CLOTILDE BUSONI
On voit que Clotilde était une enfant précoce. Mais ce n'était pas son seul charme. Elle était jolie comme un cœur dans sa fleur première, et je gag-erais que ce fut à cause d'elle et principalement pour elle que Vig-ny, à partir de i848, multiplia ses visites au no 6i.de la rue d'Ang-oulème du Temple, où Busoni habitait. En tout cas, il n'est guère de lettres de ce temps où il ne parle d'elle. On va voir en quels termes :
Il écrivait à Busoni, le ii août i848 : «...Je voudrais vous savoir résolu à quitter votre infâme quartier à tout prix. Je voudrais qu'il vous fût possible de persévérer dans votre résolution de ne pas laisser dans ce cratère la jeune beauté de
(i) Mais il fut donné à Sainte-Beuve, et ce n'est qu'au mois de mai 1845 que Vigny fut élu en remplacement d'Etienne.
(2) Lettre inédite. — La plupart des renseignements et documents de cette notice m'ont été communiqués par M"'* Euii^énie Valincourt.
quinze ans pour qui nous avons frémi et que son jeune frère défendait avec vous. Il me semble avoir entendu M"^^ Busoni, leur spirituelle et tendre mère, me parler souventde son pays. Elle en venait seule. Je voudrais penser qu'elle y retourne avec son trésor,son fils et sa fille pour quelque temps... » Et le 12 octobre 1849 •
« Eh bien I eh bien î voilà donc votre chère
Clotilde un peu malade et puis belle et i^uérie î
« Vous n'avez plus peur, elle est femme! Relisez André Ghénier quand elle sera couchée et endormie :
La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison.
Effrayée et confuse et versant quelques larmes Sa mère en souriant a calmé ses alarmes :
(( Vousdevez être fier, jeune père que vous êtes, au lieu de vous inquiéter... »
Quand il tenait ce lang^age à Busoni, Vigny était retiré dans sa terre du Maine-Giraud, non loin d^Ang-oulème, et, n'ayant pu décider les électeurs de la Charente à l'envoyer à la Constituante, sur un programme inspiré des idées de Lamartine, il y attendait les événements
J'ai visité en 1901 ce petit manoir du xv^ siècle.
aujourd'hui dépouillé de sa ceinture de bois. J'en ai même rapporté, entre autres souvenirs de Vigny, le portrait de Byron qui ornait son cabinet de travail. C'était bien la retraite qui convenait à cet amant passionné de la solitude et je comprends mieux, depuis quej'aivu le Maine-Giraud, la poésie amère et désenchantée de son recueil posthume. Mais on aurait tort de croire qu'il y vivait emmuré comme dans un couvent. Du haut de sa tour — qui n'était pas toujours une tour d'ivoire • — il observait, il écoutait les choses et les bruits du dehors. Il allait de temps en temps à Ang-oulême où il avait de bons amis ; il recevait chaque matin le Constitutionnel auquel il s'était abonné pour les Lundis de Sainte-Beuve, et il entretenait une correspondance régulière avec Busoni qui, comme critique littéraire de r Illustration^ le tenait au courant du mouvement parisien.
Et Busoni n'était pas son unique correspondant. Il écrivait à Auguste Barbier, à Pitre-Chevalier, à Léon de Wailly, mais son confident ordinaire, son homme de confiance (i), celui qu'il chargeait des
(i) «... Si je connaissais quelqu'un en qui j'eusse plus de confiance qu'en vous, lui écrivait-il du Maine-Giraud, le 3 octobre i838, ce serait à lui que je donnerais cette bien simple et cependant secrète commission. Je vous prie de mettre cette lettre à la petite poste de Paris. Il m'importe qu'elle soit timbrée de là et non de la ville
2^4 ALFRED DE VIGNV
commissions les plus délicates, c'était Busoni parce qu'il savait qu'il pouvait compter sur sa discrétion la plus absolue, et que chacune de ses lettres lui était prétexte à parler de Clotilde, dont la santé le préoccupait autant que ses parents.
(( ... Votre Beauté chérie, votre ang-e de Baphaël, votre Vierge à la Chaise, votre Chérubin de Murillo, votre amour de TAlbane, votre fille en un mot s'est levée ce matin un peu pâle, et vous voilà aux champs, lui mandait-il le 1 5 juillet i85o. — Insensé que vous êtes, vous n'êtes pas un père, mais une mère folle d'amour et prête à mourir si votre fille a mal à un pied. Comment voulez-vous que je croie que vous soyez bien portant ou seulement vivant à ce train-là? 0 mauvais père, qui la gâtez tant, que je défie à présent de ne pas trouver glacés, et indifférents Roméo, Paul, et Des Grieux, quand elle aura le malheur de les connaître. »
Et comme s'il avait eu peur que Busoni eût pris
voisine de la terre où je suis. J'ai des amis plus anciens et plus intimes que vous, mais je ne crois point en avoir un meilleur? (ihacun d'eux se croirait sans doute en droit de chercher le sens de mes lettres à une personne (ju'ils connaissent et qui vous est inconnue. Je ne veux pas l'exposer même à un soup(;on ni à la moindre question légère. Je vous demande donc en ami de ne pas envoyer cette lettre, mais seulement de la jeter vous-même dans la boîte le plus tût possible et de n'en point parler... » [Corresp. d'Alfred de Vif/mj, p. yî.)
