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Alfred de Vigny, d'après son oeuvre

A l'édition définitive Delagrave : Pour les Poésies, Stella (en appendice : de M^'^ Sedaine et de la propriété littéraire!. — Le Journal d'un Poète (en appendice : Discours de réception à TAcadémie Française) et Daphné :

A rédition Lemerre ''petite bibliothèque littéraire^ pour Cinq^Mars :

A rédition Michel Lévv frères pour le Théâtre et Servitude et Grandeur militaires ;

A rédition Calmann-Lévy pour la Correspondance publiée par M'^^ Emma Sakellaridès (en appendice: Première lettre parisienne. Moeurs et Beaux-Arts. — Aux Electeurs de la Charente.

LA NOBLESSE DE SA VIE j

ABfred de Vîgny

Connaissez-vous parmi les hommes de lettres une vie plus noble et plus pure que celle d'Alfred de Vigny ?

Durant son existence entière, il suivit le conseil que lui donna, à l'article de la mort, son père, septuagénaire depuis longtemps courbé en deux, mais lier de ses blessures de soldat :

— « Mon enfant, je ne veux point faire de phrases, mais je sens que je vais mourir ; c'est une vieille machine qui se détraque. Rends ta mère heureuse, et garde toujours ceci ii). »

« Ceci », c'était le portrait de la mère d'Alfred fait par elle-même.

(1) Journal, p. H 9.

Elles devaient souvent revenir à la mémoire du poète ces simples paroles qu'il recueillit comme un viatique, au seuil de la vie, à dix-neuf ans. Elles lui conférèrent les forces nécessaires pour sculpter, chaque jour, une vie aussi belle, aussi ordonnée qu'une statue grecque.

/Le culte de Thonneur, de Tindépendance et de la vérité, la fierté, la bonté, voilà, à notre sens, les les traits distinctif de son caractère/

Nous plaçons en tête le culte de Thonneur non par hasard, mais avec réflexion. ^Au plus profond de son âme, il abritait plusieurs chapelles où il venait se recueillir aux heures de solitude.

Celle de l'honneur eut toujours ses préférences.

Il V écoutait la forte voix de la Tradition, la voix des ancêtres. N'avaient-ils pas été tous plus ou moins

Galants guerriers sur terre et sur mer...

et comme tels

Gens d'honneur en tous temps comme en tous lieux...

n'apposaient-ils pas. suprême orgueil.

...Saint Louis en croix sur leur cuirasse Comme leurs vieux portraits qu'aux murs noirs nous

[plaçons... 1 1 )

Ne comptait-il pas, parmi ses parents lointains, le maréchal de Castelnau et les Rochechouart ? Ne sentait-il pas couler en lui le sang de son grand-père maternel, M. de Baraudin ? Il connaissait bien ce passé héroïque : il nourrissait pour ses aïeux une admiration que d'aucuns trouveront peut-être dépourvue de discrétion, quoique très touchante :

« Je cherche inutilement à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples. — M. de Baraudin, son tils, ma mère et ma tante.

V J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent. » 2

Alfred de Vigny ne se hgea pas dans une adoration béate devant ses ascendants. Il ht mieux. Il les ht revivre en lui, grandis. Non seulement il fut un soldat modèle, sans reproche et sans peur lavec au contraire un grand appétit du danger puisqu'il choisit, pour rendre son épée, le moment même où les possibilités de guerre ou d'émeute disparaissaient, ce qui lui valut les félicitations de Louis-Philippe) (3)

(1) Poésies. L'Esprit pur, p. 264-2d5.

(2) JournaL p. 133.

(3) id, p. 211.

mais il fut aussi un honnête homme dans le large sens du siècle de Pascal.

