête des maîtres. »
Alfred de Vigny conçut alors « un amour
désordonné de la gloire des armes1. » Marcher à la gloire, c'était, de l'avis commun, suivre Napoléon. La jeunesse ne se précipitait pas alors, comme les volontaires de 1793, à la glorieuse servitude d'un principe: elle se ruait pour servir un homme. Mais M. L'on de Vigny, qui avait brisé son épée pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi, ne croyait pas qu'une épée de gentilhomme dût répondre à la diane du camp impérial . Il se hâta de tirer son fils d'au milieu de ces jeunes têtes belliqueuses et napoléoniennes de sentiment, et jeta de suite l'adolescent au milieu du monde, comptant que le murmure des salons étoufferait à ses oreilles juvéniles le grondement prochain du canon de Leipzig.
11 semble qu'en effet, grâce à ce changement, le rêveur ait alors surmonté l'homme d'action dans ce jeune homme promis par la destinée aux spéculations de l'esprit.
Alfred de Vigny, libre enfin d'étudier et
18 ÀLFKED DE VIGNY.
d'apprendre, se jeta dans tous les travaux où son imagination le poussait. Il lisait et écrivait avec une sorte de fureur, sous la direction d'un vieux précepteur dont il a laissé le nom, l'abbé Gaillard; il traduisait Homère du grec eu anglais. 11 faisait aussi des tragédies classiques qu'il avait l'esprit de déchirer à mesure qu'il les écrivait ; il essayait des romans et des comédies. 11 était inquiet^ sentant en lui comme des idées, mais si vagues et si fuyantes, qu'il ne pouvait ni les saisir ni les formuler. Le dépit lui venait de ne pouvoir réaliser sur l'implacable papier blanc que d'insipides pastiches. Ce sont là les premières tortures du talent qui naît ; il dit : création, et il écrit: réminiscence. La tète bout et la main est froide. Quand le génie vient, c'est le Iront qui est calme et la main qui est de feu, comme l'a dit un grand poète français1.
L'âme adolescente du poète sentait alors le trouble et les tressaillements inévitables
l . Barbier.
du moment de la conception. Dès lors, on pouvait pressentir l'heure d'un glorieux enfantement.
Ce moment sacré de l'âme humaine est plein de vertiges et d'ignorances. Le jeune homme, las de la méditation que, dans son impatience, il accusait de stérilité, se reprit à maudire son apparente oisiveté et à souhaiter d'agir. 11 demanda de nouveau une épée. Dans le duel intérieur de la pensée et de l'action, c'est faction qui se relevait victorieuse une seconde fois, mais calmée, rendue plus grave par un an de réflexion.
Alfred de Vigny, qui voulait être officier, était résolu d'entrer clans le corps le plus recueilli et le plus savant de l'armée, dans l'artillerie. Pour atteindre ce bui , il avait étudié les mathématiques avec ardeur, et il était en état de se présenter à l'École polytechnique, quand la bataille de Paris, en ramenant les Bourbons, ouvrit immédiatement au nom du gentilhomme les cadres de l'armée.
Egregium forma juvenem et fulgentibus armis, Sed frons laeta parum.
Virgile.
« Nous avons élevé cet enfant pour le Roi, » écrivit, en 1814, madame de Vigneau ministre de la guerre, en demandant, pour son fils, un brevet de sous-lieutenant dans les gendarmes de la Maison-Rouge.
Alfred de Vigny entra dans ce corps le 1" juin 1814: il avait alors dix-sept ans. La même année, le même mois, Alphonse de Lamartine entrait, avec le même grade, dans les gardes du corps.
Les quatre compagnies de la Maison-
Rouge étaient composées de gentilshommes ruinés. Ces nobles compagnies, comme celles de? gardes du corps et des mousquetaires, donnaient, dès l'admission, le rang et la solde de sous-lieutenant dans l'armée.