LA ViE AMOUREUSE 270
ce tendre reproche au sérieux, il lui écrivait quelque temps après :
« 9 octobre 1850.
«Je voudrais bien savoir pourquoi nous ne gâterions pas notre petite romaine d'enfant. Je suis assez de Tavis des Anglais qui donnent tout à ce bel âge, fêtes, fleurs, compliments, adorations et même la liberté. Ils parent les jeunes personnes comme les jeunes femmes et leur permettent plus de conversations qu'on n'en admet en France. Tous les bonheurs, toute la joie possible à l'âge de la plus fraîche et de la plus pure beauté... »
Et Tannée suivante, il lui écrivait encore :
« 12 novembre 1851.
((..Je vous dirai combien je pense souvent à vous, à votre courage, à votre amour de père si infatigable et si tendre, et à la mélancolie de vos prévoyances pour la jeune beauté qui va avoir dix-huit ans. — Oui, vous avez raison, il serait triste de voir toutes ces fleurs de l'adolescence s'élever et s'épanouir dans une ombre éternelle pour y pâlir et s'y flétrir. Mais avez-vous à craindre un tel oubli pour elle? Laissez faire sa présence, quand reviendra le calme public, les projets de bonheur renaî-
Iront, et dans tous les projets des hommes il y a une fig"ure comme la sienne qui passe à l'horizon avec une belle étoile sur la tête. A présent cachezla, gardez-la pour vous et sa mère et sa maison et pour le charme de votre foyer. Songez donc que c'est votre plus beau temps de père. Jouissez-en bien. Un peu plus tard ce sera une petite madame qui vous fera des visites de cérémonie avec son mari et qui sera tout absorbée par les dents de ses petits enfants. »
Vous pensez si Glolilde était fière d'inspirer des choses si flatteuses et si elle se rengorgeait en s'entendant traiter par avance de madame ! Quelle est la jeune fille, si maladive qu'elle soit, qui ne rêve à dix-huit ans de se marier?...
Mais le temps passait, et le mari désiré ne se présentait pas. Par contre, la santé de Clotilde ne cessait de tourmenter sa famille.
« Vous m'inquiétez à votre tour pour votre chère Clotilde, écrivait Vigny le i3 juillet 1862. Je n'aime pas les fièvres nerveuses. J'en ai eu plusieurs, je sais ce qu'on y souffre. Est-ce bien la mer qu'il faut à votre nerveuse beauté? La mer est un remède bien irritant à un âge bien ému et comme la voilà :
De ses dix-sept ans doucement tourmentée.
Mais qu'avons-nous à dire, nous autres, simples mortels? Sa mère est avec elle; une mère sait tout, nous ne savons rien...
« Il faut que vous soyez lié par une triple chaîne pour n^avoir pas accompagné vos deux ang-es gardiens au bord de la mer. Où sont-elles? Est-ce bien au Havre ou à Dieppe? Ce sont les ports de nos Parisiens. Dites-moi si les sombres marées ont fait du bien à votre jolie convalescente? »
Ici, un silence prolongé que je ne m'explique que par la perte d'un certain nombre de lettres de Vigny. Il n'y a aucune raison, en effet, pour que le grand poète se soit désintéressé pendant des mois de la santé chancelante de (( la jeune Romaine », comme il disait eu parlant de Clotilde.Etje sais que les bains de mer de Dieppe n'eurent aucune action favorable sur elle. Une année même, en i8o4, le médecin qui la soignait fut d'avis qu'elle y renonçât et qu'elle essayât plutôt du grand air de la campagne, moins dur aux poitrines délicates que celui de la Manche. Et pendant trois ou quatre ans Glotilde et sa mère allèrent passer la belle saison sur les bords de la Loire. Or, j'ai comme idée que Vigny y fut pour quelque chose. C'était le temps où il avait pris l'habitude, en se rendant au Maine- II 17
278 ALFUED DE VIGNY
Giraud, de s'arrêter quelques jours, en Touraine, chez sa spirituelle cousine Alexandrine du Plessis. Et justement j'ai trouvé dans les papiers deBusoni une lettre de la châtelaine de Dolbeau à la mère de Glotilde, la remerciant du grand plaisir qu'elles lui avaient fait en allant la voir. Oui donc, en dehors de Vigny, aurait pu leur donner le conseil d'aller en villégiature du côté de Loches? De ce qu'il n'eut jamais la curiosité de faire la connaissance de sa ville natale, il ne s^ensuit pas qu'elle lui était indifférente. Je crois même que si elle s'était trouvée sur sa route, entre Paris et Angouléme, il l'eût visitée avec empressement sinon avec joie. Mais la route était déjà si longue pour sa chère Lydia toujours malade, qu'il se serait reproché de l'allon^-er encore en faisant un détour pour passer par Loches.
Quoi qu'il en soit, Glotilde et sa mère visitèrent un été le berceau d'Alfredde Vi^ny,el je les entends au retour lui vanter les monuments qui sont la gloire de cette petite ville.
Est-ce l'air salubre de la vallée de la Loire qui rendit ses couleurs à la jeune malade? Peut-être, car le climat de la Touraine est coutumier de ces sortes de cures. En tout cas, Glotilde était si bien portante en 1857 que Vigny pour la première fois fit allusion dans une lettre à son mariage éventuel.
Il écrivait, en effet, à son père le 26 septembre 1857 '
(( Eh ! pourquoi donc n'êtes-vous pas venu aux Italiens avec moi? Mon chapeau a passé ces deux soirées à côté de moi à votre place, mon ami. Je me retournais à chaque instant pour vous voir arriver. Malgré cela je vous remercie. J'ai voulu voir, fai vu.