Il forgea une superbe définition de Thonneur : <( ^honneur, c'est la pudeur virile. » ii Pour lui, rhonneur devint la base de la conduite, une religion, celle d'un Dieu encore inconnu, mais à Tavènement de qui ce puritain travailla mieux que ses frères. Il suffira, ce culte, pour remplacer les vieilles religions. Et même, il sera supérieur à la foi antique puisque, il le sait bien, Fhonneur Tempêchera de faire certaines choses qui ne paraîtraient pas immorales à un prêtre7|2

Il entendait servir « la patrie et l'espèce humaine sans préjuger de l'éternité >/. Il n'était pas de ceux qui nient Dieu nettement, enfin il n'affirmait plus. Il souhaitait que Dieu soit, pour qu'il, reçoive le Juste dans sa paix, bien que, au fond, vous venez de le voir, très désintéressé.

Il estimait d'ailleurs beaucoup cette rare vertu chez les autres. Benjamin Constant grandit à ses yeux parce qu' « il combattit toujours sans récompense. », quoique très ambitieux. (3j

Avec peine, les jeunes gens d'aujourd'hui parviendraient à acquérir l'approbation de Stello.

(1) Servitude et grandeur militaires, p. 353.

(2) Journal, p. 86-87.

(3) id^ p. 53.

\De rhonime d'honneur, Alfred de Vigny eut la fierté et TindépendanceT] qualités que prisait fort la vicomtesse du Plessis, i Tune de ses soixantes cousines.

ULsoutîrit beaucoup durant sa vie, à cause de sa mère, folle et interdite il lui servit de tuteur 2 et de sa femme, assez tôt infirme. Elles le privèrent de la chose la plus nécessaire peut-être pour l'artiste : le vovage. Ses vovages à lui se faisaient dans l'intérieur de son frontTî

Il maudissait la nature qu'il ne pouvait voir. Pour donner un dérivatif à ses révoltes secrètes, cet emmuré suppliait ceux ou celles qui revenaient après une longue absence de ne pas lui décrire les merveilles lointaines, ou de lui dire que les pays parcourus étaient sans intérêt. Sans toutes ces précautions, il aurait trop souffert. !3! Il resta auprès de sa mère et de sa femme pendant ses plus belles années :

(1) Correspondance, Lettre à la vicomtesse du Plessis, 5 avril 1856, p. 284.

(2) Alfred de Vigny : Quatre lettres inédites publiées et annotées par M. Louis de Bordes de Portages cBordeaux, G. Gounouilhou 1906) p. 12. Lettre à un ami, 5 septembre 1837.

(3) Correspondance : Lettre à une amie. 7 septembre 1856. p. 291-95.

Sacrifice, o toi seul peut-être es la vertu ! (i i

11 parlait souvent dans sa correspondance, de sa vie érémitique, si différente de celle qu'il menait autrefois à Paris. -2 ~

« Non, mon amie, écrivait-il à la vicomtesse du Plessis, une charmante personne un peu évaporée qui faisait trente visites par jour, je n'ai point quitté mon ermitage et ma cellule. Si je soulève mon capuchon en ce moment, c'est seulement pour vous dire sur-le-chanip que malheureusement ceux qui ont dit que j'ai passé à Paris en ont menti par la gorge, comme disaient nos pères. » (3:

« ...La différence n'est pas grande de ma vie de citadin à ma vie d'ermite, mandait-il à Philippe Busoni la même année, c'est toujours à peu près, dans quelque maison que ce soit, la vie d'un frère hospitalier. » '4,

Et plus tard, à la même cousine :

« Rien de curieux pour moi comme le contraste de ma vie et de l'idée que vous vous en faites. La niaiserie appelée carnaval n'existe pas pour moi. Je suis plus solitaire que bien des moines. Je ne sors

(!) Poésies. Wanda^ p. 256.

(2) Correspondance. Lettre à Philippe Busoni, 28 mars 1852, p. 232.

(3) i(L Lettre du 15 juin 1852, p. 237.