Le 20 mars 18 15, encore mal remis d'une chute de cheval qui lui avait cassé la jambe, le sous-lieutenant de Vigny suivit, achevai, le roi et les princes jusqu'à Béthune ; il entra dans cette « petite ville laide et fortifiée ' » au moment où les habitants « commençaient à retirer les drapeaux blancs de leurs fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons2. »
Les compagnies rouges, les rouges, comme on les appelait, étaient fort détestés de toute l'armée ; les vieux soldats de l'empereur murmuraient. Les moustaches grises se soulevaient avec dédain devant le luxe et le rang de ces officiers imberbes, enfanta dont les lèvres étaient encore humides du
22 ALFRED DE TIGXY,
lait sucé tranquillement dans l'exil du manoir héréditaire ou du pays ennemi. Quand Louis XY1II eut vu une seconde fois son trône restauré, il jugea nécessaire de sacrifier à l'armée de Napoléon tous les corps d'officiers.
Les gendarmes de la Maison-Rouge furent licenciés le 31 décembre 18 10.
En cette année 1815 \ Alfred de Vigny
1. Nous avons accepté la date de 1815, que M. de Vigny a donnée aux deux poèmes de la Dryade et de Symétha. Nous eussions craint d'outrager, comme on l'a fait, la mémoire du poète par un démenti qu'il est impossible de soutenir avec des preuves. La seule objection qu'on ait pu faire à la date de 4815 assignée à la composition de ces deux études grecques, c'est que l'imitation d'André Chénier y est apparente, et que les œuvres de ce poète n'ont été publiées, dans leur entier, qu'en 1810. — Mais lesfragments donnés par Millevoye et Chateaubriand, fragments très-remarques déjà en 1815, révélaient le secret de la manière et du génie de ce poète assez complètement, pour qu'un poète pût saisir ce secret. Ajoutons que les vers de la Dryade et de Symétha ne rappellent aucunement, comme facture, les merveilleux vers d'André Chénier. Dans ces deux pièces, l'influence du poète antique n'est sensible que dans le choix et l'intelligence des sujets. D'ailleurs, ce débat prolongé deviendrait puéril.
composa deux poèmes charmants : la Dryade et Symétha.
Le jeune officier s'était souvenu d'un autre jeune homme, poète et soldat comme lui, que Ton ne connaissait alors que par les délicieux fragments cités dans les notes du Génie du christianisme et à la suite des poésies de Millevoye. Alfred de Vigny mit sur sa Lesbienne Symétha un pâle et doux reflet des Néère et des Mvrtho d'André Chénier.
Car la vierge enfantine auprès des matelots Admirait et la rame et l'écume des flots; Puis, sur la haute poupe accourue et couchée, Saluait, dans la mer, son image penchée, Et lui jetait des fleurs et des rameaux llottants, Et riait de leur chute et les suivait longtemps ; Ou, tout à coup rêveuse, écoutait le zéphyre Qui d'une aile invisible avait ému sa lyre.
Ces accents ne sortent-ils pas du plectre d'ivoire d'André Chénier, mais touché par des doigts incertains et timides encore? Le génie lui-même commence par imiter; son
originalité s'affirme par degrés. Au lieu de réunir avec effort les membres épars, sou légitime butin, et d'en former, comme il faisait d'abord, un tout où les parties primitives trahissent leur origine et leur destination étrangère, le génie, de ces mêmes membres pris où il lui plaît, fait un être vivant, harmonieux et doué d'une existence propre. C'est là toute l'originalité du génie. Nous la trouverons bientôt dans les créations de notre poète.
A cette époque, ne l'oublions pas, il est encore bien jeune : partagé entre le goût des armes et celui de la poésie, il est un peu comme les enfants du poète Prudence : il joue avec les palmes et les couronnes.
En mars 1816, l'ex- gendarme de la Maison-Rouge entra comme sous-lieutenant dans la garde à pied.
C'était encore un enfant « rose et blond1» ressemblant à une tille déguisée, et n'ayant
i. Alfred de Vigny.
ALFRED DE VIGNT. 25
point de rasoir d;ms sa trousse , par la raison qu'il n'avait point de barbe au visage. Il marchait très-droit et laissait voir tout l'orgueil qu'il avait de porter l'épaulette.