« J'aurai beaucoup à dire à mes acteurs français lorsqu'ils répéteront le More de Venise. Un More n'est pas un nèg-re aux cheveux courts et crépus. Salvini s'est trompé de race sur l'exemple de Kean, qui le jouait en Abyssinien. Un modèle parfait pour Othello, c'est le visag^e et le teint d'Abd-el-Kader. Il est trop jeune pour ce rôle et pleure trop en jeune homme. Il oublie :
« Je commence à pencher vers le déclin des ans,
mais il a d'admirables choses de sentiments emportés et de rugissements sombres.
« Ces deux représentations vontm'être très utiles par les souvenirs qu'elles me laissent. Je suis bien aise aussi d'avoir vu ce trag-édien véritable, tel qu'il est venu au monde, dans VOreste d'Alfiéri. Je crois qu'il a voulu montrer aux femmes qu'il n'est pas
toujours noir, car il était presque aussi nu que TAntinoûs, sans qu'Oreste y soitobliii"é pour courir tout seul après VŒgiste d'Alfieri, qui court aussi après lui, l'épée à la main, au milieu des pylônes égyptiens du palais g^rec et dans un temple immense où il n'y a que quatre personnes qui semblent avoir survécu à une nation détruite par la peste. J'espère que c'est là le classique réduit à la plus simple expression.
(( // y aura plus de monde que cela au mariage de la belle Clotilde, n'est-ce pas? Ne sera-ce pas bientôt? Est-elle à Paris? Y êtes-vous enfin vousmême ? Vos amis en sont à dire de vous : // a passé par ici, comme du furet des enfants.
« Tout à vous,
Hélas! la pauvre Glotilde était condamnée comme les vestales antiques à mourir dans sa virginité. Et Vigny, qui lui portait une affection si tendre, devait toute sa vie cacher à son père les justes appréhensions que lui donnait son état.
« Ne craignez jamais, lui écrivait-il, le 7 novembre 1 858, que votre charmante enfant puisse nous causerie moindre embarras, elle ne peut apporter autre chose avec elle qu'une heureuse soirée. Elle
nous aurait trouvés ce soir ravis de son arrivée, et comme ma maison n'est que trop bien préparée à secourir toutes les souffrances humaines, elle pourrait même avoir ici sans dang-er un de ces doux et rapides évanouissements comme en ont les belles Indiennes de Sacountala que votre tendresse paternelle craint sans cesse, mais auxquels je ne crois pas depuis que je Tai vue si bien revenue à toutes ses grâces. »
Pure illusion ! rose éphémère! Clotilde ne vivait qu'à force de soins et parce que son frère, qui avait beaucoup d'empire sur elle, s'opposa, à plusieurs reprises, au risque de mécontenter son père, à ce qu'elle s'engageât dans les liens du mariage. Il était convaincu, en effet, que le lit nuptial serait son tombeau.
Mais il est bien rare que les poitrinaires dépassent la quarantaine — quand ils y arrivent. Les événements qui marquèrent la fin de l'Empire précipitèrent celle de Clotilde, sous les yeux des mé" decins impuissants.
Busoni, qui demeurait, en 1870, à Auteuil, eut l'imprudence de se laisser, lui et les siens, enfermer dans Paris. Le premier siège fut très nuisible à Clotilde : le second lui fut mortel. Au mois de
mai 1 871, quand l'armée de Versailles reprit Paris, la maison de ses parents fut littéralement criblée de projectiles, et certain jour une partie du plafond s'effondra sur sa mère. Six semaines après, le 5 juillet, M""^ Busoni mourait des suites de ses blessures et de son épouvante. Et Clotilde la suivait dans la tombe le 26 septembre de la même année (i).
Ce fut un coup terrible pour son père, qui ne vivait que par elle et pour elle. A partir de ce moment,, il se brouilla avec son fils pour une question d'intérêt. Clotilde ayant légué à son frère, par un testament olographe en date du 29 juillet 187 i, tout ce qu'elle avait hérité de sa mère, Busoni revendiqua judiciairement ce qu'il prétendait lui appartenir dans la succession de sa femme, notamment deux tableaux de Boucher, un Van der Meulen, une aquarelle de Debucourt, représentant le Palais Royal en 1796, et le portrait peint par David de son grand-père, Pierre-Charles Busoni, qui avait été directeur principal des hôpitaux de la Grande armée.
Puis il se retira à Sainte-Périne. Mais la vie claustrale et réglée ne convenait pas à son tempérament quoique })eu désordonné. Comme il avait une rente
(i) Toutes deux moururent au n» 6 de la Villa de la Réunion.
annuelle de deux mille quatre cents francs de la Compagnie d'assurances générales sur la vie, il préféra vivre chichement en liberté, et il loua une petite chambre meublée dans un hôtel portant le no i3 de la rue des Beaux-Arts.
C'est là qu'il mourut, le 3o janvier i883. Chose remarquable, son fils le suivit d'aussi près que Glotilde avait suivi sa mère (i). Et ce fut Valincourt qui les réconcilia tous dans la mort.
Ils reposent, grâce à lui, côte à côte dans le vieux cimetière de Passj,qui couronne de ses noirs cyprès les hauteurs du Trocadéro.