(4) id. Lettre du 24 décembre 1852, p. 257.

cjuc le moins possible dans le jour et je passe mes soirées à faire des lectures à ma pauvre bonne Lydia, dont la vue est sérieusement menacée et que je cherche à consoler de la privation des livres anglais qui lui étaient chers. Je refuse tous les dîners, que j'ai en horreur, ei mes amis les plus intimes n'obtiendraient jamais de m'y traîner une seule fois. J'éprouve le sentiment craintif d'une mère qui serait priée de quitter le berceau de son enfant malade. Je donne des distractions et je n'en ai pas, ni n'en veux chercher. » (i)

Ç[ ne supporta pas seulement les soutïVances deses proches. Il souffrit longtemps, lui aussi. Il fut rongé intérieurement au propre et au tigiiré. pendant ses dernières années : maladie puis mort de Lydia, sa femme, enlin neuf mois atroces, les neuf derniers, où il lutta contre un cancer d'estomac déjà ancien qu'aggravait encore le chagrin récent. Alors, Alfred de Vigny fait songer à Prométhée, mais, plus stoïque que le tils de Japet, il ne se plaignit pas.?Il était frère du fameux écolier Spartiate qui se laissa mordre par un renard dérobé, sans crier. Lorsque, jeune officier, il marchait sous la pluie en crachant le sang, il cachait déjà sa souffrance : « Je me laissais dévorer par le vautour intérieur » disait-il !2i ou

(1) id. Lettre à la vicomtesse du Plessis, février 1860, p. 315.

(2) Journal, p. 62. Revue de Paris du 15 septembre 1897. Lettres à une Puritaine, 9 février 1852, p. 315.

l6 ALFRED DE VIGNY

bien : « Profondément blessé, mais trop lier pour me plaindre, a été l'épigraphe de toute ma vie. » r Et cela compromit sa santé. Les médecins le lui disaient dix-huit mois avant sa iin. 2 II tenait de son père qui reçut la mort sans gémir et le corps redressé dans un suprême effort. 3

Bénissons la Destinée qui donna à Alfred de Vignv une àme et un corps souffrants, des proches souffrants. Sans cette vie privée de soleil, nous n'aurions pas eu cette Prière à la résignation, qui est aussi belle que les plus belles de la religion chrétienne. 4)

Il connaissait pourtant bien le défaut de la résignation. A la longue les proches considèrent comme invulnérables ceux qui refoulent leurs plaintes et ne s'occupent plus d'eux. 5i Qu'importe ! il s'immobilisait dans sa prison d'ivoire face à face avec sa douleur. Parfois, en des heures de courage, sachant bien qu'elle a plusieurs tètes, comme l'Mydrc de Lerne, il voulait, nouvel Hercule, lutter contre

(i) Les Lettres du <") avril iy(}ô. Pages inédites d'Alfred dr Vigny^ p. 164.

(2) Correspo7idanee. [^ettre à une amie, 23 février 1862^ p. 34:^.

(3) Journal, p. 119.

(4) Nous la citons plus loin, p. 42.

(5) Correspondance. Lettre à la vicomtesse du Plessis, 29 juillet 184'^, p. 138. Cf. Daphné, appendice^ p. 215: « Samuel a sacrifia tout pour ses parents. Ils se sont habitués à son sacrifice perpétuel et ont fini par trouver tout simple. *

elle '< OU du moins Tengourdir et la rendre inotîensive comme un serpent familier. » ii

D'autres fois, au contraire, il regardait la douleur comme une sorte de suicide moral qu'un honnête homme ne devait pas fuir :

« Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable. Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une noble douleur pour ne pas souffrir autant. Il faut v réfléchir et s'enferrer courageusement dans son épée. 2

Il citait souvent la devise d'Epictète qu'il faisait sienne : souffre et abstiens-toi. 3

D'ailleurs, il goûtait fort les stoïciens et rangeait Marc-Aurèle et Socrate parmi ses ^< saints » de prédilection. (4)

Il suivit toujours le conseil du Loup :

Gémir, pleurer, prier, est également lâche (5).

