‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 2 sur 27 · ALFRED DL VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DL VIGNY

d'honneur à Brizeux. Il ne voulut jamais poser sa candidature au fauteuil d'Alexandre Soumet parce qu'un scrupule l'aurait empêché de succéder à un excellent ami.

Il était toute courtoisie pour ses camarades de lettres vivants ; descendus dans la tombe, il les respectait, même lorsque leur amitié laissa peut-être à désirer. Ainsi pour Gustave Planche, son « faux ami » selon M. Ernest Dupuy. Alfred de Vigny, quoique malade, voulut suivre son convoi. Il plaignait ce critique « toujours malheureux en tout' i). » Il n'aimait guère Etienne qu'il remplaça à l'Académie Française mais, le jour de sa réception, il s'abstint devant la famille du mort de critiquer la vie et Tœuvre du défunt. « C'eut été à ses veux une mauvaise action » '2).

D'ailleurs il n'aurait pu montrer de sévérité que dans l'appréciation des écrits d'Etienne. Incapable de vulgaire personnalité, il ne parlait jamais que >< des idées et des sentiments, jamais des personnes » o,.

Aussi détestait-il le commérage et l'esprit rétréci de certaines villes de province '4).

(1) Correspondayice, Lettre à Thalès-Bernard, 21 septembre 1857, p. 297.

(2) Journal, p. 203.

(3^ Correspondance, liettre à la vicomtesse du Plessis, 25 janvier 1853, p 266.

(4) Id. Lettre à Madame Louise Lachaud, septembre 18 îS, p. 153 ; Id. Id , septembre 1856, p. 292.

Alfred de Vigny adorait la vérité et la sincérité. La vérité « éternelle et impérissable » i) le transportait. Il s'estimait heureux de diriger, à Taide^ de ses œuvres, Topinion publique vers le vrai, le juste et le beau. Sa sincérité, il souhaitait la mettre au service de la patrie. Il se sentait le désir de parler à la société, bien en face, et de lui dire, de vive voix, ce qu'il ne pouvait écrire. Aussi bien, les paroles, moins durables que les livres, remuent mieux les hommes et les choses. Ample compensation. Le poète, en 1848, porta en lui un réel besoin d'action. Si ses concitoyens Lavaient envoyé à la tribune c'eut été une victoire pour le droit et pour la raison : il l'avouait avec un orgueil excusable (2). Le Droit et la Raison ont beaucoup perdu.

Après la trentaine, Alfred de Vigny faisait à la fin de chaque année, le 3i décembre, à minuit, un scru-

(1) Id. à Louis Ratisbonne^ 2 janvier 1858. p. 30).

(2) Id. à Philippe Busoni, 1er avril 1849, p. 158.

puleux examen de conscience. Cet examen le satisfaisait. Il constatait toujours qu'il n'avait fait de mal à personne, qu'en revanche, il avait fait du bien çà et là, qu'aucun de ses ouvrages ne blessait sa conscience ou celle d'autrui, que rien n'altérait son indépendance. Et il désirait que sa vie s'écoulât ainsi. L'avenir réalisa son souhait. Alfred de Vigny ne quitta pas le chemin qu'il s'était tracé, ce chemin difficile des cimes, peu fréquenté, mais d'où l'on aperçoit chaque jour, un peu mieux, comme un paysage idéal, le Bien et le Beau.

Le vain amusement lui répugnait. Il ne comprenait pour embellir une vie qu' « aimer, inventer admirer. » ni.

Il voulait être grand par ses œuvres : certes il le sera, longtemps, toujours. Il voulait être assez grand pour que sa tombe, si simple fut-elle, reçut le respectueux salut du passant. La beauté de l'œuvre ne suffit pas pour un tel hommage. Il faut aussi la beauté de la vie : Alfred de Vigny posséda l'une et l'autre.

Au fond, il le savait. Lorsqu'il admirait l'épitaphe de Népomucène Lemercier : « Il fut homme de bien et cultiva les lettres, » ;2) lorsqu'il vantait en Benjamin Constant l'assemblage exquis et rare d'un

(1) Jouryml, p. 108.

(2) Id. p. 161.

homme du monde et d'un homme de lettres ii;, il nous laissait sous-entendre qu'il méritait cette épitaphe et cet éloge. Du reste, ce résigné et ce désintéressé, admirait les résignés et les désintéressés.

Il aimait à se pencher sur les belles âmes, peut-être parce qu'il v voyait, comme en une source, sa propre image ? Aussi, cet autre Narcisse éprouva une vive satisfaction lorsqu'il apprit qu'Armand Carrel disait de lui : « Voilà une belle âme ; il faut la montrer » (2' et lorsqu'il reçut à l'enterrement de Charles Nodier cet éloge de Latouche : « J'ai suivi de loin votre vie, qu'elle est simple et belle ! Vous faites encore que l'on peut s'honorer d'être homme de lettres » (3).

Il savait que la réserve et la dignité de son caractère, son talent, lui permettaient de traiter d'égal à égal avec les Grands. Ce « Puritain de l'Honneur » recommanda à l'ambassadeur de Bavière à son prince en des termes très habiles, flattant à la fois (ô avec beaucoup de discrétion) le prince et l'ambassadeur (4). Alfred de Vigny ^avait «de la consistance » (5).

(1) Id. p. 54-55.

(2) Id. p. 154.

(3; Id. p. 197-198.

(4) Id. p. 144, CorVespondance, au prince Maximilien-Joseph de Bavière. 17 septembre 1839, p. 93.

(5; Journal, p. 69.

Une personne lui avait prédit, dans sa prime jeunesse, qu'il deviendrait un grand saint et qu'il construirait une église : la prédiction réussit. Il reste avec Pascal, Fun des saints laïques de notre littérature. L'église qu'il nous laissa, n'est-ce pas sa vie ? Ne se sentait-il pas prêtre, saint et thaumaturge lorsqu'il écrivait à sa chère Alexandrine, à propos d'un pauvre désespéré, étudiant à l'hospice de Tours : « Je le guérirai par quelques mots... je lui imposerai les mains » [i] ?

A moins qu'il ne songeât à Moïse :

J'impose mes deux mains sur le front des nuages (2)

Le geste d'Alfred de Vigny nous semble le plus beau.

(1) Correspondance , à la vicomtesse du Plessis^ 16 novembre 1849, p. 176.

(2) Poésies : Moïse, p. 8.

SES IDÉES

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