(il II mourut le 7 nvii i883, laissant tous ses biens, m«ubles et immeubles à son demi- frère Valincourt.
HENRIETTK CORKRAN
I. — M""e Austin. — Barthélémy Saint-Hilaire la compare à M""* Anoebert. — Ses relations d'amitié avec Victor Cousin. — Il veut en faire sa correspondante en Anoleterre. — Son neveu Henri Reeve. — Auî^usle Barbier fait sa connaissance à Londres. — II assiste à la première de Chatterton. — I^es Austin et Alfred de Vigny. — Leur séjour à Paris. — M"""^ Austin retourne en Angleterre après la révolution de 1848.
IL — Les Corkran et les Cochrane. — Comment Vigny fit la connaissance des Corkran. — Il les attire à Paris. — Henriette, leur allé. — Surnom que lui donne Alfred de Vigny. — Léon de Wailly lui apprend la musique. — Tableau qu'elle nous a laissé de l'intérieur de Viçrny. — Lettres que lui écrit le grand poète. — Il lui dessine des costumes de bal pour ses camarades. — Les Corkran retournent en Angleterre. — Henriette public ses souvenirs littéraires. — Sa mort. — Sa sœur lui survit.
Le 2 1 janvier i8/j4, Alfred de Vigny écrivait à Busoni : « J'espère, mon ami, que vous êtes encore à Paris el qu'il vous sera possible de venir vers
neuf heures prendre le thé avec nous, mardi 23. Tous mes amis, qui sont les vôtres, y viendront, et quelques belles dames françaises et anglaises nous apporteront leurs cheveux noirs et des blonds qui éclaireront le salon comme des lustres. C'est pour cela sans doute que light signifie : lumineux et aussi blond. Voilà le sujet d'un madrigal pour ce soir-là...
« Je me propose de vous faire connaître une femme d'un grand mérite^ M"^*" Austin, de qui Barbier vous a, je crois, parlé très souvent.
« Venez, cher ami, ne nous manquez pas.
« ALFRED DE VIGNY (l). »
Quelle était cette JVP^ Austin ? C'était une Anglaise très belle et d'une intelligence hors ligne, qui était née à Norwich, en 1798, et avait eu po«r mère la fameuse Susan Taylor.
Entrée en relations, en 1827, avec Victor Cousin, presque en même temps que M«>® Caroline Angebert, elk avait, au dire de Barthélémy Saint- Hilaire, l'esprit plus étendu et plus ferme, mais peut-être moins profond, que la femme du commissaire de marine deDunkerque (2). Comme elle,
i\) Corresp. d'Alfred de Vigny.
(2) Sur ;M"'9 Angebert, voir notre ouvrage intitule les Amitiés de Lamartine.
elle avait appris le latin, ce qui est moins rare chez les femmes d'Angleterre que chez les femmes de France, et elle savait en outre plusieurs langues, l'allemand, le français et l'italien, qu'elle écrivait aussi bien que l'ansTlais.
C'est ainsi qu'elle a traduit, d'une manière remarquable, V Histoire de la Réforme en Allemagne de Ranke, des poésies de Goethe et quelques ouvrages de Cousin et de Guizot.
Cousin, qui l'appréciait à son juste mérite, l'avait priée d'être son correspondant philosophique à Londres et lui avait, en 1829, rédigé tout un cahier de notes pour la guider dans les recherches qu'elle avait accepté de faire pour lui, mais elle s'aperçut bientôt que la tâche était au-dessus de ses forces et elle s'excusa de ne pouvoir la remplir i^i).
Elle avait épousé à vingt-trois ans John Austin, qui était fort connu en Angleterre pour ses travaux d'érudition sur la jurisprudence. Elle le suivit d'abord à Malte, où le gouvernement l'avait chargé d'une mission importante, et pendant son séjour, qui dura deux années, elle s'occupa des écoles de filles et de garçons où elle introduisit un ordre et
(i)Les Auslin habitèrent d'abord rue Marbœuf.jniis rue Lavoisier, et rue de la Madeleine, 42. — C'est chez eux que Barbier lut son Jules César, le 19 janvier i845.
une discipline inconnus jusque-là. Puis elle raccompagna à Dresde et à Berlin. Enfin, sur les conseils de Victor Cousin, qui ne cessait de lui écrire, elle se fixa, en i844î à Paris où son salon fut fréquenté par tous les étrangers de marque et les plus grand noms de la politique et des lettres françaises (i).
On aura une idée de l'élévation de son esprit par ces quelques lignes sur la mort qu'elle adressait à Victor Cousin, en 1847 •
« Ah! cher, ne soyez pas triste et rebelle contre le sort commun. Si je vous dis : Nous sommes nés pour vieillir, vous me direz : C'est une vilaine destination. Oui, si c'était tout. Mais enfin si nous ne voulons pas la subir, il n'y a qu'à se donner la mort à quarante ans...
« Non, cher ami, ne vous faites pas tant d'injustice. Chérissez jusqu'à la dernière étincelle cette âme et cet esprit que Dieu vous a donnés; soyezen content et fier et reconnaissant. Ah! c'est ce mot qui renferme tout, mais je ne veux pas vous prêcher. »
Cependant, toute résignée qu'elle était à mourir, elle fut épouvantée des journées de Juin et elle se
(i) Corresp, de Victor Cousin, t. III, pp. 122 et sq.
retira définitivement alors en Angleterre, où elle offrit un asile à Cousin dans son cottage de Wejbridg-e (i).