Nous savons qu'il ne gémit point. Pria-t-il ? Quelle fut son attitude à l'heure suprême ? Nous

(1) Journal, p. 121.

(2) id, p. 98. Cf. p. 119.

(:^) Correspondance. Lettre à Philippe Busoni des 5 octobre 1849 et 13 juillet 1852, p. 165 et 239. Lettre au Dr Montalembert du -Zdi décemb'-e 1852, p. 262.

(4) Lettre à Lamartine citée par M. Ernest Dupuy : Alfred de Vigny : I. Les amitiés, p. 303.

(5) Poésies. La Mort du Loup. p. 225.

l8 ALFRED DE VIGNY

n'osons aborder une question si controversée. Mais il ne put s'empêcher de pleurer. Sa fierté n'alla pas jusque là. Il l'avouait sans fausse honte à la vicomtesse du Plessis, sa confidente la plus intime 'i;. Et pourquoi la honte de pleurer?... » L'homme antique ne faisait jamais de fausse dignité ; il pleurait sans rougir de ses larmes, quelque grand qu'il fut » (2).

Mais au moins ces larmes, les cachait-il aux siens pendant la journée, pour ne pas les attrister ; il ne les laissait couler qu'au plus profond de la nuit, alors que, le travail fini, bougies soufflées, il demandait l'oubli au sommeil. Et elles apaisaient un peu sa colère contre la Destinée qui lui fit une vie claustrale, car, comme nous tous, le désir des ailleurs le poursuivit. Pleurer, cela l'empêchait de blasphémer.

Alfred de Vigny atteignit ce haut degré de fierté que recommande le Loup : il ne put retenir ses larmes. Mais, au moins, il suivit à la lettre le dernier conseil de la Bête héroïque et symbolique :

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu l'appeler, (3)

(1) Correspondance. Lettre à la vicomtesse du Plessis, 2 avril 1863, p. 371.

(2) Journal, p, 81.

(3) Poésies. La Mort du Loup, p, 225.

Il travailla beaucoup. Les résultats ne furent pas toujours très féconds. Beaucoup de ses idées restèrent à l'état de projets. Mais, nous ne pouvons le nier, les rares moments que lui laissait libres la santé de son épouse, furent voués à un noble commerce avec la pensée. Seule consolation des âmes comme la sienne. Aussi parlait-il dans une de ses lettres du labeur « de ses nuits qui sont SCS refuges et ses forteresses » ii;.

^La lierié d'Alfred de Vigny — une fierté immense puisque il voulait tenir tête à la Destinée ellemême'lî — ne resta pas Tornement de sa seule vie privée. Elle embellit aussi les jours assez rares de sa vie publique. Relisez le récit de ses visites aux académiciens lorsqu'il risqua sa candidature. Devant ces immortels, qui se préparaient parfois à mourir, il ne se posa pas en bas solliciteur, il traita d'égal à égal, de confrère à confrère. Il ne flattait pas ses juges de demain !3).

Plus tard, lorsqu'il s'assiéra sous la coupole, il ne sera pas l'homme de tel ou tel candidat. 1 1 votera en toute justice, attendant que les « langues de feu )> inspiratrices descendent sur

(1) Correspondance. Lettre à la vicomtesse du Plessis, 28 lévrier 1860. p. 315.

(2) Journal, p. 43.

(3) id, p. 193.

son front 'i). Jamais cet académicien modèle — qui s'intéressait aux règlements de Tantique institution, à leurs sous-entendus mêmes {2] — ne promit sa voix à personne, pas même à ceux qu'il préférait. Quant aux candidats indiscrets, iiles accueillait avec une certaine froideur 3;.

