AUGUSTA HOLMES
§ I. — Les frères Holmes violonistes. — Orii^ioe des parents d'Aug'usta, — L'Anglaise crayonnée par Jean Gigoux. — \J Éva de la Maison du Berger. — M°i° Holmes. — Une lettre de Vigny à Ph, Busoni à son sujet. — Vers dédiés à Mme Holmes par Auguste Brizeux. — Mort de Mme Holmes.
— Son acte de décès.
I IL — Une lettre inédite d'Augusta Holmes. — Chanson espagnole chantée par Vigny. — Vigny musicien. — Souvenirs de la pepsion Hix et du régiment. — Augusta Holmes à Versailles. — Un petit prodige. — Son professeur de chant. — Georges Clairin. — Gounod et Roméo et Juliette. — La maison de la rue de l'Orangerie à Versailles. — Talents divers de M. Holmes. — Augusta et Henri Regnault dans Samson et Dalila. — Le prix de Rome de Regnault. — Augusta en Thétis. — Acte de décès de M. Holmes. — Conseils d'Alfred de Vigny à Augusta (lettre inédite) — Ses craintes à son sujet. — Ce qu'il écrit à M. et Mme Franck (lettres inédites). — Souvenirs de Mme Mar2:ueriteDeutz. — L'Esprit /}ttr de Vigny dédié à Augusta. — Ressemblance physique de la filleule avec son parrain. —
§ IlL — Souvenirs d'André Theuriet. — Augusta dans Mcidc' moiselle Guignon. — La guerre de 1870 disperse la j)etite cour de Versailles. — Les premières compositions musicales d'Augusta. — Elle se fait naturaliser fran(;aise. — Irlande.
— Augusta Holmes et le P. Hardy. — Vers la conversion.
— Le P. Mickaël et Mme Desveaux- Vérité. — Prière à saint
Antoine de Padoue. — Le P. Serlillançes et son Pèlerinage artistique à Florence. — Son parallèle entre Michel-Ange etBeethoveD. — Aug-usta se confesse au dominicain. — Son baptême. — Son cierge et son voile de catéchumène. — Ses dernières volontés. — Sa mort.
Le nom d'Holmes, avant d'être illustré chez nous par Augusta, fut porté par deux violonistes anglais, Alfred et Henri, qui commencèrent à se produire en France vers 1860 et s'y firent applaudir, non seulement à cause de leur réel talent, mais surtout, dit Fétis, à cause de la précision et de l'ensemble surprenants qui distinguaient leur jeu, lorsqu'ils exécutaient de grands duos.
Augusta avait-elle quelque lien de parenté avec eux ? Je ne saurais le dire. En tout cas, sa destinée voulut qu'elle débutât peu de temps avant la mort d'Alfred Holmes (i) et que, suivant l'expression de Joachim du Bellay, elle allongeât, toute jeune encore, la gloire du nom.
Augusta-Mary-Anne Holmes naquit à Paris le 16 décembre 1847, ^^ ^^'^ ^ ^^ ^^ ^'^^ Neuve-de- Berry (2). Son père, Cliarles-William Scott Dal-
(i) Il mourut à Paris, le l\ mars 187G.
(^) Arch. de la Seine. — Le nom d'Holmes sVcrivnit sans accent ; c'est Auçusta qui, pour le rendre plus euphonique, fit sonner la syllabe finale.
keith Holmes, était d'origine irlandaise (i), et avait servi dans l'armée britannique en qualité d'officier des Drag-ons légers. — Sa mère, Tryphina-Anna- Gonstance-Augusta Shearer, était née à Hampshire (Angleterre) (2).
C'est par M™® Alfred de Vigny, dans le courant de l'année 1828, que les Holmes entrèrent en relations avec le futur traducteur d'Othello. Il faut dire que l'ancien officier anglais était un fanatique de Shakespeare. M. Georges Glairin, qui Ta beaucoup connu, me disait récemment qu'après avoir quitté l'armée pour des raisons politiques il avait joué quelque temps dans une troupe de comédiens le répertoire du grand Will. Je pense donc que Vigny, qui ne savait pas encore à fond la langue de Shakespeare, eut recours plus d'une fois aux lumières de M. Holmes.
La mère d'Augusta, qui était fort belle et très provocante avec ses allures d'amazone, avait déjà inspiré plus d'une passion. Alfred de Vigny ne tarda pas à s'éprendre d'elle.
Jean Gigoux raconte en ses souvenirs qu'il arriva un matin mystérieusement dans son atelier pour
(i) Il avait /jg ans, étant ne en 1798 (Arch. municipales de Ver sa il les).
(•a) Elle était née en 181 1 : elle avait donc 38 ans.
û36 ALFRED DE VIGNY
le prévenir qu'il reviendrait entre quatre et cinq heures. « Je vous amènerai un ange, mon cher ami, une Anglaise. Vous me ferez d'elle un croquis, n'est-ce pas ? Elle va partir et je voudrais conserver quelque chose d'elle (i). »
En ce temps-là, les Holmes, tout en faisant de fréquents voyag-es à Paris, résidaient habituellement en Angleterre.
J'ai cherché longtemps à identifier le beau modèle de Jean Gigoux : son nom m'a été révélé par une amie de Louis Ratisbonne,qui fut la camarade d'enfance d'Augusta (2). Cette Anglaise n'était autre que M"^"* Holmes. Et c'est elle aussi qui, d'après des renseignements puisés à une source sûre, est la fameuse et énigmatique Eva de la Maison du Berger (3).
Cela va déranger les combinaisons de tel et tel historiographes de Vigny, qui y ont vu: celui-ci,
(i) Et Gig-oux ajoute : « Ce premier amour dura bien longtemps; son souvenir persistait encore vingt ans après. • [Causeries sur les artistes de mon temps, p. io5.)
(2) M"" Marguerite Deutz.
(3) Ph. Busoni écrivait à Emile Deschamps, le 26 janvier 1864 ; «... Je croyais que vous saviez qui se cachait sous ce nom d'Eva, Elles sont deux, la mère et la fille, et vous les connaissez aussi bien que moi. C'est à M"^* Holmes que Vigny a dédié la Maison du Berger, et c'est à sa tille Augusta qu'est dédié l'Esprit pur. » (Lettre inédite.)
Ce renseignement est confirmé par le Journal inédit de Guttinguer.
^me Dorval; celui-là, M^* d'Agoult el même Lydia Bunbury, mais cela s'accorde au mieux avec ce que je sais de la vie romanesque de M'"^ Holmes et de son état d'âme.