M™« Austin avait à Londres un neveu digne d'elle nommé Henry Reeve (2) qui^ très épris du talent de Vig-ny, avait eu la bonne fortune d'assister, en i835, à la première représentation de Chattei'ton et s'était lié, deux ans auparavant, avec Auguste Barbier, pendant le séjour assez long que l'auteur des ïambes fit en Angleterre.
Henry Reeve présenta, en i838, Alfred de Vigny à M"^ Austin, et dès le premier jour, tant elle avait de charme, il fut un de ses dévots et ne pensa qu'à la servir :
Il lui écrivait, au mois de mars i84i :
« Assurément, Madame, il est impossible d'avoir une coquetterie plus agréable que celle de l'Angleterre, représentée par vous, et il n'y a point de Syrie qu'on ne doive abandonner gaiement à une personne qui devient si aimable, après qu'elle a réussi selon sa fantaisie. Elle ressemble parfaite-
(i) Corresp.de Victor Cousin, t, III, pp. 122 et sq.
(2) Il fut plus tard rédacteur en chef de la Revue dÉdinibourg et associé étrant^cr de l'Académie des sciences morales et politiques, où son éloa;^e fut prononcé, après sa mort, dans la séance du 16 novembre 1896, par le duc d'Aumale.
ment à cette belle dame de la cour de Louis XIV qui faisait dire à son amoureux : Assurez-le bien que je Tai trompé, mais que je ne lui en veux pas.
« Il a fallu quelque temps pour trouver les armes de Bayard et ce n'est qu'avant-hier qu'on me les a découvertes à la Bibliothèque nationale : j'ai voulu les dessiner moi-même ici pour vous. Comme dessinateur je ne suis pas sans peur et sans reproche, ainsi que Bayard, mais vous ne me reprocherez rien comme exactitude. J'en charge votre bon neveu. Je ne reviens pas de mon étonnement de ne pas trouver une fois dans votre lettre le nom de madame votre fille; je le sais très bien malgré vous (i), mais je ne devrais pas en faire semblant par jorgueil, parce que vous ne m'avez pas parlé de son mariage. Cependant j'ai besoin de vous dire que son bonheur donne beaucoup de joies. Vous voyez qu'on a ici quelque peine à se décider à la haine pour vous. Je crois même que je reprendrais volontiers toute ma tendresse pour ma bonne ville de Londres', si la chancellerie jugeait à propos de terminer les affaires de famille de M""* de Vigny. Elle est dans la situation d'une femme à qui l'on dirait depuis deux ans : Vous avez des diamants
(i) La fille de 'Sl^'^ Austin, Lucie, avait épousé, en )84o, sir Alexander Duff Gordon, le futur lord Gordon.
290 ALFRED DE VIGNV
dans cette cassette, mais la justice a la clef dans sa
poche, et vous n'y toucherez pas. Savez-vous le
moyen d'avoir cette clef d'or !
« M. Reeve vous dira que Barbier, avec qui il va
passer la soirée chez moi aujourd'hui, vous est toujours un fidèle et loyal ami. Je vois toujours votre portrait placé chez lui au-dessus de tous et nous parlons souvent de Tabsente qu'il représente. M""^ de Vigny est bien sensible à votre souvenir et je dois vous le témoig"ner, Madame, en même temps que je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments de dévouement.
(( M. Auslin voudra-t-il bien croire que je lui suis toujours très attaché et que je conserve de son accueil le plus doux et le plus durable souvenir. »
On voit par cette lettre que si M'^* Austin était d'une coquetterie aimable envers Vigny, celui-ci la payait largement de retour. Il a toujours été ainsi avec les femmes qui lui plaisaient, mais je crois qu'il faisait plus de frais encore pour les Anglaises, quand elles étaient jolies, bien entendu.
Quand M"^^ Austin fut devenue Parisienne, Alfred de Vrigny fut un de ses visiteurs les plus
assidus, et il l'attira chez lui par toutes sortes de prévenances. Il lui écrivait le 6 juin i846 :
a D'abord, Monsieur votre frère n'arrivera pas aujourd'hui. Ensuite la musique est plus chaude que la sérieuse conversation de mes amis parmi lesquels Barbier vous attend. Je conclus de ceci que vous n'avez rien de plus sage à faire que de venir chez moi dans vos champs élyséens, qui jadis vous étaient chers. Je vous promets des courants d'air aussi froids que vous pouvez les souhaiter et des glaces de toute sorte, même dans les propos, qui sont voués à un puritanisme parfait. Si vous l'exigez même on vous croira 80 ans et l'on n'apercevra en vous rien qui puisse plaire. Je vous dirai enfin autant d'injures que vous voudrez. Que vous fautil de plus? Si Monsieur votre frère venait par un hasard incroyable, soyez aimable pour prendre son bras et nous faire connaître à lui, afin qu'il voie si l'on sait ici vous aimer. Souvenez-vous surtout que passer les quais et les ponts même en voiture pour aller au faubourg Saint-Germain est un des plus grands dangers que vous puissiez courir après une zone torride comme celle-ci. Veillez donc sur vos jours et pour être prudente venez à neuf heures et partez à quatre heures après minuit. Votre esclave
m'attend. Je vous écris debout mes vœux et mes grands conseils. Méditez là-dessus (( Tout à vous deux de cœur.