Lorsqu'il alla voir Royer-Collard, il écrasa ce personnage peu courtois et démodé sous des réponses superbes,

A cette impertinence de l'ancien président de la Chambre des députés :

« Mon opinion est que vous n'avez pas de chances... Chances^ n'est-ce pas comme cela qu'on parle à présent ? »

Alfred de Vigny répliqua d'une façon fort brève, un peu cassante peut-être :

— « Je ne sais comment on parle à présent ; je sais seulement comment je parle, et comment vous parlez dans ce moment-ci. »

Puis après avoir essayé de faire comprendre à Royer-Collard qu'il ne suffit pas de « relire » mais

(1) Correspondance . Lettre à Busoni 18 février 1858, p. 303,

(2) L' Interraêdiaire des chercheurs et curieux ; 30 avril 1909. Lettre du 2 mai 1840, publiée par nos soins.

(3) Lettre à G. H. Charpentier, 14 janvier 1852 citée par M. Jules Marsan. Revue d'Histoire littéraire de la France. Janviermars 1913, p. 56. Lettre à Ernest Legouvé citée par M. Ernest Dupuy^ Alfred de Vigny, II, le Rôle littéraire, p. 262.

qu'il faut aussi lire les bons ouvrages modernes pour pouvoir les relire plus tard, Alfred de Vigny se dirigea vers la porte et, tout en mettant son manteau:

— « Monsieur, il fait assez froid dans votre -antichambre pour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps ; j'ai peu Thabitude de cette chambre-là » (i).

Voilà delà bonne ironie, celle d'un gentilhomme qui pensait à juste titre que les antichambres sont bonnes pour les vulgaires quémandeurs.

A un autre académicien curieux de savoir ce qu'il faisait, s'il écrivait encore, il répondit qu'il pensait donner bientôt une pièce aux Français.

— « Est-ce une tragédie dans le genre de Casimir Delavigne ? demanda son interlocuteur.

Alors, Alfred de Vigny, blessé, mais toujours poli:

— « Non, dans le genre d'Afred de Vigny, si vous permettez (2). »

Est-il besoin de rappeler sa belle attitude lors de l'affaire Mole ? Parler de cette affaire trop connue et trop compliquée nous ferait sortir de notre cadre. N'en retenons qu'un fait. Il ne voulu jamais être présenté au roi par Mole. Il tint bon et eut le dernier mot. Il ne vint pas à l'Académie pendant que Mole en fut directeur. Il n'alla voir le roi que le 14 juin 1846

(1) Journal p. 180-182.

(2; id. p. 190.

(plus de treize mois après son élection avec de Salvandy.

Il conserva sa dignité dans cette affaire, certes, mais nous aimons à croire qu'il réprima un mouvement de colère furieuse lorsque, peu de jours après sa réception, un homme sans pudeur. M****. vint lui offrir une pairie pensionnée en échange d'éloges à la famille royale. Une semblable proposition méritait un soufflet. Froid et calme, il se contenta d'alléguer « que sou siège était fait, qu'il n'avait rien à changer à son discours «. (i)

Louis-Philippe ne lui garda pas rancune et l'accueillit avec beaucoup de bienveillance lors de sa visite d'académicien.

Alfred de Vigny disait à propos de son attitude réservée vis-à-vis de ce roi :

« Il faut se souvenir quelquefois que . personne n'a dans sa vie une grande quantité de périodes de dix-huit ans. J'en ai sacrifié une tout entière, je n'en ai pas point de regret, et je le ferais encore.» (2)

En réalité, il sacrifia toute sa vie pour conserver en face des pouvoirs une indépendance qu'il adorait comme une des formes de l'honneur.

Il avait à ce sujet des scrupules infinis. Il craignait

(1) id. p. 202. Correspondance. Lettre à la vicomtesse du Plessis, 3 août 1852 p. 245.