Un jour qu'il suivait la route de Rouen, avec son régiment, il eut un moment d'extraordinaire bonheur en passant devant les quatre grosses tours du château de Vigny. Ce n'est point que son père eut jamais possédé ce château. Dès l'année 1554, il avait cessé d'appartenir aux Vigny. Mais les officiers du bataillon où le jeune de Vigny était lieutenant témoignèrent « qu'ils seraient charmés » d'être reçus par lui, en regard du château, dans le village nommé Bordeaux de Vigny. Le jeune homme donna donc à ses collègues, vieux soldats à la moustache grise, « un assez mauvais déjeuner dans la mauvaise auberge du pauvre village1. » Mais il les traita avec un si joyeux orgueil, qu'il
n'eût pas changé son repas contre les festins de ses pères, * dont la fumée avait noirci les vieilles cheminées. »
L'action et le rêve, comme deux fées, se disputaient cette belle tète de vingt arrs. Mais le corps frêle et délicat du jeune officier était plus docile aux patients travaux de la lampe qu'aux marches et aux veilles du service. Dès 1819, Vigny avait craché le sang; ils'étail tenu debout, il avait marché. Personne n'eut pins que lui le respect du devoir. « Il faut continuer le service jusqu'il la mort. » Ce fut sa parole. Aussi bien « ce n'est que lorsqu'un homme est mort qu'on croit à sa maladie dans un régiment1. »
Toutefois, nous sommes dans une époque de paix où le service militaire a de longs repos et de pleins loisirs. Le sous-lieutenant, presque toujours en garnison àCourbevoie ou à Vincennes, lit la Bible, médite, ou, assis sur un canon de Louis XIV, « ra-
conte paisiblement des histoires de guerre1;» et souvent vient à Paris, où le premier cénacle de la renaissance poétique vient de se former.
Alfred de Vigny avait retrouvé, un soir de l'année <81o, au bal, le jeune Emile Deschamps, fils d'un ami de M . Léon de Vigny, et lui-même camarade d'enfance ■d'Alfred. Il était donc lié avec Emile Deschamps qui traduisait alors l'intraduisible Cloche de Schiller, et avec son frère Antoni qui apprenait dans son Dante la langue forte et profonde des Dernières paroles. A côté de ces trois poètes, s'asseyaient le bon Pichald, auteur de Guillaume Tell; Soumet, le chantre de cette Divine épopée, dont Alfred de Vigny reconnaissait l'ampleur et le souffle poétique tout en blâmant l'ambition du titre; Guiraud, Jules Lefebvre et tant d'autres qui ouvrirent l'ère violente de la poésie française par des chants calmes et paci-
fîques. L'hymne du prêtre précédait le bardit du guerrier.
L'indignation fait le poète, a dit l'antiquité; l'amitié fait le prosateur, peut-on dire aujourd'hui. M. de Viguy écrivit, dans la Muse française, revue qui représentait les opinions littéraires de ses amis, quelques articles de critique très-sensés, mais d'un style très-pénible et plein d'embarrfas. La prose n'était nullement sa langue naturelle : il l'apprit lentement, comme une langue étrangère; après avoir médiocrement écrit son grand roman de Cinq-Mars, il trouva dans Stello une forme un peu artificielle , mais d'une grande beauté, et finit par donner, dans Chatterton, la pièce en prose la mieux écrite de tout notre théâtre moderne.
A l'époque où nous sommes, le poète s'était révélé, le prosateur n'existait encore que pour l'amitié.
Le bon Antoni Deschamps a conservé de ce temps un souvenir qu'il a doré de sa poésie.
11 sied de l'écouter un instant :
C'était là mon bon temps, c'était mon âge d'or, Où, pour se faire aimer, l'ichald vivait encor, Cygne du paradis, qui traversa le monde, Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde. Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin Qui dans ces jours heureux vous teniez par la main, Rappelez-vous comment au fauteuil de mon père Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère, Du feu de poésie échauffer ses vieux ans, Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs. Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine, Et frémissaient d'amour à leur muse divine; Les autres, avant eux amis de la maison, Calmaient cette chaleur par leur froide raison, Et savaient, chaque jour, tirer de leur mémoire, Sur Voltaire et Lekain, quelque nouvelle histoire.
La vie de garnison ne fut donc pas, pour le poète, une vie d'exil et de solitude intellectuelle. Maisles réunions purementlittéraires furent rares et légères ; le cénacle n'influa guère sur le génie du poète : il avait une vision des choses qui lui était propre. 11 soumit toujours son mode d'expression à cette vision même, sans aucune formule préconçue dans laquelle il ployât son idée.
Les conversations de ses amis ne purent que l'aider à se développer dans son sens propre. Lui-même, dans une page intime, révèle le secret de sa manière de produire. « Je conçois tout à coup un plan, dit-il, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie, et quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie, sans lire ni écrire. »
En cette année 1822, Alfred de Vigny fit imprimer ses poésies. C'est un volume de format in-8, publié chez Pélissier avec le simple titre de Poèmes.