N'est-ce pas d'une préciosité charmante? Vigny eût excellé dans le madrigal, mais le genre n'était pas assez noble pour tenter sa Muse, il s'est contenté de marivauder dans ses lettres au beau sexe. C'est là qu'il faut le chercher, et sous ce rapport nul ne l'a mieux jugé, mieux dépeint qu'Henriette Gorkran.
C'était une gracieuse fdle de la verte Erin, dont les parents, venus en France de bonne heure, fréquentèrent beaucoup chez les Austin et chez les Holmes et qui devint assez vite une des bonnes amies d'Augusta par son caractère enjoué, sa grâce mutine, son goût pour la musique et son intelligence singulièrement éveillée.
Le nom de Corkran — que M. Ernest Dupuy a confondu avec celui de Cochrane, bien qu'il n'y ait aucune parenté entre eux — ne dit rien aux oreilles françaises; cependant le père d'Henriette a vécu assez longtemps à Paris, où il était correspondant de plusieurs feuilles d'Angleterre. Il y a même eu
trois enfants, dont une fille,Alice, que Vigny appelait Ophélie à cause de sa pâleur et de ses cheveux blonds, et une autre plus jeune qui épousa M. Stead, bibliothécaire du British Muséum (i).
LesCorkran avaient fait la connaissance de Vigny à Londres, en 1820, et je crois que c'est lui qui les attira à Paris. En tout cas Henriette, qu'il avait vue naître, était encore enfant ; elle raconte que Vigny la berçait sur ses genoux en chantonnant de vieilles ballades françaises pour la faire dormir. C'est ce qui rend ses Souvenirs si précieux pour nous. Ils vaudraient la peine d'être traduits, ne fût-ce que pour la partie qui regarde la France. Qu'on lise plutôt ce joli portrait d'Alfred de Vigny dans son intérieur:
c( Je me souviens parfaitement du gentilhomme courtois et élégant, au sourire charmant, aux façons calmes et pleines de dignité, si différent du Français gesticulant de tous les jours... La courtoisie d'Alfred de Vigny, qui avait quelque chose de l'élégante galanterie de l'ancien régime, exerçait une fascination particulière : il y avait autour de lui une atmosphère de romance, qui prêtait quelque chose d'idéal à sa façon d'envisager la vie, la littérature, les femmes et les enfants. Quand il me
(i) Renseig-nements tournis par M. Stewart, prof, à l'université de Cambridge.
mettait un baiser sur la main, selon son habitude, il me rappelait les preux chevaliers dont j'avais entendu parler dans mes contes français. Sa figure, comme je la vois encore, n'était pas frappante, mais elle portait l'empreinte incontestable de la méditation et de la naissance : ses yeux bleus, quoique petits, avaient une expression salace et pénétrante : il portait les cheveux plutôt longs, tombant en boucles sur le cou, à la mode des anciens Franks, comme il le disait. M. Alfred de Viuny m'avait connue dès ma naissance : il me racontait souvent qu'il me berçait quand j'étais enfant et qu'il avait trouvé le secret d arrêter mes larmes. Il m'appelait toujours Henriette d'Angleterre, et ma sœur, quiétait blonde, délicate et jolie, Ophélie... Sa voix était plutôt faible, mais bien modulée, sa façon de parler très précise : il avait tant soit peu l'air d'un beau fané. Je le vois toujours assis dans un de nos g-rands fauteuils, monologuant... en général les yeux à moitié fermés, comme s'il cherchait dans les profondeurs de son esprit. Il parlait presque toujours sur quelque délicat sujet littéraire, évitant, comme de juste, la politique et le scandale. Quoique poète il n'aimait pas la campagne : il adorait Paris en toute saison. Je me souviens l'avoir entendu dire un jour, à mon
grand étonnement, comme il allait sur le balcon : Quel ravissant coupd'œil de cheminées! J'adore ces cheminées... Oh oui, la fumée de Paris m'est plus belle que les solitudes des bois et des montag-nes.
« Les jouissances les plus grandes de M. de Vigny étaient la causerie et la rêverie. ïl sortait le soir après le dîner, allait passer un instant au foyer du Théâtre-Français, où un cercle d'amis se rassemblaient autour de Fauteur de Chatterton et de /a .4/arg'c^a/^o?'^/2cr^,pour écouter sa délicieuse conversation; puis il se rendait après minuit chez un ami intime et il causait de sa manière intéressante jusqu'au petit jour. Rentré dans son appartement de la rue des Ecuries-d' Artois, les volets fermés, contre l'aurore, il restait à son bureau, quand il était inspiré,jusqu'à 5 ou 6 heures du matin. Il avait toujours du feu dans son cabinet... et ne pouvait supporter une fenêtre ouverte, même dans une pièce pleine de monde. Et pourtant il garda jusqu'à la fin d'une vie assez longue un air de grande jeunesse... « M. de Vigny menait une vie de simplicité Spartiate. Son appartement était petit; les meubles du salon étaient couverts de perse d'un rouge sombre. Sur la cheminée se trouvait une pendule en marbre blanc et quelques vases : il avait de plus dans la pièce un piano à queue, quelques fauteuils
et un divan, — voilà tout, sauf deux ou trois portraits en pied, dont un représentait Machiavelli. Près du salon était son cabinet de travail, pourvu d'un bureau, d'un fauteuil en cuir et de livres. Il n'y avait qu'une seule domestique. M'°^ de Vigny était une drôle de vieille dame très simple et très bonne, mais tout le contraire de ce qu'on imae;"ine devoir être la femme d'un poète. C'était une espèce de Mrs Malaprop, qui vous disait en souriant que naturellement vous étiez exclus de ses invitations, quand elle voulait dire inclus^ et qui vous assurait que telle ou telle personne était fîère comme Luther, au lieu de Lucifer. M. de Vig-ny était toujours bon et courtois pour sa bizarre vieille femme...