(2) Correspondance, id p. 246.

de se lier pour l'avenir et, qui plus est, pour un avenir problématique. La duchesse de Berry — non sa cause — Tenthousiasma. D'autres auraient chanté ses tribulations ; il ne voulut point « ...faire la cour à une infortune aussi belle » car, ajoutait-il, « c'est se confondre avec ceux qui se préparent des faveurs pour l'avenir ». i,

En toute sincérité, il pouvait donc s'enorgueillir auprès des électeurs de la Charente, en 1848, de <( son indépendance entière, calme, persévérante, inflexible », de son « existence sévère, dégagée des entraves et des intrigues des partis ». 21

Il pensait peut-être un peu à sa propre vie lorsqu'il s'écriait devant ses confrères de l'Académie Française :

<( Messieurs, l'Indépendance, si magnifique dans une chaumière, est belle encore, même dans un château » (3)

Il savait bien que les pouvoirs abhorrent de tels hommes. Peu lui importait. Il tint avant tout à n'être le serviteur d'aucun gouvernement. L'Empire, les deux Restaurations, la Monarchie de Juillet, ne

(2) Correspo7idance, appendice : aux électeurs de la Charente p. 393.

(3) Journal^ appendice : discours de réception à TAcadémie française, p. 314.

ALFRED DK VIGNY

le virent jamais ramper. Il ne leur demanda jamais rien, sauf, quelquefois, pour ses amis.

Il conserva toujours vis-à-vis de ces régimes son franc-parler, les approuvant « quand ils agissaient bien, les blâmant sans crainte quand \\s faisaient mal » ,1 .

Il souhaitait pour tous cette indépendance puisqu'il réprouvait le serment politique qu'il n'hésitait pas à qualifier d'avilissant 2 .

Même tenue à Tarmée : il gardait devant ses chefs « une sorte de froideur révoltée )> 3,.

Il se sentait dépourvu de toute espèce de talent pour les intrigues. Il les exécrait. Dès queTun de ses amis arrivait au pouvoir, au lieu de le flagorner pour en obtenir quelque faveur, il se drapait dans son orgueil, s'éloignait et attendait désormais que le parvenu s'avançât le premier.

Il détestait cet amour de la publicité qui frise, de nos jours, le cabotinage. Il n'ignorait pas, et le constatait non sans une légitime satisfaction, que ses ouvrages se vendaient, et même se vendaient fort bien, sans aucune réclame.

Dans sa vie intellectuelle, il conserva aussi les coudées franches.

(1) Correspondance à Philippe Busoni, lettre du 29 février 1848, p. 133.

(2) Journal, p. 153.

{3j Correspondance. Lettre à Brizeux, 2 août 1831, p. 46.

« Exempt de tout fanatisme, je n'ai point d'idole. J'ai lu, j'ai vu, je pense et j'écris seul, indépendant » I .

Il consentit à correspondre avec le jeune Maximilien de Bavière au sujet de la littérature française, mais il refusa, à l'avance, avant même qu'elles fussent proposées, toute récompense. Une simple lettre de remerciements de ce prince, voilà la seule marque de gratitude qu'il daignait recevoir.

« Sans cela disait-il avec hauteur à M. de Jennison, renvoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Bavière à Paris, ce serait un traité, un marché. » Il exigeait que ces relations épistolaires fussent bien « pures, » bien « désintéressés », le simple <.< élan de deux âmes qui oublient qu'elles sont dans le cor.ps d'un prince roval,... » Enfin il entendait que le Prince lui écrivît d'abord. Le plus haut placé, selon l'usage anglais, remarquait-il, devait faire les premiers pas.

Ces démarches datent du 7 décembre 1837 f2). Deux ans plus tard (nV avait-il eu aucun échange de correspondance dans cet intervalle ?! le comte Alfred de Vigny envoyait au prince Maximilien- Joseph deBavière,une lettre qui restera comme un modèle de justice et d'indépendance. Il y examinait quel-

(2) id, p. 111-H2.

ques-uns de ses confrères vivants. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, sans parti-pris. Il parlait avec franchise de leurs défauts et de leurs qualités, mais il insistait plutôt sur celles-ci que sur ceux-là. Toutefois, il demandait à son correspondant de garder le secret au sujet de ces jugements. Simple prudence d'un homme qui ne voulait point passer, aux yeux de ses confrères, pour une sorte de précepteur royal (i).

