Alfred de Vigny. Documents inédits; avec portraits, dessins et autographes
I. — Son enfance et sa jeunesse. — La nourrice d'Alfred de Vigny. — Comment il fut élevé à Loches. — Souvenirs du baron de Frénilly. — Le père du poète. — L'Elysée- Bourbon. — La pension Hix. — Conseils de Mm« de Vigny à son fils quand il s'engagea dans la Garde royale, — Elle lui donne une petite Bible et V Imitation de Jésus-Christ. — Elle le met en garde contre les comédiennes. IL — Mort de son mari. — Son acte de décès. — Elle émancipe son fils. — Influence qu'elle exerça sur lui. — Sa maladie. — Sa mort. — La douleur d'Alfred de Vigny.
Née au Ché, arrondissement de la Rochelle, le 28 septembre 1767, Marie-Jeanne-Amëliede Baraudin fut élevée avec sa sœur aînée, Marie-Elisa-
ALFUED DE VIGNY
belh-Sopliie, au couvent de Beaumout-les-Tours, qui jouissait alors en Touraine d'un grand crédit comme maison d'éducation; mais elle avait reçu auparavant les leçons de son oncle, l'abbé de Baraudin, curé de la colléi^iale de Saint-Ours, à Loches, et c'est ce prêtre distingué qui fut son principal éducateur.
Elle passa, en etl'et, la plus grande partie de son enfance et de sa jeunesse à Loches; ce n'est qu'à partir de 1780, quand son père eut pris sa retraite après quarante ans de glorieux services dans la marine royale, qu'elle séjourna,de loin en loin, au manoir du Maine-Giraud, qu'il possédait dans l'Angoumois.
J'ai dit au tome précédent de cet ouvrage dans quelles circonstances elle «'pousa Léon-Pierre de Vigny et comment elle perdit coup sur coup au berceau ses trois premiers enfants. Quand elle mit au monde celui qui devait illustrer son nom, au lieu de le nourrir elle-même, comme elle l'avait fait pour les autres, elle le confia à une nourrice du pays qui l'allaita sous ses yeux, et c'est probablement au lait de cette femme du peuple (i) qu'Alfred de Vigny dut son salut.
(i) Elle se nommait Pitanrier. J'ai trouvé son nom dans une lettre inédite de Viçny a M. de Lestang, son cousin.
« J'ai appris par M. de Boisnicr, lui mandait-il le 1 ;> jum iS^i, que vous étiez domicilié à Loches, mon cher cousin. Sur à présent
1a vie amoureuse
Transporté, à peine sevré, à Paris, il fut élevé à l'anglaise, c'est-à-dire plutôt durement. Sa mère, qui, comme toutes les femmes de son rang-, avait lu r Emile, se conforma aux prescriptions de Jean- Jacques, et l'enfant, tout chétif qu'il était, se trouva bien de ce régime sévère. On le soumit à tous les exercices du corps qui pouvaient le développer et le fortifier; il apprit la g-ymnastique, le tir à l'arc et à l'arquebuse, et jusqu'à l'â^-e de huit ans il n'eut pas d'autre précepteur que sa mère. C'est elle qui (( jeta dans son âme les premières idées du bien, et dans son esprit les germes du g"oùt et le désir de s'tnstruire (r) ». Car elle était très cultivée. Le
que ma lettre vous parviendra, je vous écris pour vous bien assurer que je n'oublierai pas la fille Pitancier [a) que vous me recommandez, sitôt qu'il me sera permis de faire le bien, comme je l'entends et comme j'aime aie faire. J'ai écrit à ce sujet à M. Delalande de Valiières, avocat a Loches, qui avait bien voulu s'en occuper. Si par hasard vous veniez à Paris, mon cousin, j'espère que vous n'oublierez pas mon adresse, et si quelque affaire militaire ou autre vous donnait quelque désir de trouver un ami qui s'en occupât, ne doutez pas de ma bonne volonté. — Vous êtes fils d'une demoiselle de Vigny [b], et votre enfance a, comme la mienne, des souvenirs de cette vieille Beauce, où mon g-rand-père avait tant de châteaux dont je n'ai conservé que les noms.