C'était une voyageuse infatigable, elle était toujours parmer,parmonts et par vaux, mais elle voyageait moins pour sa santé, qui était florissante, que pour tuer le temps, pour s'étourdir, car encore une fois, elle était très aventureuse, et de n'avoir pas eu d'enfants, elle qui en avait |tant désiré, l'ennui l'avait prise et ne la quittait pas.
Or^ écoutez ce que dit Vigny dans la Maison du
Berger :
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne, et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et glacé ; S'il ne bat qu'en saisrnant par sa plaie immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Eclairer pour lui seul l'horizon effacé ;
Si ton âme enchaînée, ainsi que Test mon âme, Lasse de son boulet et de son pain amer, Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame, Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, Et cherchant dans les flots une route inconnue, Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue, Le lettre sociale écrite avec du fer ;
Si ton corps, frémissant des passions secrètes, S'indigne des regards, timide et palpitant :
S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges ; Si ton beau front roug-it de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend,
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités servilcs, Comme les rocs fatals de l'esclavas^e humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger. Qui plus haut que nos fronts lève sa tête allière, Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger, Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.
Conclusion : l'hymen ne nous a pas réussi à l'un nia l'autre; sans pour cela rompre nos chaînes, cherchons dans un amour profond et mystérieux le bonheur que lui seul peut donner.
Et la pièce se termine ainsi :
Mais toi, ne veiix-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule, en y posant ton front *? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont jiassés et ceux (jui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand, devant notre porte, Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.
Et dans la pièce des Destinées intitulée les Oracles, nous voyons que Vigny montra, vers i844) à cette « fille de l'Océan » ses grands bois du Maine- Giraud.
Il va sans dire que tous ces vers ne s'appliquent pas exactement à M™^ Holmes, et que, dans la Maison du Berger^ comme dans la plupart des pièces des Destinées, il convient de faire la part du symbole.
La Maison du Berger parul, en i844) dans la Bévue des Deux Mondes. Trois ans après, le i6 décmnbre 1847, ^^^ donnait le jour, après vingt ans d'une union stérile, à une petite fille qui fut Augusta et dont Vigny fut le parrain. Les Holmes habitaient alors un pied-à-terre, rue Neuve-de-Berry. A partir de la naissance d'Augusta, ils fixèrent leur domicile à Paris. Et le salon de M'^'*^ Holmes, où Vigny trônait comme un roi, devint le rendezvous du petit cénacle qui, vers i833, s'était formé autour de l'auteur de Chatterton. On y voyait régu-
34o ALFRED DE VIGNY
lièrement Emile Deschamps, Brizeux, Busoni, Auguste Barbier, Pitre-Chevalier et Léon deWaillv(r). Et M™^ Hohnès, qui peignait agréablement, l'avait décoré de ses ouvrages, notamment d'une belle copie du tableau de David : Bonaparte au mont Saint- Bernard, que M. Georges Clairin se rappelle avoir vue plus tard à Versailles.
J'ouvre la Correspondance de Vigny et, dans une lettre qu'il adressait du Maine-Giraud à Busoni^ le 24 juillet 1849, je trouve les lig-nes suivantes :
{( On se plaint de vous dans la rue de Berry (faubourg du Roule), n^S, vous n'aurez pas l'excuse d'ignorer l'adresse. Souvenez-vous que M^e Holmes m'a donné de vos nouvelles l'an dernier, après les affaires de Juin. Me sachant inquiet de vous et des vôtres, elle monta en voiture et courut elle-même à votre m.aison.
({ Elle est en deuil et bien affectée. Son père vient de lui être enlevé par le choléra. Allez-y donc un soir, et à votre tour dites-moi dans quel élat vous l'aurez trouvée. Vraiment vous lui devez une visite,
(i)« Il y a eu un grand concert rue de Berry, chez la châtelaine, écrivait Vigny à Léon de Wailly, le 11 avril i843, et votre absence y a fait pousser de grands gémissements à cette souveraine très gracieuse... Holmes redouble de bouquins et commence à trouver son appartement trop petit. » [Corresp. de Vigny.)
)^^ Je 0 1 —- '^ I * J
0 c^uji 4 (HA Ccnxtri:;^"ûiu?i^£^ ^^
IA'Hc x^ okU >v^^>u^ cU u^ \^\/\j^
(ll/.aMtem^^u^
FAC-SIMILE DE LA LETTRE CI-CONTRE d'aUGUSTA HOLMES
et je crains que tant d'épouvantes qu'elle vient d'avoir ne l'aient accablée (i) ».
Vers le même temps, le doux Brizeux dédiait à M°"^ Holmes la Fleur de la Tombe, de ses Histoires poétiques, qui finit par ces vers touchants :
Relig'ion des morts ! N'ai-je pas vu, plus tard, Un lait pur arroser le cercueil d'un vieillard Nuit et jour la prière à genoux sur sa tombe ? N'ai-je pas vu languir de douleur la colombe ? Hélas ! s'il est des cœurs prompts à se délier, D'autres veulent mourir plutôt que d'oublier !
Etait-ce une allusion ? un présagée ! Ce qu'il y a de sur c'est que iM"^^ Holmes n'eut pas le temps d'oublier son père. Neuf ans après sa mort, elle mourut dans la maison même des Vie;-ny où elle était venue habiter pour être plus près d'eux (2).
La petite Augusta venait d'entrer dans sa onzième année. C'était déjà plus qu'une enfant. Grande, svelte, sérieuse et très avancée sous tous les rap-
(i) Lettre publiée par M.Jules Marsan dans nos Annales Romantiques, en igo5.