Ce qu'il admirait le plus chez Racine, ce n'était point comme d'aucuns le pourraient croire, l'auteur d^Athalie, d'Fsther, de Britannicus^ mais l'honnête homme qui n'écrivit « pas un madrigal honteux, pas une fadeur » et qui donna des leçons aux rois (2).

Ainsi dans l'œuvre d'Alfred de Vigny. Nous y chercherions en vain ces platitudes officielles (poésies pour des naissances dans les familles royales etc;, que rimèrent à l'envi Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset.

Alfred de Vigny eut-il toute l'indépendance rêvée, nous en douterions presque en lisant ces lignes :

« L'indépendance fut toujours mon désir, et la dépendance ma destinée » 3;.

(1) Correspondance. Lettre du 17 septembre 1S39, p. 83 à 93.

(2) Journal, p. 177-178.

C^) irl, p. 97.

LA NOBLESSE DE SA ViE

Sans doute cette brève réflexion pourrait motiver bien des gloses. Quelque soif que nous ayons de la liberté totale, nous ne sommes jamais satisfaits. « On n'est jamais libre quand on a du cœur... écrivait-il à propos du souci que lui donnait Lydia. De la liberté, il entendait souvent parler, mais il ne l'avait u jamais vue qu'en eftigie » i .

La Dépendance ! certes il avait pris le chemin idéal pour ne pas faire cette fâcheuse rencontre, ce poète toujours « dévoué à un principe plutôt qu'à un homme » 2 .

Woici peut-être ce qui expliquera tout : la dépendance à laquelle il faisait allusion dut être toute matérielle. Alfred de Vigny rêva maintes fois d'être plus à Taise dans son budget. Il reconnaissait que l'absence de fortune est « un malheur dont^rien ne tire quand on est honnête homme^ '3 i. 'D'autant plus qu'il avait horreur des expédients : il ^< aurait mieux aimé se faire soldat que d'emprunter le moindre argent à ses plus proches parents. » Et pourtant, il supposait deux ou trois millions de fortune à son beau-père. Quelle tentation^

Lors de la maladie de sa mère, il surveillait toutes les dépenses, toute l'économie domestique. Il

(1) Correspondance, Lettre à Philippe Busoni, 28 mars 1;î52, p. 232.

(2) Servitude et Grandeur Militaires, p. 304.

(3) Journal^ p. 57, 60.

travailla et ne voulut faire que des œuvres d'art et non des œuvres d'argent) pour régler les dettes que la maladie maternelle lui avait fait contracter (i).

Combien grande fut sa joie, combien il sentit alors la beauté du travail ! Il nous entretient, avec une exquise candeur, de « cette joie du salaire d'ouvrier qu'on apporte à sa mère en secret et sans qu'elle le sache » (2).

Il ne rougissait point de vivre dans une situation plus précaire que ses aïeux, très jiches. Il déclarait à Louis-Philippe, avec bonne humeur : « le nombre est grand des châteaux que je n'ai plus. » ;3).

[hQ culte de l'honneur, la fierté, l'indépendance, voilà les grandes vertus d'Alfred de Vigny, mais non les seules. Il fut bon, très bon, et souffrant beaucoup, il ne comprenait pas ceux que la douleur rend

(1) id, p. 120, année 1837. Il y a contradiction entre ce passage et un autre (p. 149^ année 1840) où il prétend n'avoir pas fait de dettes. Cherchons la vérité entre ces deux extrêmes et admettons que ses dettes furent rares et vites éteintes,

(2) Id. p. 121.