« Tout à vous
(i) Conseils à mon fils, publiés par le Sillon en igoS.
i'() M. de Leslang avait écrit au bas de cette lelti-e : « La fille Pitancier était la sœur de lait du poète. »
(i) Adélaïde-Marie-Heurieltc dp Viguy, fille de Claude-Louis- Victor, oncle paternel du poète, et de Adélaïde-Charlolte le Maire de .Montrivault, avait épousé en 1792 Jean-Louis Pellegrain de Lestang.
baron de Frénilly, qui l'avait connue à Loches, pendant le séjour qu'il y fit après les massacres de Septembre, nous dit dans ses intéressants Souvenirs qu'elle avait « un g-rand talent pour la peinture, des visées au bel esprit et la prétention d'écrire comme M™^ de Sévigné (i) ». Il faut croire que cette prétention était vraie, puisque en parlant de la correspondance de sa mère avec sa tante, la chanoinesse, Alfred de Vigny disait un jour : « Combien d'autres correspondances qui m'ont été connues auraient pris place à côté de celle de la mère de M"^® de Grignan, si elles eussent été trahies ! » Le père de Vigny, qui était étique et plié en deux depuis la guerre de Sept- Ans, s'était engagé, paraîtil, à ne jamais contrarier le plan d'éducation de sa femme (2). Cependant, si jusqu'à huit ans elle eut seule la direction de son fils, à partir du jour où
(i) Souvenirs du Baron de Frénilly, p. 214.
(a) En arrivant à Paris ils habitèrent d'abord à l'Élysée-Bourbon qui, depuis 1798, où il fut vendu comme propriété nationale, jusqu'en i8o5, où il fut acheté par Murât, était loué à des particuliers comme une maison ordinaire. On lit à ce propos dans te Temps du 38 avril 1900 sous le titre : l'Elysée (i7i5-i8o5) et sous la signature de M. Frédéric Masson : u... Au môme étage (au premier) à gauclie, sur la cour, à loyer de 700 francs, un citoyen Vigny, inconnu, n'est-il pas vrai? car ce n'est pas même ce Vigny (pii jonc les financiers au théâtre de l'Impératrice ; c'est un sieur Léon-Pierre de Vigny, oncle d'Alfred... » — M. Frédéric Masson fait erreur, ce Lcon-Pierre de Vigny était le père du poète. 11 demeura à l'Élysée- Bourbon cinq ou six ans, après quoi il alla habiter rue du Marchéd'Aguesseau.
il fut mis en demi-pension chez M. Hix (i) jusqu'à son entrée dans la Garde royale, elle la partagea volontiers avec son mari. Encore se réserva-t-elle la partie de son éducation qui convient le mieux à une mère. Elle lui enseigna le catéchisme et l'histoire sainte dans les livres qu'elle avait hérités de son oncle, pendant que son mari, qui avait de l'esprit et des lettres, lui lisait, le soir au coin du feu, Homère, Virgile et les poètes de la Pléiade.
On peut donc dire que le fonds religieux d'Alfred de Vigny lui vint de sa mère, et que ce fut son père qui lui donna le goût des belles-lettres et de la poésie — sans oublier celui des choses militaires, dont il a parlé mieux que personne.
« J'aimai toujours à écouter, a-t-il écrit quelque part, et quand j'étais tout enfant, je pris de bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon père. Il me nourrit d'abord de l'histoire de sescampagnes, et, sur ses genoux, je trouvai la guerre assise à côté de moi ; il me montra la guerre dans ses blessures, la guerre dans les parchemins et le blason
(i) Cette pension, qui était située dans le faubourg- Saint-Honoré, avait alors une grande réputation. Geoffroy, le créateur de la critique dramatique, y était maître d'études, quand Berlin l'aîné le chargea de la critique des Débais, en 1800.
C'est à la pension Hix que Vigny se lia avec Alfred d'Orsay, Hérold, Ravignan, le prince d'Aremberg, Ziégler, Dittmer, etc. Voir plus loin sa lettre au général de Clérembault.
de ses pères, la guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus en Beauce, dans un vieux château. Je vis dans la Noblesseune grande famille de soldats héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'un soldat (i). »
En un mot, les parents d'Alfred de Vigny ne négligèrent rien pour faire de lui un honnête homme, comme on l'entendait au grand siècle, c'est-à-dire « un homme recommandable par ses vertus et ses talents en tous genres », et leur but principal fut, comme le dit sa mère, «de lui donner les moyens d'arriver à la fortune par le mérite, seul moyen honnête de parvenir (2) ».
Ils rélevèrent pour le Roi (3), mais dans un tout autre esprit que celui qui forme les courtisans. Car tout bons royalistes qu'ils étaient, la noblesse à h\quelle ils étaient très fiers d'appartenir ne les aveuglait pas de ses préjugés, encore moins de ses prétentions. L'auteur de Cinq-Mars nous a raconté comment sou père, avec son esprit juste
(1) Servitude et Grandeur militaires, chap. i^'.
(2) Conseils à mon fils.