« M™^ de Vigny dit à mon père que pendant que son mari écrivait Chatterton il s'évanouissait souvent par excès d'émotions... Je suis allée deux ou trois fois au Louvre avec M. de Vigny. C'était une fête de l'entendre parler des tableaux favoris. Son coin préféré au Louvre était le salon carré : il en connaissait tous les tableaux par cœur. C'est Alfred de Vigny qui me poussa, aussitôt que je sus dessiner,à apprendre le pastel: l'élégance et la délicatesse de ce genre leravissaient surtout. Je me souviens de l'avoir vu s'arrêter un jour au Louvre, devant un pastel de Rosalba, s'écriant : Ah ! ce n'est que
dans le pastel qu'un artiste peut rendre fidèlement la fraîcheur sur la joue d'une jeune fille et le duvet sur Taile d'un papillon (i). »
On dira ce qu'on voudra, cette petite Anglaise méritait d'être née Parisienne, et je trouve que Vigny qu'elle a si finement croqué, dans la page cidessus, au lieu de l'appeler, quand elle était petite, Henriette d'Angleterre,aurait pu l'appeler Henriette de France, — d'autant que l'une fut la fille de l'autre. J'ai dit qu'Henriette Corkran avait beaucoup de goût pour la musique. Elle raffolait également du théâtre, et elle eut la chance de faire son éducation dans ces deux genres — devinez avec qui? avec Léon de Wailly pour la partie musicale, et pour l'autre avec Vigny lui-même :
« Cet homme charmant, dit-elle en parlant de l'auteur à' Angelica Kauffmann, était un de mes héros quand j'étais encore jeune fille. C'est lui qui vint à mon secours et me sauva de l'humiliante situation où m'avait mise mon odieuse maîtresse de musique. J'étais fortement liée dans le sac à linge sale. Il coupa le nœud gordien et après
(i) Celebrities and I. London, 1902. Trad. par miss Doris Gunnel.
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cet exploit s'intitula toujours mon Persée (i). » Quand elle s'avisa de jouer la comédie elle demanda des conseils à l'auteur de la Maréchale d'Ancre et de Quitte pour la peur, et voici ceux qu'il lui donna :
« Chère Henriette d'Angleterre,
« Prends garde de perdre le temps qui devrait t'être précieux, en remplissant ta mémoire des comédies banales et médiocres qu'on a trop souvent écrites pour les jeunes filles : cette espèce de moralité en action dans le genre de Berquin et de ses disciples ne sert à rien, pas même à enseigner la langue. Il y avait une fois en France un grand poète qui fut invité par la Cour à écrire quelque chose d'amusant pour Louis XIV. Il écrivit un chef-d'œuvre pour les jeunes filles de Saint-Cyr. Apprends-le par cœur et tu ne l'oublieras jamais, et même, sans t'en douter, tu en auras toujours quelque vers aux lèvres. Etudie les rôles d'Esther. Un soir tu viendras et tu me les diras. C'est en apprenant des rôles pareils, écrits en vers français, que ta prononciation s'épurera et perdra toute trace d'accent. Quand nos acteur», tout français qu'ils sont, jouent des rôles en prose, ils oublient, ils
(i) Celebrities and I, op. cit.
transposent les mots, ils balbutient et ils bégayent avec impunité, mais la poésie les force à compter les douze syllabes de chaque vers et à donner l'expression musicale qui convient à notre langue.
« Ce sera le meilleur exercice pour toi, chère petite Ang^laise. S^il y avait toujours des demoiselles de Saint-Gyr,je voudrais te mettre chez elles, sous la direction de M^e de Maintenon, qui me fait toujours l'effet d'une excellente institutrice.
(( Bonsoir, Henriette d'Angleterre. Sois une petite fille bien sage. Crois-moi et crois en moi.
« ALFRED DE VIGNY (l). »
Naturellement notre petite Anglaise s'enhardit de ce tutoiement paternel. C'est des enfants surtout qu'on devrait dire : « Laissez-les prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre. » Non contente de consulter Vigny sur le théâtre qui convenait à son âge, bientôt elle lui demanda de lui dessiner un costume de bal. Et Vigny se laissa faire, trop heureux d'être payé d'un gentil sourire, et, mieux, d'un baiser mutin.
(i) Celebrities ami I, op. cit. — Cette lettre, non plus que les autres d'ailleurs à miss Corkran, n'est pas datée, mais elle doit être de i85o, parce que, à celte époque, Vigny s'était mis en tète de faire jouer la tragédie d'Esther à Blanzac, par les élèves de deux jeunes institutrices de cette ville. (Lettre de Vigny au D' Montalembert, du 27 août i85o).
(( Voici ralbuiTij lui mandait-il. J'espère que je suis obéissant. J'étais déjà assez coupable d'être sorti le jour qu'il est entré dans ta petite tête d'aller voir Lydia. Porte un ou deux jolis jupons (un couleur de rose, l'autre bleu ciel ), et une croix en or, digne d'Henriette d'Angleterre.