(2) Voici son acte de décès ; « L'an mil huit cinquante-huit, le dix mai, est décédée à Paris, rue des Ecuries-d'Arlois, 6, premier arrondissement, Augusta-Tryphin a-Anne-Constance Shearer, rentière âg-ée de quarante-sept ans, née à Hampshire (Angletx^rre), épouse de Charles-William Scott Dalkeit Holmes. (Arch. de la Seine.]
ports, elle faisait la joie de ses parents et de leurs amis, et donnait comme musicienne les plus belles espérances. Un jour que je faisais appel à ses souvenirs d'enfance, elle m'écrivait :
« ... Si toutefois. Monsieur, vous pouviez prendre à ce détail quelque intérêt, j'ajouterais que mes premiers souvenirs relatifs au g-rand poète (Alfred de Vigny) datent du temps où, rue des Ecuriesd'Artois, — il y avait son habitation et nous un pied-à-terre, — il me juchait sur une table pour me faire débiter des fragments d'jÉ'/oa ou d'autres poèmes, ou bien encore se mettait au piano pour m'apprendre une chanson espagnole qu'il admirait fort, l'ayant entendu chanter fréquemment par Berlioz :
Yo que soij contrabandista (1). »
On sait qu'Alfred de Vigny aimait beaucoup la musique et qu'il avait une fort jolie voix. Quand il était à la pension Hix, son professeur de chant était tout fier de le faire entendre à la chapelle. Plus tard, pendant qu'il servait dans la Garde royale, il lui arrivait souvent de chanter sur les routes pour diminuer la longueur des étapes. Rappelez-vous ce
(i) Lettre inédite du 3 juillet 1902. — Cette romance est tout entière dans le chap. de l'Orage, du roman de Cinq-Mars.
qu'il dit dans Lauretle et le cachet rouge: « Il pleuvait à verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais Joconde à pleine voix. J'étais si jeune I...I1 pleuvait, et je chantais toujours ! »
Le 9 février 1829, il mandait à Victor Hugo : {( J'ai aussi une étrange idée, vous ne sauriez croire combien je voudrais savoir l'air de la chanson d'argot pour la chanter. Vous me l'apprendrez, n'est-ce pas (i)? »
Enfin, le 16 novembre 1849, il écrivait ^ sa cousine Alexandrine du Plessis : « Si vous avez chez vous la musique de la Romanesca, cette danse noble du temps de François I^"", jouez-la ce soir; si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai (2). »
Dès lors rien de plus naturel qu'il ait pris plaisir à entendre chanter sa filleule. Justement le père d'Augusta venait de lui donner à Versailles, où, après son veuvage, il avait transporté ses pénates, un professeur de chant du nom de Saint-Bris, qui jouissait d'une assez bonne réputation dans la ville du grand roi. En moins de six mois, Augusta fut sa meilleure élève, et elle ne tarda pas à se produire dans les salons et les concerts de bienfaisance. Mais
(\) Alfred de Vigni/. Correspondance.
(a) Id.
ce qui contribua le plus à l'avancement de son éducation artistique, ce fut la rencontre à Versailles de quelques jeunes gens de son àg^e, qui, tout en cultivant la peinture et la poésie, se réunissaient de temps en temps, le dimanche, chez M. Saint-Bris pour faire de la musique. De ce nombre étaient Henri Regnault, Georges Glairin, Blanchard, Cazalis, Armand Renaud — et aussi Saint-Saëns, qui était org-aniste à la Madeleine.
M. Holmes, ayant remarqué que sa fille s'amusait beaucoup dans la société de ces jeunes gens, les invita à venir chez lui, et bientôt l'hôtel de la rue de l'Orangerie retentit de leurs chants presque toutes les semaines.
En ce temps-là, Regnault et Glairin avaient loué ensemble, au haut du boulevard Saint-Michel, un grand atelier, dont le seul et unique ornement était un piano à queue.
« Nous n'étions pas riches, me disait naguère Glairin, mais nous avions l'amour de la gloire et nous travaillions de tout notre cœur pour la conquérir. La musique était notre principale distraction; quand nous étions las de barbouiller des toiles, nous nous mettions au piano et nous chantions à tue-tête. Quelquefois aussi nous recevions
3/v6 ALFRED DE VIGNY
la visite de Gounod et de Saint-Saëns. Ces jourslà on dînait de musique, et si dans la soirée notre estomac criait trop fort, on le priait de se taire. C'est là qu'un jour, à l'improviste, Gounod vint nous donner la première audition de son Roméo et Juliette. Je l'entends encore monter l'escalier quatre à quatre. Il entre en coup de vent, les cheveux en désordre et les yeux rayonnants de joie.
— Ça y est, s'écrie-t-il, j'ai fini, écoutez cela!
(( Et voilà le piano qui se meta chanter, à g^émir, à pleurer sous sa main fiévreuse. Et nous écoutions, Reçnault et moi, bouche bée, haletants, transportés, ravis ! Ah ! la belle journée ! Elle marquera toujours dans mon existence. Mais nos plus beaux jours étaient encore ceux que nous passions chez M. Holmes. Nous partions sur le soir, le plus souvent en tenue d'atelier. Pour ne pas perdre de temps nous achetions près de la gare du Havre une bouteille de vin, du pain, quelques victuailles, que nous dévorions dans le train qui nous conduisait à Versailles, et sur le coup de huit heures nous arrivions rue de l'Orangerie, où M. Holmes nous recevait à bras ouverts dans une grande salle qui lui servait de bibliothèque (i). Car ce beau vieillard à
( I ) Il avait insUiUc sa tille adorée dans la plus belle chambre, et s'en était réservé une petite à côté, qu'il appelait la place du janissaire de
barbe blanche était très cultivé, très érudit; il parlait plusieurs lang-ues, et non content d'avoir été acteur, il s'était improvisé architecte. C'est lui qui avait présidé à la décoration de son hôtel, et je vois encore le Westminster en miniature qu'il avait fait reproduire au fond du jardin. La nuit, quand ce jardin était éclairé à «-iorno, ce Westminster donnait l'illusion de l'autre, vu du bord opposé de la Tamise.
« Aug'usta était alors dans toute sa beauté, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans. Grande et forte, majestueuse et calme, avec ses cheveux d'or fin qui lui tombaient en nappe sur le dos, et ses yeux verts irisés qui nous rappelaient la mer d'Irlande, elle était moins femme que déesse ; aussi, tout en l'aimant à la folie, ne nous inspirait-elle que du respect. Sa voix chaude et vibrante s'accordait admirablement avec celle d'Henri Reg^nault, qui était plutôt grave, et je vous surprendrai sans doute en vous disant qu'ils furent tous deux les premiers
la reine. « Il n'avait pas de besoins, me dit M"» Marguerite Deutz, hormis sa bière et son thé. Le thé, à cette époque, était si peu entré dans les usages qu'à son arrivée à Paris il n'en avait trouvé à acheter que chez un pharmacien. Un jour qu'il était parti de là pour vanter la vie de son pays, si supérieur en tout au nôtre, M. Ad Franck impatienté lui demanda pourquoi il avait quitté cette contrée bénie pour la France. — « Parce que, répondit-il, j'y serais mort d'ennui. ^)
interprètes du chef-d'œuvre de Saint-Saëns qui a nom Samson et Dali la.