(.3) Ce sont leurs propres expressions. Dans une lettre adressée au ministre de la Guerre, le i»"" mars 1816, ils disaient : • Nous avons élevé cet enfant pour le Roi: il n'a jamais servi aucun autre. et toute sa conduite, depuis (ju'il a été admis dans les q'endarmes de la Garde, a prouvé qu'il était digne de cet honneur... » {Arcfi. du ministère de la Guerre. )
et charmant, lui avait, du premier coup, donné l'idée la plus vraie de la noblesse et en avait à jamais en lui détruit le faux org-ueil. Un soir qu'il lui demandait ce que c'était que la noblesse, il prit un volume de M™^ de Sévigné et lui répondit en souriant : « Voici la vérité dans une chanson de M. de Coulang-es à la marquise, quand on disputait sur l'ancienneté d'une famille. Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit notre charrue : l'un a dételé le matin, l'autre l'après-dînée. Voilà toute la différence (i). »
Et nous avons vu que, sous la Révolution, la mère du poète s'était vantée, dans une lettre adressée au représentant du peuple en mission à Loches, d'avoir été révolutionnaire dès le principe et d'aimer les républiques jusqu'à l'enthousiasme. « Je n'ay certainement pas changé d'avis, disait-elle, parce que la France s'en est donné une, et personne n'y sera plus attaché de meilleur foy que moy, lorsque j'y jouirai de tous mes droits naturels à l'ég-al des autres citoyens (2). »
Mais elle tenait surtout à ce que son fils demeurât un chrétien de l'ancienne foi, parce que si toutes les relig-ions lui paraissaient bonnes, le christia-
(i) Journal d'un Poète, p. 234.
(a) Voir le chap. des Origines maternel/es d'Alfred de. Vignif.
nisme était pour elle la meilleure de toutes, et qu'à son avis celui qui suivait exactement les préceptes de l'Évangile était le plus aimable des hommes et en même temps le plus heureux.
« Notre religion est toute d'amour, lui disait-elle, elle est faite pour les âmes tendres, et si les récompenses qu'elle promet sont plus désirables que le bonheur qu'elle procure ici-bas, c'est par leur durée qui n'aura point de fin. Il y a donc tout à gagner pour l'homme à faire par esprit de religion tout ce qu'il ferait pour plaire à ses semblables. Quelles qualités désirerait-on trouver dans un ami intime? C'est d'abord la sensibilité, le penchant à appliquer l'indulgence raisonnée pour les faiblesses humaines, par conséquent la douceur du caractère et du langage, la sincérité, la franchise, la discrétion, un jugement sain éclairé par Tinstruction, une conversation soutenue sans distraction, qui se prête facilement aux sujets qu'on traite, une plaisanterie douce qui jamais n'attaque la réputation des absents et ne blesse l'amour-propre de personne ; eh bien I toutes ces qualités, si la nature ne les a données qu'en partie, peuvent s'acquérir par le seul principe de la religion. La charité exclutcet esprit de contradiction, trop commun pourlemalheurde la société, cette disposition fâcheuse à trancher sur tout sans
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réflexion comme sans égard pour ceux à qui l'on parle, cette ironie, le plus facile de tous les genres d'esprit, comme le plus détestable et le moins noble de tous, car quelle gloire peut-on trouver à offenser indirectement celui qui ne vous comprend pas ou qui n'ose vous répondre ; ces deux mauvaises habitudes ne révèlent qu'un mauvais cœur, ou, tout au moins, un être incapable de réfléchir et qui n'a pas le courage de se contraindre pour corriger ses défauts (i). »
Aussi, quand Alfred de Vigny entra, à dix-sept ans, dans les Gendarmes rouges, le premier soin de sa mère fut-il de l'armer «contre ses ennemis personnels, ses passions et les mauvais exemples ». Elle lui fit présent alors d'une Imitation de Jésus- Christ où il avait appris à lire (2) et où elle avais mis cette touchante dédicace : a A Alfred, son unique amie », et puis d'une Bible portative qui avait été le livre de chevet de son oncle, l'abbé de Baraudin. Et quelques mois après elle lui donna un petit livre de conseils qu'elle avait
(i) Conseils à mon fils.
(2) Plus tard, la veille de mourir, il écrivait à M'"" Lachaud : « Quand vous reviendrez, j'irai vous voir le soir, chère idolâtre 1 et vous me répéterez tout ce qu'il vous plaira et tout ce que vous vous rappellerez de V Imitation de Jésus-Christ. Je pourrai même vous souffler, car je la sais par cœur depuis mon enfance et j'ai une mémoire presque infaillible. » {Histoire d'une Ame.)