Hi'déna, poëme en trois chants, occupe la moitié du volume. C'est un poëme sur les Grecs modernes, car la Grèce alors, en se réveillant, réveillait l'enthousiasme
De tous les cœurs amis de la forme et des Dieux 1 . i. Barbier.
Ce n'est d'ailleurs qu'une histoire d'amour : Héléna, irréparablement outragée par des soldats turcs, meurt, se jugeant indigne de l'amour de Mora, son amant.
Reconnaissant dans une vision l'âme d'Héléna qui, dépouillée d'un corps profané, a reconquis toute sa virginité, Mora luimême songe que leur amour eût été sans honneur, et dit :
Va, j'aime mieux ta cendre encor qu'un tel bonheur.
Dans ce poème d'une conception un peu enfantine et d'une exécution gracieuse parmi bien des inexpériences, on pressent le chantre des âmes chastes et des fronts purs, d'Éloa et de Kitty Bell, le poète des hermines.
Lanière de M. de Vigny, avec cettebonté sévère qu'elle avait pour son fils, souligna, sur son exemplaire1, les endroits défectueux
\. Qui est actuellement entre les mains de M. L. Ratisbonne, à qui l'on doit l'indication de cette particularité.
du poëme, et, au-dessous de ces annotations, le poète a depuis ajouté les siennes qui donnent raison, avec une charmante condescendance , aux critiques de sa mère :
« Ma mère, vous aviez bien raison. C'est fort mauvais, et j'ai supprimé le poëme entier. »
En effet, Héléna ne reparut plus dans aucune édition des poèmes d'Alfred de Vigny-
Le reste du volume contient, outre les
deux jolies études antiques dont nous avons parlé, la Fille deJephté, la Prison, la Femme adultère t ce dernier poëme plus beau, plus complet que jamais; car nous regrettons, avec M. Sainte-Beuve, les sévères retranchements que M. de Vigny fit depuis à cette poétique composition. Le recueil se termine par Y Ode au malheur supprimée depuis, avec quelque raison, par le poète jaloux de devancer, sur ses œuvres, le choix sévèie de la postérité.
Ces commencements étaient dignes d'être
remarqués, surtout si l'on se reporte au temps où ils eurent lieu, alors que M. Victor Hugo lui-même en était encore à sa manière classique et peu originale.
Maiscevolume, d'une poésie fraîche, moderne, pleine de promesses et d'espérances, eut le sort de tous les débuts poétiques : il fut goûté par les poètes amis du poète, qui en savaient d'avance les vers par cœur ; il ne fut pas'lu du public français, qui n'aime pas les vers et qui ne les a jamais beaucoup aimés.
Ce mépris injuste mais fatal étonna peu M. de Vigny et ne l'empêcha pas de publier, quelques mois après, en celte même année 1822,1e Trappiste, brochure in-8, imprimée chez Guiraudet.
Au mois de juillet 1822, Alfred de Vigny fut promu au grade de lieutenant. La fièvre intermittente de l'action le tenait encore. On n'a pas eu impunément quinze ans aux Cent-Jours. Enfin, une occasion de gloire s'offrait à l'armée française qui s'ennuyait
dans l'oisiveté depuis la chute de Napoléon : on allait se battre Espagne. Alfred de Vigny permuta pour faire campagne, et entra, en mars 1823, au ooe de ligne, avec le grade de capitaine. Son espoin fut déçu : le 55e de ligne ne franchit pas les Pyrénées.
Le capitaine du 55e de ligne n'était pas né pour la guerre ; la Poésie 1 avait marqué du doigt. C'était un beau et doux jeune homme de vingt-cinq ans. Ceux qui l'ont connu alors nous ont tracé son portrait.
Ses cheveux fins et luisants, « des cheveux ruisselants d'inspiration, ' » se rejetaient en arrière pour découvrir un front poli « légèrement teinté de blanc et de carmin, gracieusement déprimé vers les tempes -. »
Il avait des yeux bleu-de-mer qui dédaignaient de chercher la pensée d'autrui, le nez droit, et ses lèvres, « rarement fermées, gardaient le pli habituel d'un sourire en