« ALFRED DE VIGNY (l). ')
Mais ce n'est pas tout, quand elle eut son costume de bal, Henriette de France voulut avoir des vers du grand poète. Et il s'en montra très flatté, car il prenait plaisir à en réciter aux jeunes filles qui composaient sa petite cour. Quand ce n'était pas du Chénier, c'était du Racine, ses deux auteurs de prédilection, ses vers à lui étant trop sérieux et trop sombres pour sa clientèle en jupons courts.
« Voici des vers pour ta petite amie. Tu n'es pas venue les prendre chez moi : aussi ils doivent aller chercher une petite Henriette d'Angleterre, que j'ai vue le jour de sa naissance et qui m'a pris pour sa mère quelques jours après.
« Tu vois comme il est bon, quand on est jeune, de dire Je veux d'un petit air décidé : rien ne nous paraît plus délicieux à nous autres Français, car
(i) Ceïebrities and f,op. cit. — Trad. par miss Doris Gunnel.
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nous nous imaginons qu'on attache beaucoup d'importance à ce que nous faisons. Pardonne nos vanités, chère enfant, et prie pour nous.
« ALFRED DE VIGNY (l). »
Ah! poète, poète, que Dieu a donc bien fait de ne pas vous envoyer d'enfants! vous ne les auriez pas gâtés, vous les auriez pourris, comme on dit dans le peuple, et il est bien rare que plus tard ces enfants-là nous récompensent de nos faiblesses.
Mais quelle était cette petite amie pour qui Vigny envoyait des vers à Henriette? Je n'ai pas réussi à l'identifier. Seulement j'ai trouvé dans la Correspondance de l'auteur d'Eloa une lettre à une jeune fille qui pourrait bien la concerner. On y voit passer, effectivement, un groupe déjeunes filles poètes dont faisait certainement partie Henriette d'Angleterre, puisqu'il y est question d'Augusta Holmes et de l'île de Wight. Voici cette lettre, elle est exquise de tous points :
« Dimanche, 10 août 1856.
(( Etes-vous en Amérique? Avez-vous rencontré Tantale dans l'Eldorado? Nous rapporterez-vous des moutons rouges dont la laine laisse pleuvoir desper-
(i) Celebrities and J, op. cit. — Trad. par miss Doris Gunncl.
les, des diamants et des paillettes d'or? Vous êtes toutes les deux pleines de raison et l'idée de votre voyage ensemble me plaît infiniment. Vous avez l'air de Clorinde et d'Herminie, et d'ici je vous vois chevauchant, l'une plus accoutumée à l'escrime que l'autre qui trouve le casque et la cuirasse un peu lourds. — Je saurai vos aventures, prenez garde à moi. Je saurai tout ou presque tout. Vous avez été la plus charmante, la plus aimable, la plus spirituelle interprète du monde,* je sais déjà cela et j'aurai bien d'autres histoires encore. Petit Drogman français, voyez comme la Providence arrange tout pour le mieux 1 Elle a décidé, dès le jour de la création, que vous seriez l'amie de notre amieAugusla [Holmes, puis l'amie d'une autre amie poète, poète vous-même, et jetées dans une île déserte où vous avez été d'un si grand secours à la belle voyageuse qui vous aime beaucoup et ne peut se passer de votre présence. Je vois que comme elle avait surtout affaire à l'île de Wight, elle a commencé par passer un mois à Londres. — Je ne sais pas encore si elle a découvert lady Gordon. Votre sœur, mademoiselle Louisa, s'attend à voir revenir madame Louise mariée avec un amiral anglais. Je n'en doute pas non plus un moment. Pour vous, Mademoiselle, il est bien temps que vous reveniez voir notre pauvre
LA VIE AMOUREUSE 3o3
petite France où Ton hrûle comme au tropique et qui demande une goutte d'eau à grands cris comme les damnés font à côté d'Eloa qui leur donne une larme de temps en temps, je pense. Voilà ce qu'elle fait, vous me Tavez demandé un jour. El vous, que faites- vous? C'est peut-être Lucifer déguisé en belle Muse que je vous ai envoyé. Prenez garde de vous brûler à sa main blanche.
« J'ai passé quelques heures à Versailles avec Monsieur votre frère qui va vous porter ce billet, et qui vous dira, Mademoiselle, en quel bon état il nous laisse tous. Je me figure qu'il va vous ramener puisqu'il revient avant ses grandes courses dignes de Sindbad le marin. — Je le souhaite bientôt ici, avec. vous pour qui je le charge de mille sincères et vives amitiés.
« ALFRED DE VIGNY (l). ))
Cependant, pour une cause ou pour une autre, les Corkran, ayant quitté Paris, étaient retournés en Angleterre.
J'ai voulu savoir ce qu'étaient devenues Henriette et sa sœur Alice, et je me suis adressé à miss Doris Gunnelqui nous a révélé leurs relations avec Alfred de Vigny.
(i) Corresp.
3o4 ALFRED DE VIGNY
Elles habitaient ensemble jusqu'en ces dernières années. Henriette ne faisait plus de peinture ni de musique, mais elle s'intéressait toujours à ce qui avait enchanté sa jeunesse, et il paraît qu'elle avait posé naguère devant un peintre de ses amis pour la fig^ure de M""' de Staël avec qui elle avait, dit-on, une vague ressemblance. Elle est morte il y a environ deux ans.
Quant à Alice, après avoir dirigé longtemps une revue pour jeunes filles, elle s'est retirée à la campagne, où elle vit de souvenirs, en relisant ceux de sa sœur.