‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 3 sur 27 · DIEU · texte numérisé non relu

DIEU

De l'orgueil — plus que des crimes — Ton peut dire qu'il en est de beaux. Celui d'Alfred de Vigny par exemple. Madame de Noailles, lorsqu'elle se compare au soleil, ne s'élève point, elle s'abaisse, puisqu'elle compare son génie à un corps dépourvu de cette Pensée par qui elle est supérieure.

\^lfred de Vigny, lui, se plaçait sans crainte en face de Dieu et l'attaquait. Pourquoi ? Parce qu'il trouvait le monde mal fait. Dieu « a créé le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance » (i j A ses yeux. Dieu apparaissait comme un « bourreau

tout puissant -> devant qui il gardait un « calme mépris » (iT/ Pour un rien, ce grand révolté se serait tué comme le jeune homme illustre et très malheureux pour aller dire son fait à Dieu, làhaut, dans son éternité. Et Alfred de Vigny nous évoque tout de suite Torgueilleux satyre de Victor Hugo.

Ce n'était pas en son nom seul que le poète criait et blasphémait, mais au nom de Thumanité qu'il aimait. " Quand un contempteur des dieux paraît comme Ajax, fils d'Oïlée, le monde Tadopte et Taime; tel est Satan, tels sont Oreste et Don Juan ». Au fond il n'était pas complètement désintéressé ; il désirait un peu, sinon les applaudissements de ses frères, au moins leur secrète estime .* « ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes » 21.

D'ailleurs, à quoi bon se colleter avec Dieu dès aujourd'hui ? L'humanité entière le retrouvera au jugement dernier. Et alors, ici, Alfred de Vigny renversait d'une façon très curieuse, le vieux dogme.

En ce jour suprême, ce n'est point Dieu qui jugera, mais les hommes revêtus d'une nouvelle vie

(1) Note inédite du Journal, citée par M. Emile Lauvrière. Alfred de Vigny, sa vie et son œiwre p. 335.

(2) Journal, p. 92-102-103.

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qui jugeront Dieu et lui demanderont le p(jurquoi du mal. Reste à savoir si Dieu admettra cette interpellation.

Que les âmes simples ou timorées se rassurent. Il y a beaucoup de littérature dans ces blasphèmes. La générosité naturelle d'Alfred de Vigny le portait à souhaiter un monde moins mauvais, mais il ne prétendait point atteindre Dieu, se mesurer avec Tètre impalpable, extra-humain, éternel, en qui tous les penseurs ont cru plus ou moins, mais bien avec le Dieu de la mythologie et de la Bible, affligé de toutes nos passions. C'était à celui-là qu'Alfred de Vigny s'adressait, probablement, soit dans les apostrophes citées, soit lorsqu'il nous parlait d'un Dieu qui eut des torts iles premiers et très réels) dans l'affaire de Caïn.

« Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même » in.

Personne ne doutera de la propre sagesse de celui qui écrivit ces lignes. Il n'a donc jamais pu avoir l'idée de faire de vrais reproches au ciel (dans le sens de la cause première, avec une métonymie). Il savait l'inanité, la puérilité de semblables gestes.

(1) id, p. 33.

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Certes, Alfred de Vignv souffrait d'être t-nfermc dans la caverne dont parle Platon : il aurait bien voulu briser les chaînes qui le retenaient dans Tombre, puis sortir en hâte pour voir au dehors la Vérité éblouissante. Il souffrait de croupir dans rignorance. Il questionna Dieu, non le Dieu de la Bible, mais Tautre.Dieu nesatistit point sa curiosité. Alors il courba le front, décidé à

... ne répondre plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité, (il

Dans la caverne de la vie, il se résolut à ne plus compter sur aucun bonheur. Venait-il un rayon de soleil inespéré, il le bénissait, voilà tout [2;. A cet emprisonnement pour une cause inconnue, il se résignait. Si le geùliev [alias Dieu) avait jugé utile de le le faire, ne nous aurait-il pas tout expliqué ? A quoi bon nous agiter dans mille querelles byzantines ? La caverne n'est pas si triste, puisque, tous ou presque tous, nous craignons la délivrance ? . Et alors dans un élan de gratitude, il conçut cette admirable prière :

«fie sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur! mais, ignorant

(1) Poésies, Le mont des Oliviers, p. 238.

(2) Journal, p. 31.

(3) iil p. 33.

SKS IDEKS : DIKU ^?

la faute et le procès\ je subis ma prison. Jr îresse Je la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la tin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. Je n'espère rien de ce monde et je vous rends grâce de m'a voir donné la puissance du travail, qui fait que je puis oublier entièrement en lui mon ignorance éternelle. >> ' i).

En vérité tout cela n'est-il pas bien près d'être chrétien, cette résignation, cet amour du labeur, cette bénédiction quotidienne, ce désespoir delà vieterrestre ? Un vrai chrétien aurait seulement supprimé << lorsqu'il s'est passé sans malheur »> car il bénit Dieu toujours, même et surtout dans la souffrance, nécessaire expiation, et il aurait ajouté après « je n'espère rien de ce monde » ces mots : et j'attends tout de votre éternité.

Mais entin, telle quelle, cette prière mérite d'être apprise par cœur et redite chaque jour.

Alfred de Vigny s'approchait peut-être encore plus de l'état du parfait chrétien lorsqu'il s'écriait :

« Que Dieu est bon, quel geôlier adorable, qui sème tant de fleurs qu'il y en a dans le préau de notre prison!.... Quelle est donc cette miséricorde

(i; id, p. 64.

admirable et consolante qui nous rend la punition si douce ?... » (i)

Evidemment, il se sentait encore abandonné (2) et ignorant, mais il n'osait affirmer qu'ignorance et abandon seraient éternels.

Voilà désormais ouverte la claire porte de TEspoir. Ouverte, nous exagérons peut-être, disons entrebaillée. Alfred de Vigny n'a pas toujours été le « désespérant » que Ton voulut croire.

Les pages que nous venons de citer sont antérieures à la mort de M'"^ de Vigny. Celle-ci morte, son fils fut bien près de se jeter dans les bras de Dieu. Il implorait :

« Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent, je parle à vos pieds, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère » Si.

« Mais, mon Dieu ! n'est-ce pas un bienfait de votre main, qu'après une tendresse si grande que la mienne je n'aie pas eu la douleur de la voir périr il y a quatre ans, et que j'aie joui de sa voix et de sa vue pendant si longtemps ?

Donnez-moi, ô mon Dieu ! la certitude qu'elle

(1) id p. 33.

(2) id, p. 101.

(3) id, p. 114.

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