(3) Id. p. 210.

mauvais. Le ton de Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, avec son absence de respect pour ses proches, le révoltait. Mais s'il ne comprenait pas de pareilles natures, il les excusait comme on excuse >' les malades dans un accès de tièvre à Thôpital 1 i . »

Le cœur « est plus rare qu'on ne le croit, écrivaitil. » 2 Alfred de Vignv avait du cœur. Voilà qui donne encore plus de rareté à son caractère. Bien que bon, pas d'exubérance cependant. Il s'enferma dans une « sévérité froide et un peu sombre " qui cachait sa « sensibilité extrême » blessée et refoulée par les maîtres, dans son enfance, plus tard, à J'armée, par les officiers supérieurs 3 .

Ul montrait une tendresse évangélique pour ses amis. Lorsque le bonheur frappait à leurs portes. cela le réjouissait comme un succès personnel."

En i835 il notait :

« Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses :

« Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique 4^ — sauvé.

(1) Correspondance, Lettre à Madame Louise Lachaud, septembre 1851, p. 217.

(2) Id. Id., septembre 1857, p. 297.

(3) Journal, p. 61.

(4) Grâce à la recommandation d'Alfred de Vigny. Lettre à Villemain du 4 juillet 1839, citée par M. Ernest Dupuy, Alfred de Vigny. II, Le Rôle Littéraire, p. 39.

3o ALFRED DE VIGNY

Chevalier, marié par amour, et heureux.

« Léon de Wailly a hérité de cinq cents mille francs, dit-on.

« Que les autres soient heureux au moins, leur vue me fait du bien. »

Nul soupçon de cabotinage dans ce passage non extrait d'un livre mis en vente du vivant de Tauteur, mais du Journal d'un Poète i qui n'était pas fait en vue du public.

Lorsqu'il apprit la mort du jeune poète Emile Roulland qui se suicidait — coïncidence douloureuse — au moment même où la Comédie-Française jouait Chatterton, il regrettait de n'avoir pu « quitterJe théâtre pour aller pleurer auprès de son lit » (2). Dix-sept ans plus tard, les mêmes scrupules le poursuivaient : « Il me semble quelquefois que j'aurais par ma présence empêché la mort des amis que je viens de perdre, et quelle puérilité à moi ! Qu'v aurais-je fait ? 3 .

Lassailly, un jeune et tin lettré, souôVait d'une lièvre chaude. Alfred de Vigny demanda pour lui des secours au Gouvernement et les obtint. Secours insuffisants. Alors Lamartine, mis au courant, fit une quête à la Chambre des Députés. Alfred de

(2) Correspondance à Hippolyte Lucas, 20 février 1835, p. 57,

(3) i.d à la vicomtesse du Plessis, Il mars 1852, p. 230.

LA NOBLESSE DE SA VIE Si

Vigny porta lui-même à la sœur de Tinfortuné le produit de la quête, soit quatre cent cinquante-cinq francs. ,11 Tout cela dut être mené avec une grande discrétion. Il aimait « faire sans dire. »

Mais la seule amitié pour des amis n'étonnerait pas. Alfred de Vigny étendait plus loin son altruisme. 11 aimait vraiment « la majesté des souffrances humaines. » Il pressentait — et enviait peut-être — les joies que goûtaient les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et leur affection pour ceux qu'ils soignaient 2 . Il voulait être bienveillant pour tous et accorder Taumone de son pardon, aux méchants et aux durs.

Alfred de Vignv savait répandre sa bonté avec un tact d'homme très racé. Vous vous rappelez sa noble attitude envers Mademoiselle Sedaine. Sa lettre aux Députés finissait par une belle hardiesse. Il adjurait le Roi de se souvenir des demandes du duc d'Orléans. Sa requête fut prise en considération : Mademoiselle Sedaine, cette septuagénaire aveugle, recouvra, grâce à la généreuse démarche du poète, sa pension primitive.

Nul mieux qu'Alfred de Vigny ne mérita le titre de confrère, employé à tort et à travers aujourd'hui. Il fit obtenir la croix de chevalier de la légion

(1) Joui-nal, p. 148,

(2) Id. p. 232.

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