« Nous chantions comme des loriots toute la soirée, et l'on ne se quittait qu'au moment de prendre le dernier train. Mais il nous arriva plus d'une fois de le manquer. Dans ce cas, nous allions tranquillement coucher à l'auberue, et le lendemain matin, quand nous nous réveillions d'assez bonne heure, nous nous acheminions vers Paris à travers bois !
({ Souvent aussi nous nous donnions rendez-vous avec M. et M^*® Holmes aux concerts Pasdeloup qui, le dimanche, attiraient tous les dilettantes au Cirque d'hiver. C'est même là que, quelques années après, la pauvre Augusla fit la connaissance du fils d'Apollon, qui devait la rendre si malheureuse.
« A cette époque-là Reg^nault et moi nous avions quitté Paris, et Regnault ne devait plus revoir la belle jeune fille qui, sous les traits de Thétis apportant ses armes à Achille, lui avait valu le prix de Home (i). »
(f) Ce tableau fit sensation. « Tout le monde reconnut Augusta, m'écrivait naguère M""^ Deutz. Cotait bien le port de tète allier, c'étaient bien ses yeux d'un gris vert lumineux entre leurs cils bruns; ce large front couronné d'une fièrc auréole de cheveux blonds ; elle adopta plus tard un blond artificiel et banal, mais '.'"était alors un blond sincère, radieux, ni blond roux, ni blond cendré, des cheveux
Elle avait perdu son père en 1869 (i) et Vigny n'était plus là pour la maintenir dans le sentier du devoir. Je relisais hier encore les recommandations suprêmes qu'il lui avait adressées de son lit de souffrances. C'était au printemps de l'année 1862, pendant une maladie qui avait failli emporter son père (2).
« Nous sommes navrés, Ljdia et moi, lui mandait-il, au mois d'avril, des nouvelles que tu m'envoies, ma chère petite amie. Aie du courage, beaucoup de courage, le moment est arrivé pour toi de cesser d'être enfant, quoique tu n'aies que quatorze ans. Sois plus prudente que jamais ; efforcetoi de ne montrera ton père que la moitié de tes inquiétudes et cache-lui tes larmes. Il lui faut le plus grand calme d'esprit et de sentiments, si tu
d'Apollon ! c'était bien cette petite bouche rose, fine et ferme, audessus d'un menton tro{) court, ce qui donnait un type d'oiseau à ce visage charmant dans son irrégularité... »
(i) De son acte de décès que m'a communiqué la Mairie de Versailles,il appert que Charles- William Scott Dalkeith Holmes, ancien officier des Dragons légers au service de sa Majesté Britannique, né à Youghil!, comté de Korch Irlandei, âgé de soixante-onze ans, fils de défunt John Holmes et Margaret Dickson, son épouse, est décédé le dix-neuf décembre 1869 à six heures et demie du soir en sa demeure, à Versailles, rue de l'Orangerie, i5. Veuf de Augusta-Triphyne Shearer.
:2i M. Holmes avait été pris d'un délire subit. (Note de ^1"" ?ilarguérite Deutz.)
Il ai
veux qu'il g-uérisse. Tout ce qui vient de toi, tu ne le sais que trop, l'affecte profondément.
« Si l'on juge que quelque temps dans une pension anglaise et protestante te soit nécessaire, ne t'y refuse pas, je t'en prie, afin que ton père puisse goûter un repos absolu d'àme, de cœur et de corps.
« Gomme les malades ont souvent des accès de fièvre dont l'approche et la vue peut être d'un grand danger pour les jeunes personnes de ton Age, nous te recommandons, Lydia et moi, de ne jamais être seule avec notre cher malade. Plus tu l'aimes comme une fille dévouée, plus la vue de ce qu'il peut avoir à souffrir te serait dangereuse.
(( On me dit que ton père a désiré d'abord une religieuse et qu'ensuite il y a renoncé. Ce serait pourtant une bonne chose pour lui, car ces saintes femmes ne voient que la souffrance à secourir et le font avec la constance des anges. Peu leur importent les différences de culte.
«Je trouve que tu ag^is sagement en le refusant à 1 recevoir un homme, quelque distingué qu'il puisse | être, sans la présence de M""<^ Tyler ou d'une autre femme (i). Tes quatorze ans ont déjù l'apparence de seize ou dix-sept, et il est bon (pie tu en aies
^i) Mii'e Tyler était une ancienne amie de M"" Holmes.
aussi la tenue sérieuse. L^affliction uiattendue qui te survient ne t'en donnera que la gravité, malgré toi.
« lime semble que pour la g-uérison de ton excellent père il vaut mieux que tu séjournes quelque temps dans une pension anglaise à Paris, que d'aller à l'île de Wight, chez ton oncle, parce que ce serait peut-être une trop vive douleur pour M. Holmes que de ne plus être à portée de te voir, ce qui me paraît à présent son unique bonheur et sa fierté.
•< Tu as trop d'esprit pour ne pas voir qu'il faudra là-dedans agir suivant l'état véritable où les médecins le trouveront.
« Je ne veux point te fatiguer en te priant de m'écrire de longs détails. Fais jeter seulement à la poste des lignes courtes de bulletin comme cellesci que nous désirons de toi : « Mon père a passé une bonne nuit. — Il a pu dormir. — Sophie ne me quitte jamais, surtout dans la nuit. — Je suis enfermée avec elle et personne ne me voit qu'en sa présence. — Mon oncle répond à M""® Tyler qu'il va venir nous voir. — Mon père consent à ce que j'aille pendant quelques mois à la pension que ma mère avait en vue, etc., etc. »
« M"»® Tyler, qui a pour toi le cœur d'une mère
comme elle avait pour ta mère celui d'une sœur, retourne te voir aujourd'hui malgré la délicatesse de sa santé. Suis ses conseils et ceux de son mari, qui doit l'accompagner à Versailles. Si je n'étais à la fois malade et garde-malade, je serais auprès de toi, ma chère petite amie. Lydia est prise d'une grippe violente; on ne peut même pas ouvrir une fenêtre.
(( Ecris-moi un mot pour me dire si tu as reçu cette lettre. Je t'écris de mon lit.
« Lydia t'embrasse, les larmes aux yeux, et moi, en te priant de rassembler tout ce que tu as de forces pour cacher les tiennes.
