‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 25 sur 27 · SES PROJETS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

SES PROJETS LITTÉRAIRES

Peu touchés par ces nobles et lières paroles, des ennemis de l'auteur essayeraient d'expliquer sa réserve d'une manière différente. Ils rappelleraient malicieusement cette « paresse naturelle que nous avons tous apportée au monde » à laquelle Alfred de Vignv faisait allusion dans une lettre à un poète découragé: Emile Péhant.

Ils insisteraient surtout sur ce passage tiré de la même épître : « je n'ai cessé de combattre la mienne (sa paresse et je me donne encore de bonnes raisons pour ne rien faire. » i . Nous ne voulons pointde ces remarques discourtoises et peu subtiles...

Pour terminer, nous serions fâché d'omettre cet extrait d'une lettre de Sainte-Beuve à Juste Olivier, le poète national suisse : « Vigny ne fait rien et est réputé ne plus pouvoir rien faire; chaque fois qu'il voit Buloz, il lui dit : < Je travaille beaucoup, vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous porterai bientôt )^ et Buloz rit tout haut de son rire qui n'est poli que parce que Vignv ne le comprend pas. » !2].

Notez bien qu'en cette année 1848, date de cette

(1) Correspondance, à Emile Péhant. 16 septembre 1835, p. 65.

(2) Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1903. Lettres de Sainte-Beuve à Juste Olivier publiées et commentées par M. Léon Séché, p. 748.

lettre, la retraite intellectuelle d'Alfred de Vigny commençait à peine. Est-ce assez méchant, assez bas ? Dieu merci, le grand poète, le « divin et chaste cygne >• — Sainte-Beuve lui-même le surnommait ainsi, naguère — était au dessus de toutes ces vilenies. Le cygne, suivant une comparaison d'Alfred de Vigny, emportait dans les airs le serpent « roulé à son col et sous son aile » (i)

En somme, quatre ou cinq motifs expliquent et excusent son improductivité : son rôle de gardemalade, la crise de la librairie après 1848, entin plusieurs scrupules ; une recherche incessante de la perfection, la peur de blesser certaines croyances, puis ridée bien arrêtée que la Patrie n'était pas dans rétat de recueillement convenable pour lire ses livres. Cette dernière crainte surtout nous surprend. Alfred de Vigny ne devait pas désespérer de la France; il devait lancer son œuvre, hardiment.

(1) Journal, p. 24t>,

SES PROJETS LITTÉRAIRES igS

et attendre, civec conriance, avec cette contiance qui lui dicta l'admirable tin de la Bouteille a la Mer :

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

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