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écrit à son intention et de sa plus belle main. Il faut avoir lu ce guide moral si l'on veut avoir une idée exacte de ce que fut cette mère comme éducatrice. Je ne connais pas, pour ma part, sous une forme plus attrayante, d'exposé plus sévère et plus minutieux des devoirs d'un jeune homme envers Dieu, envers son prochain et envers lui-même.
Après lui avoir fait un petit cours de religions comparées, elle lui recommandait de surveiller continuellement ses paroles et jusqu'à ses pensées ; de s'efforcer d'ac(juérir toutes les qualités morales qui sont nécessaires à l'homme dans la conduite de la vie, disant que vouloir c'est pouvoir et que l'âme doit être assez forte pour ne pas se laisser gouverner par les sens ; elle le mettait surtout en garde contre les mauvaises fréquentations : « On t'a dit qu'un homme pouvait aller partout sans être déshonoré pour cela... C'est une erreur : en général partout où tu n'oserais montrer ton uniforme, tu ne dois pas porter ta personne; aurais-tu plus de respect pour lui que pour toi-même ? »
Le respect de soi, telle élait à ses yeux la base des devoirs de l'homme envers lui-même.
Puisellc examinait ses devoirs envers le prochain, notamment envers les femmes.
« On t'a dit encore que l'honneur d'un homme
était sacré, délicat, qu'il ne fallait pas y toucher, mais que celui des femmes n'était rien du tout, que tant pis pour elles si elles avaient des aventures ; qu'on pouvait en jaser et s'en divertir. Jeté dis hardiment : tenir ou répéter un propos qui attaque la conduite d'une femme est un crime de lèse-société. Si tout ce qui trouble Tordre établi parmi les hommes est un mal, même quand on en profite, comme on ne peut en douter, quel plus grand mal peut-on faire que de mettre la division dans les familles, d'exposer une femme à la veng-eance de son mari, au mépris de ses enfants, à leur abandon, à la ruine de leur fortune! Vous pouvez causer tous les maux par un propos léger sur une femme souvent très innocente qui vous reçoit chez elle en ami sans se douter que vous l'immolez à votre vanité; et vous dites que l'honneur d'une femme n'est rien? Si vous l'aimez, être indiscret est une trahison, une infamie ; si vous avez cessé de l'aimer, c'est une lâcheté, car vous attaquez un ennemi sans défense. Il est donc clair que vous ne ménagez l'honneur des hommes que parce qu'ils peuvent se venger ; je te laisse qualifier ce sentiment ! »
Suivait cette leçon remplie de sagesse :
« Tout dit à un honnête homme : respect aux
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demoiselles et aux femmes lionaêtes, mais indulgence et la discrétion la plus sévère pour la femme faible qui, sans vous, eût peut-être toujours été honnête et que la publicité pourrait empêcher de rentrer dans le chemin du devoir.
« Il n'y a pas une réflexion qui ne vienne renforcer l'obligation d'être discret. Suppose-toi ou mari, ou père, ou frère, et tu reviendras au grand principe de ne pas faire aux autres ce^que tu ne voudrais pas qu'on te fît.
(( A ton âge, mon cher enfant, les femmes ne doivent être pour toi qu'une société douce, aimable, où tu apprendras à connaître les usages ; celles qui ont la meilleure réputation jointe à de l'esprit et des talents doivent être préférées, car il y a un plaisir délicat à estimer ce qui plaît ; c'est avec cellesci qu'on peut goûter sans inconvénient le bonheur d'une société intime et habituelle ; mais il y a une autre espèce de femmes qu'il ne faut pas négliger, ce sont les dames du grand monde ; la moins instruite a encore cette aisance^sans familiarité, mais qui met à son aise, ce tact des convenances qu'on ne trouve pas ailleurs à un si haut degré, tu l'as déjà remarqué dans quelques-unes de celles que nous voyons. Si tu as le jugement délicat et fin, tu seras convaincu, en observant beaucoup de femmes.
qu'il y a encore plus de nuances dans leur caractère que dans leur fi§"ure, que, quoique les usages, les manières se ressemblent, on ne peut, sans risquer de faux jugements, les mettre toutes dans la même catégorie, surtout sur le chapitre de Tamour... »
Et, comme si elle avait eu le pressentiment qu'un jour il deviendrait le jouet d'une femme de théâtre, elle le prémunissait ainsi contre les comédiennes :
« Je ne te dirai rien de cette espèce de femmes, aussi justement méprisées par leur état que par leurs mœurs; je veux parler des comédiennes ; elles sont aussi dangereuses que les filles publiques pour la santé, et plus encore par leur cupidité sans bornes ; j'espère bien que tu ne les verras jamais qu'au bout de la lunette de spectacle, et que jamais tu ne leur parleras ; ces espèces-là, y compris les belles dames qui font trophée de leurs folies, ne peuvent attacher le moins du monde un homme de goût, qui veut mettre de la délicatesse dans ses liaisons... »
Elle ne croyait pas dire si vrai. On sait comment Marie Dorval paya Vigny de sa longue adoration et de toutes ses attentions délicates.