(( P. S. — Tu fais bien de dessiner. Repose-toi un peu du piano. Copie Flaxman. — Cet art silencieux a cela de bon qu'il occupe sans absorber entièrement l'esprit, que l'on peut réfléchir à sa vie sans cesser de modeler de belles formes et que l'on n'a pas besoin de la conversation et de l'applaudissement des indifférents (i). »
(i) Je dois à feu M. Chéramy la communicalion de celle lettre précieuse. — En mrme temps que Vii^ny l'adressait à sa petite amie il écrivait à M. Ad. Frank, de l'Inslilul, qui était très lié, lui aussi, avec M. Holmes:
Donnoz-moi des nouvelles du malade, mon cher confrère, et de
Comment la jeune Augusta avait-elle accueilli les sag-es conseils de son illustre parrain? Assez mal, si j'en crois le témoignage de son amie, M™® Marguerite Deutz, et la lettre suivante, que Vignv écrivait quelque temps après à M™® Ad.
Franck :
« 2 mai 1862.
« Vendredi.
« La pauvre enfant, elle ne sait plus ce qu'elle est et ce qui lui convient d'être ! Les notes et les compliments l'enivrent. Elle croit aux Rois du clavier et aux grands compositeurs qui ont un accès d'inspiration annoncé dans une réclame de journal.
« L'Ile de Wight, sa famille, sa patrie, l'Angleterre,le milieu dans lequel elle doit vivre avec convenance, voilà ce qu'il lui faudrait en ce moment, à mon avis, surtout pour rendre à M. Holmes le calme qui n'est, je le crains, qu'apparent au tapis vert de Versailles (i). »
la pauvre petite Marianne (a) dont l'épouvante doit être trop profonde pour ses forces.
« Je n'ajoute rien à tout ce que nous avons dit ce matin.
« Par quelle désolation la pauvre enfant entre dans l'adolescence.
« Votre ami,
7 avril 1862.
(Lettre inédite communiquée par M"»» Marg'uerite Deutz.) (I) Id.,
(a) Vigny préférait ce nom de Marianne à celui d'Augusla, à cause de la capricieuse héroïne de Musset.
354 ALFRED DE VIGiNY
«Oui sait? c'est peut-être à cause de la résistance et du peu d affection démonstrative qu'il rencontra chez Aug-usta, que Vigny légua tous ses biens en mourant à son autre filleule, Louise Ancelot (i), car elle était, dès l'âge de dix ans, très impérieuse, très volontaire, et c'est en vain que sa mère, de qui elle tenait, d'ailleurs, tous ses défauts, s'était efforcée de la mater par la violence; elle n'avait réussi, au contraire, qu'à l'irriter et à la rendre insupportable.
(( Baby (comme ou l'appelait alors), m'écrivait naguère M°^® Deutz,à la suite de scènes orageuses entre sa mère et elle, était presque toujours pâle avec des yeux rouges ; l'aspect d'un petit lutin malicieux 1
e Une de ses espiègleries consistait dans l'affect ition de tendresse avec laquelle elle se jetait à votre cou, puis le serrait à vous étrangler; pour ce ç-enre d'exercice ma sœur était sa victime favorite ; elle s'en excusait quelque trente ans plus tard par cet aveu : « Tu étais trop bonne, et on me citait trop souvent ton exemple ! »
« Elle avait cependant des jeux moins cruels, et sa gaieté originale, sa vive imagination en fai-
(i) Pcul-Olro aussi Vig-ny fut-il arrcté par un scrupule éminemment respectable ; quand il mourut, M. Holmes vivait encore.
LA VIE AMOL'HEUSt OOO
saient d'année en année une compagne plus agréable pour nous (i). »
Tout cela évidemment n'était point pour plaire à M. de Vigny qui aimait les enfanls bien élevés et bien sag-es. Cependant il n'oublia pas plus Augusta dans ses Œuvres poétiques, qu'il n'avait oublié sa mère, dix-huit ans auparavant. M""" Holmes avait eu la dédicace de la Maison du Berger ; Augusla reçut, sous le nom» d'Eua (2), elle aussi, la dédicace de l'Esprit pur. Et cela valait bien, n'estil pas vrai? la terre et le manoir du Maine-Giraud.
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes li^Tes seuls te vienne ta fierté.
J*ai mis sur le cimier doré du g-entilhomme
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire
Qu'il soit ancien, qu'importe? 11 n'aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l'a porté.
L'Esprit pur est daté du 10 mai i863. Au^^usta, malgré ses seize ans, était encore trop jeune pour apprécier à sa juste valeur l'honneur que lui avait fait Alfred de Vigny en lui dédiant cette poésie
(i) Lettre inédite.
(3) Eve était blonde, disait souvent Vigny du ton convaincu d'un homme qui l'aurait connue, et i! prenait plaisir à enrouler sur ses doisrts les tresses blondes d'Auicusla.
immortelle, mais il est certain que plus tard elle se montra très fière et de cette dédicace et des sentiments paternels qu'il lui avait témoig-nés jusque dans sa dernière maladie.
M. Georges Clairin m'a raconté qu'un jour, ayant remarqué dans le salon d'Augusta Holmes un portrait au crayon d'Alfred de Vigny, il lui demanda si elle l'avait connu.
— Je le crois bien! répondit-elle.
Et se plaçant de profil devant ce porlrait comme devant un miroir, elle ajouta en redressant la tête :
— Ne trouvez-vous pas que je lui ressemble? Et le fait est que tout le monde était frappé de la
ressemblance qu'il y avait entre les derniers portraits d'Augusta et celui de Vigny par Adam Salomon (i).
A la mort de son père, Augusla Holmes se trouva à la tête d'une fortune évaluée à vingt mille francs de rente. Avec un peu d'ordre, elle avait de quoi vivre heureuse toute sa vie. Comme elle était impatiente de jouir, elle donna libre cours à ses
(i) El dans l'album i\c .M"" Marg-neritc Deutz, il y a deux photographies d'Aue^usIa, àirée de la à i4 nns, où elle ressemble étonnamment au portrait de Vigny costumé en gendarme roug:e, qui est au Musée Carnavalet.
goûts artistiques et dépensa sans compter. L'hôtel de la rue de l'Orangerie, dont son père avait déjà si largement ouvert les portes, pour lui être agréable, devint au bout de quelque temps la maison du bon Dieu. André Theunet^ciui, dans Mademoiselle Giiignon, a peint Augusta sous les traits de Mira Strany, nous dit qu'on y entrait comme dans un moulin. On traversait une longue pièce, moitié salon et moitié bibliothèque, qu'éclairait une lueur mystérieuse et que des fleurs exotiques emplissaient d'une odeur capiteuse et violente. Deux lourdes portières de tapisserie séparaient seules cette galerie d'un petit salon, plus intime et plus habitable, où étaient réunis les invités. A l'exception d'Augusta et de sa gouvernante, il n'y avait là que des hommes, tous jeunes et tous artistes ou gens de lettres (i). La plupart partageaient le culte enthousiaste de leur belle hôtesse pour les choses excentriques. Dans ce petit groupe on n'admirait que les arts et les littératures de l'Extrême-Orient ; on s'extasiait devant les peintures japonaises, les poésies chinoises, la musique sauvage des tsiganes. Tous parais-
(i) Les vers suivants d'Emile Deschamps sont de ce temps-ià :
A celle dont les pleurs ou le divin sourire Embellissant le beau que son esprit, atimiro. Oui grandit seule, ainsi qu'un palmier du désert, Dont l'œil est une éiuilc et la voix une lyre, Et (jui passe, cliiUMnanle,en cet âge de fer, Comme une aulrc Eloa, rpii convoie 1 enfer.
saient fort épris et jaloux de la jeune reine qui ne semblait nullement intimidée par leurs hommages. Elle appelait chacun de ces jeunes gens par son petit nom et les traitait avec une égale familiarité, plutôt en camarade qu'en femme. Superbe dans sa toilette noire, avec ses cheveux blonds presque flottants, parmi lesquels elle avait piqué un géranium rouge, elle allait de l'un à l'autre, se plaisait à les exalter par de brusques accès de lyrisme, puis jetait sur leur exaltation un limpide éclat de rire.
— Comment trouves-tu ma ménagerie'^ disaitelle à une amie en l'entraînant vers le piano.
Et comme celle-ci s'émerveillait de sa dextérité à manier ces amours-propres irritables et ces imaginations ardentes : — Ma chère, reprenait-elle, en rejetant ses cheveux en arrière avec un geste tout viril, tu sais la méthode employée par les dompteurs de bêtes sauvages : ils regardent toujours leurs animaux droit dans les yeux. Je fais de même et ne perds jamais mon sang-froid. Ah! ce n'est pas moi qui me donnerai jamais un maître.
Elle ne devait pourtant pas tarder à tomber sous le joug.
En attendant, elle amusait et scandalisait tour à tour la solennelle cité de Versailles; la petite cour, en effet, qu'elle gouvernait avec autant de despo-
LA VIE AMOUREUSE SSq
tisme,mais un peu moins de tenue que Louis XIV, animait par de perpétuelles allées et venues et des promenades bruyantes à sa suite le parc et les bois environnants, souvent aux heures les plus indues.
Entre temps, pour se faire la main, elle mettait en musique les vers qu'elle demandait aux jeunes poètes de son entourage. Elle composa ainsi des mélodies passionnées, qui se répandirent promptement dans le public et obtinrent un très vif succès. Elle les disait elle-même d'une voix chaude et pénétrante, quoique brisée avant Tàge; elle lavait éraillée à chanter des partitions entières, faisant tous les rôles et ne s'interrompant que pour raconter le scénario avec un enthousiasme qu'elle communiquait'à tous ses auditeurs.
Sur ces entrefaites, la guerre éclata, qui dispersa sa cour d'amour. Comme elle aimait ardemment la France, elle eut des colères folles contre les barbares qui envahirent et mutilèrent sa pairie d'adoption, et son premier acte, dès qu'elle eut atteint ses vingt-cinqan's, fut de se faire naturaliser Française.
C'était en 1878. La même année elle fît exécuter à la Société philarmonique une fort belle composition sur le psaume //z exitii. L'année suivante, elle donna au théâtre du Chàtelel, momentanément transformé en opéra populaire, un opéra en un acte
36o AIFI\F.D DE VIGNY
OU plutôt une symphonie intitulée Héro et Léandre, dont elle avait écrit les paroles, mais dont les tendances wag-nériennes ne furent goûtées que d'une élite. Car, en dépit de son patriotisme, elle fut une des premières à prôner le génie du musicien allemand, et on la vit un peu plus tard prendre la tète, avec Catulle Mendès, des pèlerins qui jugèrent à propos d'aller affirmer leur foi musicale au pied de l'autel du dieu de Bayreuth.
A partir de 1874? elle composa elle-même les vers de ses ouvrages, et dans le nombre il en est dont Vigny eût admiré la facture et l'inspiration. Mais ce qui lui aurait plu surtout, c'est le caractère élevé de la plupart de ses poèmes. Sous ce rapport, elle est bien sa fille spirituelle, et plus elle alla, plus elle se rapprocha de lui, sans le vouloir, par une sorte d'atavisme inconscient ( i).
Après avoir — inutilement d'ailleurs — pris part au concours musical de la Ville de Paris avec deux symphonies, Lutêce, en 1879, et les Argonautes, en 1880; après avoir fait exécuter, en iSS^^ les Sept Ivresses aux concerts Colonne et Lamoureux, elle
(c) C'est une remarque à faire, en effet, quAlfrod de Vigny, (ju'on nous représente toujours comme un mécréant, ne cessa jamais de parler religion avec ses filleules, el que les deux plus chères d'entre elles, Louise Ancclol et Augusta Holmes, eurent une fin très chrétienne et très édifiante.
LA VIE AMOUREUSB 36 1
composa Irlande, que beaucoup regardent comme son chef-d'œuvre et qui, dans tous les cas, marque une date dans sa vie. C'est, en effet, à partir à! Irlande (f885) qu'Aug-usta Holmes sentit doucement germer en elle la fleur mystique du sentiment religieux. Je vais dire sous quelle influence. D'abord elle entendait chanter depuis longtemps dans sa mémoire les vers de Rrizeux sur le Combat de Saint-Patrick, qu'il avait dits autrefois chez sa mère (r). Et puis le saint patron de l'Irlande avait toujours eu une petite place dans son cœur. Et donc, quelques jours avant la représentation de son ouvrage, elle eut l'idée d'aller voir le P. Hardy, qui dirigeait, sur la montagne Sainte-Geneviève, le collège des Irlandais, pour le prier d'y assister avec un certain nombre de ses élèves. Le P. Hardy s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation, mais il fut si touché de la démarche de M"^*^ Holmes qu'il la retint longtemps dans son cabinet. Or, il était lié à cett-e époque avec le Supérieur de la mission anglaise de l'avenue Hoche, nommé le P. Mickaël, qui connaissait beaucoup une jeune fille irlandaise mariée depuis à M. Desvéaux- Vérité. Le P. Mickaël ayant eu l'occasion de parler d'elle au P. Hardy, celui-ci exprima le désir de lui être
(i) La Fleur d'Or.