Enfin cette mère admirable terminait son petit livre de conseils en montrant à son fils quels
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étaient ses devoirs envers Dieu, le roi et la patrie. « Pour être un parfait honnête homme, lui disaitelle, il faut être juste, soumis à Dieu, à ses père et mère, à ses supérieurs, au roi rjue j'aurais dû nommer après Dieu, car il est son représentant sur la terre ; soumis aux lois qui nous régissent et aux mas:islrats qui en sont les org^anes, mais cette soumission, si elle n'est pas dans le cœur, n'est qu'une hvpocrisie qui éclate quand l'occasion d'ae^ir se présente. Par exemple un militaire qui n'aimerait pas son roi, qui ne sentirait pas combien le maintien de son autorité importe au bonheur de la patrie, ou qui serait inditîerent à ce bonheur public, ferait de son devoir tout juste ce qu'il faut pour n'être pas déshonoré, mais il n'emploierait pas tous ces moyens si la ij^loire d'un autre et non la sienne devait en résuller. Combien de batailles perdues pour les misérables rivalités entre les chefs ! C'est que l'amour de la patrie est peu de chose dans une àme commune, et que l'amour-propre qui se fait le centre de tout étouffe tous les sentiments nobles. Ne laisse pas éteindre ce feu sacré de l'amour de ton pays et du roi qui ne font qu'un, il te conduira dans le chemin de l'honneur : et ton intérêt bien entendu s'y trouvera toujours... »
N'est-il pas vrai qu'après avoir lu ces lig-nes oa
comprend mieux la maxime de Vig-ny que « Thonneur est la poésie du devoir » ?
Sur ces entrefaites, le jeune officier perdit son père (i). Il était alors sous-lieutenant au 5^ régiment de l'infanterie de la Garde royale. Ce fut un g-ros chagTiu pour lui, mais comme son père avait soixante-dix-neuf ans et que depuis des années il était cloué sur son lit par des infirmités de toutes sortes, sa disparition ne marqua guère dans sa vie, tout en lui laissant un g-rand vide au cœur.
Quelques jours après il était émancipé par sa
(i) M. Ernest Dupuy dit, dans son livre sur Alfred de Vigny,qu'il n'a pas pu déterminer, faute de documents, la date exacte de la mort de son père. Plus heureux que lui, nous publions ci-dessous l'acte de son décès.
« Préfecture du département de la Seine, ville de Paris, \^^ mairie. Extrait du registre des actes de décès de l'an 1816.
« Du ving-t-cinq juillet i8i6 à une heure du soir. Acte de décès de M. Léon-Pierre Devi^rny 'sic), décédé ledit jour à une heure du matin, rue du faubourg Saint-Honoré, n" G8, chevalier de Saint- Louis, âgé de 79 ans, né à Oudevilie (Seine-et-Marne), marié à dame Marie-Jeanne Baraudin. Constaté par nous Henry-Michel Paulmicr, adjoint au maire du premier arrondissement de Paris. Sur la déclaration à nous faite par ]\[. Alexandre Desmazis, chevalier de Saint- Louis, âgé de quarante-sept ans, demeurant rue Ncuve-des-Petits- Champs, n° 42, et François Moran, concierge, Ci^é de soixante-onze ans, susdite rue du faubourg Saint-Honoré, n» 86. Et ont sigiu' avec nous après lecture faite, » [Arch. dép. de Icl Seine.)
mère(i), ce qui ne veut pas dire qu'elle se désintéressa dorénavant de son avenir et de ses travaux.
Elle s'en occupa plus que jamais, au contraire, son veuvag-e lui ayant fait dans sa tristesse d'assez nombreux loisirs. « Tu te souviens, lui écrivait-elle
(i) Voici la teneur de cet acte, que n'a pas connu non plus INI. Du-
puy.
Par procès-verbal du juge de paix du i^"" arrondissement de Paris, en date du i" août 1816, Alfred de Vig^ny fut émancipé par sa mère, et son conseil de famille lui donna pour curateur à son émancipation M. Alexandre Desmazis, chevalier de Saint-Louis demeurant à Paris, rue Neuve-des-Pelits-Champs, ^2. Ce conseil était ainsi composé :