302 ALFRED DK VIGNY
présenté, et son premier mot, dès leur première entrevue, fut pour lui demander quelques renseig^nements sur M""' Holmes. M"^^ Desvéaux- Vérité lui répondit'qu'elle ne la connaissait que de nom, mais qu'elle tacherait de le satisfaire. Quand elle revint au collège des Irlandais et qu'elle eut raconté au P. Hardy ce qu'elle avait appris sur sa belle voisine, il lui prit les deux mains et la supplia de travailler avec lui à sa conversion. Un jour même, il lui fit jurer devant l'imag^e de la Vierge qu'elle ramènerait par tous les moyens cette brebis égarée au bercail.
A quelques jours de là, M"^^ Desvéaux- Vérité, étant allée voir M'"^ Holmes sous je ne sais plus quel prétexte, la trouva très abattue. Elle était dans le feu de la composition de la Montagne noire, et ne pouvait écrire une ligne, son bras droit étant perclus de douleurs.
— Vous devriez, lui dit M™® Desvéaux-Vérité, vous recommander à saint Antoine de Padoue !
— Qu'est-ce que c'est que ce saint ? répondit Augusta, c'est la première fois que j'entends prononcer son nom.
— C'est un saint très puissant et que je n'ai jamais invoqué en vain.
— Ah ! et comment faire pour l'invoquer ?
— C'est très simple : allez aux Batig-nolles, où il y a une chapelle qui lui est dédiée, et brûlez-lui un cierge.
— Oh î s'il ne s'agit que de cela !
— Pardon I il faut avoir confiance en lui, par conséquent le prier de tout votre cœur. Allez-y sans plus tarder, de mon côté je vous promets de le prier pour vous !
— Est-ce que ce sera long- ?
— Je n'en sais rien, mais si vous faites le nécessaire, soyez sûre que vous serez exaucée.
Quand M""^ Desvéaux- Vérité fut partie, Augusta se fit apporter par sa bonne, Marie, qu'on appelait la Sauvagesse (i), le Dictionnaire Larousse et lut la notice qui est consacrée à saint Antoine de Padoue.
Deux jours après, dans la matinée, Marie sonnait à la porte de M™® Desvéaux-Vérité.
— Ça y est ! dit-elle en jetant ses bras en l'air.
— Quoi ?
— Oui, Madame s'est réveillée ce matin n'ayant plus de douleurs au bras et elle m'envoie vous le dire et vous remercier. Quel brave homme que ce saint Antoine de Padoue! Oh ! je retiendrai son adresse.
Ce fut pour Augusta le commencement de la
(i) Je crois qu'elle est aujourd'hui au service de Saint-Saëns.
grâce. A dater de ce moment, elle ne vit jamais M"'^ Desvéaux-Vérité sans ka questionner sur les dogmes du catholicisme. Une seule chose lui paraissait inacceptable, c'était le dog-me de la présence réelle. Mais elle avait affaire à forte partie en M™e Desvéaux- Vérité. Après avoir bataillé longtemps avecelle, elle finit par s'avouer vaincue. Restait à trouver le ministre de Dieu qui achèverait sa conversion. M. Desveaux-Vérité avait lu du R. P. Sertillanges un livre intitulé Pèlerinage artistique à Florence (i) où, se trouve un beau parallèle entre Beethoven et Michel- Ange. — « Prête-le à M""^ Holmes, dit-il un jour à sa femme, il faut qu'elle sente que la religion catholique est une religion d'art et d'amour. »
Et M'"^ Holmes, un soir qu'elle était seule et bien disposée, ouvrit le petit livre de l'éloquent dominicain et dévora les pages suivantes :
«... S'il fallait le comparer (Michel-Ange) à quelqu'un, dans ce domaine, et trouver une œuvre qui approche des siennes au point de vue de la conception esthétique, je ne le trouve que dans un autre art, dans les symphonies de Beethoven. Il est curieux et instructif de rapprocher les productions de ces deux hommes : malgré la dissemblance
(i) 1 vol. in-iG, librairie LecofFrc, 1908.
de leurs moyens, ils arrivent à produire des effets étonnamment semblables.
« Analysez, par exemple, la Symphonie en ut mineur, vous y retrouvez presque tout Michel-Ange : puissance, fierté, rêverie gigantesque, aspirations démesurées, souffrance et misère aussi, et, comme conséquence de tout cela, un souffle d'inspiration créatrice inépuisable, entremêlé de soupirs et de cris.
« Ecoutez : dès les premières mesures, à l'appel du Destin qui frappe, comme disait Beethoven luimême, c'est tout un monde qui entre en scène, un monde bicii réel, bien palpable, et cependantétrange et disproportionné au nôtre. 11 se manifeste tantôt en foule confuse et tumultueuse, tantôt par de soudaines apparitions qui jettent une âme individuelle,vivante, passionnée, sous le regard du spectateur. On dirait une assemblée de titans, un peuple d'êtres hors nature où cependant toutes les violences de la nature s'agitent en tumulte.
« Par instants, du sein de cette harmonie sauvage, une voix s'élève : elle domine les autres, elle s'exalte, s'impose, se fait écouter malgré le bruit ; elle jette au loin le mot destiné à révéler une âme, âme faite de grâce ou de terreur, de fantaisie ou de puissance, de colère ou de mélancolie, d'amer-
tiime ou d'abandon, mais réelle toujours d'une réalité saisissante qui émeut et trouble délicieusement.
(( Il y a là des notes anç-éliques et des vociférations de damnés, des modulations de poète rêveur et des cris de désespéré farouche; il y a des abattements soudains succédant à des accès de rage, des délires fous qui s'achèvent dans une plaintive mélancolie.
« Et après que chacun de ces êtres vivants et palpitants a chanté son âme ou jeté son cri, une puissance inconnue semble surgir tout à coup au milieu de leur foule disparate. Cette foule s'agite, s'inquiète, se travaille ; je ne sais quel vent de passion vient la secouer tout entière, je ne sais quelle rumeur soudaine mêle ses voix dans des dissonances inouïes. Elle se replie un instant sur elle-même, convulsive, tendue comme un ressort d'acier, puis se partage en deux masses puissantes comme deux armées, qu'un double unisson fait marcher côte à côte, et un crescendo furieux la précipite comme un torrent vers quelque action sublime ou quelque catastrophe sans nom.
(( Puis, subitement, tout s'arrête, se calme, s'apaise. Le silence se fait, silence de foule, qu'un pizzicato contenu parsème çàet là de légers bruits.
Et voici que, dans un lointain mystérieux, une rumeur confuse s'élève, où percent d'étrang-es accents. C'est un monde nouveau qui s'éveille I II palpite d'abord vag-uement dans le bruissement discret des instruments à corde, puis s'org-anise, se met en branle au souffle croissant de l'inspiration.
« Quel sera-t-il ? Nul ne le sait encore : la tonalité est en suspens, la forme du rythme indécise. Malg-ré des coups de cymbales impérieux qui rappellent le ton primitif, l'ensemble de l'orchestre dévie, cherchant une voie nouvelle. C'est une genèse à laquelle on assiste, c'est toute une évolution g-randiose qui va débrouiller peu à peu le primitif chaos.
« Déjà les formes peu à peu s'accentuent, les contours se dessinent, les individualités surgissent et se détachent de l'ensemble. Par degrés, le mode majeur triomphe, introduisant la lumière de la vie au milieu des ombres chaotiques. Enfin, par un dernier effort, la création nouvelle, merveilleuse et grandiose, se débarrasse toutj à coup de ses langes, et un air de fanfare éclatant la fait défiler en pleine lumière devant nous.
« C'est la victoire de la vie, c'est l'hymne triomphal de la puissance créatrice : pourquoi ne fait-il que passer !
« Voici en effet que l'apparition fulgurante s'efface. Le même souffle qui la fit éclore la remporte; elle s'en va comme les tourbillons d'âmes de Dante, et rentre en chantant dans la nuit. Et pendant ce temps la réalité première un instant éclipsée reparaît active, ardente, puissante, passionnée, gémissante ; elle nous préoccupe et nous tient en haleine | quelque temps encore, jusqu'à ce qu'une volonté dominatrice intervienne et, dans un finale impérieux et superbe, impose silence à tout ce bruit.
« Essayez d'analyser votre impression^ au sortir de cette audition palpitante; vous la verrez se dédoubler d'une façon inattendue, et vous donner la vision très nette d'un double courant d'inspira- J lion que caractérisent à merveille ces deux mots ; idéalité^ réalisme. L'auteur a regardé la nature, à il a fouillé jusqu'au fond du cœur humain; mais, après les avoir décrits, il veut les refaire pour son compte.
« Tour à tour il écoute et il parle, il juge et il commande, il observe et il produit. C'est un voyant et en même temps un créateur, un grand historien et en même temps un prophète. Pendant qu'il interprète ce monde, il se tourmente fiévreusement pour en concevoir un autre, plus grand, plus parfait, plus gigantesque, où toutes les idées, tous
les sentiments seront au paroxysme, où l'héroïsme sera la loi.
« Tel a été le grand maître de l'harmonie, Beethoven ; tel fut aussi le grand maître du dessin, Michel- Ange. Leurs génies étaient de même trempe et leurs âmes étaient sœurs, comme leurs vies furent en bien des points semblables. Isolés l'un de l'autre par leur propre grandeur^ ils s'enfoncent dans la solitude, ils s'élancent éperdument dans l'idéal ; et quand ils l'ont conquis, ils nous le pré- , sentent, en lui conservant toutefois les formes concrètes et la coloration solide du réel... »
Augusla Holmes ne put en lire davantage : un voile de larmes venait de lui tomber sur les yeux; mais elle en avait lu assez pour se sentir irrésistiblement attirée vers l'homme de Dieu qui avait écrit ces pages remarquables.
Elle se souvint alors qu'Alfred de Vigny, pressé unjour par un ami de se faire protestant, lui avait répondu devant elle qu'il entendait mourir dans la religion de sa mère, parce que c'était la religion catholique qui avait consolé le plus d'âmes en ce monde.
Et dès le lendemain elle alla voir le P. Sertillanges.
On devine la surprise qu'éprouvèrent M. et M"''' Desvéaux-Vérité en recevant, quelque temps après, un petit mot d'elle, les priant de la rejoindre, le 8 janvier 1900, dans la chapelle des Dominicains, faubourg' Saint-Honoré.Mais leur surprise ce jourlà fut plus grande encore, en voyant qu'à l'heure dite la porte extérieure de la chapelle était fermée. C'était Augusta qui avait demandé que la cérémonie à laquelle ils étaients conviés eût lieu dans la plus stricte intimité. Quant à elle, ils la trouvèrent à genoux au pied de l'autel, la tête couverte d'un^ voile blanc et un cierge à la main, comme une mariée ou une communiante.
— Je vous ai fait venir, leur dit-elle avec calme, pour me servir de parrain et de marraine. Vous me devez bien cela, puisque c'est grâce à vous que je serai dans un instant catholique-romaine.
A ce moment, le P. Serlillanges apparut, vêtu du surplis et de Tétole, et la néophyte, se levant, se dirigea derrière lui vers les fonts baptismaux.il n'en avait jamais vu dont l'attitude fût plus édilianle. Augusta marchait à pas solennels, brandissant son cierge, et s'éoriant comme l'héroïne de Polyeiicte : (( Je vois, je sais, je crois ! 0
Elle prit le nom de Patricia, en l'honneur de saint Patrick, patron de l'Irlande, et désormais
elle le joignit dans sa signature à celui d'Augusta.
Quand elle eut reçu l'eau du baptême, M™^Desvéaux-Vérité, qui la savait superstitieuse, lui demanda ce qu'elle voulait faire de son cierge et de son voile de catéchumène.
« Emportez-les chez vous, lui dit-elle. Lorsque je serai morte, vous allumerez le cierge au pied de mon lit et vous m'ensevelirez avec mon voile. »
Et il fut fait ainsi trois ans après.
Elle portait à la main gauche une bague ornée d'une améthyste à laquelle elle tenait beaucoup. Elle disait quelquefois en la regardant : Quand cette pierre se détachera, ce sera signe que ma dernière heure sera proche.
La pierre se détacha dans les premiers jours de l'année igoS, et Augusta mourut le 28 janvier.
Selon ses dernières volontés, lorsqu'on procéda à sa toilette funéraire, on lui mit un peu de rouge aux lèvres etsur les joues pour qu'elle parût moins livide, et ellefut portée au cimetière (i) dans un corbillard traîné par deux chevaux blancs.
(i) Elle est enlerréc au cimetière de Saint-Louis, à Versailles, dans un terrain que lui concéda cette ville, pour la remercier d'avoir légué tous ses livres à la Bibliothèque municipale, à l'exception de ceux qui portaient des dédicaces, et six portraits d'elle au Musée, dont son portrait en pied peint par Jacquet.