LE MANOIR DU MAINE-GIRAUD
^I. — La terre familiale de Vigny. — Au pays angoumois. — De Mouthiers à Blanzac et de Blanzac au Maine-Giraud. — Description du manoir. — La salle à manger et la chambre à coucher. — Les deux lits jumeaux du poète et de sa femme.
— Sa cellule au haut de la tour. — Une girouette à ses initiales. — Ses habitudes de travail. — Le livre des Destinées est sorti du Maine-Giraud. — Vigny y ressent les premières atteintes de sa maladie. — Il se fait le garde-malade de sa femme. — Vigny bouilleur de cru. — Ses lettres à M. Montalembert, son médecin. — Il veut civiliser Blanzac.
— Une représentation d't'siher.
I IL — La journée de Vigny au Maine-Giraud. — Une collection détruite du journal le Constitutionnel. — Les lectures de Vigny. — Ses lettres au conservateur de la bibliothèque d'AngouIcme. — Les reliques du poète au Maine. — Les livres jansénistes de l'abbé de Baraudin. — Conseils au propriétaire du manoir. — La maind'Alfred de Vigny.
On a beau se moquer,parmi la jeunesse littéraire actuelle, de la théorie des milieux chère à Sainte-
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Beuve, à Taine el autres psychologues, il n'y a qu'elle encore pour expliquer et nous faire comprendre la nature diverse, le tempérament particulier de tel écrivain, de tel artiste, ainsi que les changements profonds qui parfois s'opèrent d'une œuvre à l'autre dans leur façon de voir et de traduire leur pensée... Quant à moi, depuis que j'ai visité le Maine-Giraud, où Alfred de Vigny passa la moitié de sa vie — celle qui fut la moins orageuse, je parle ici des orages du cœur — en vérité je m'en voudrais de n'avoir pas eu la curiosité de faire ce pèlerinage, car j'y ai vu et appris des choses sans lesquelles tout un coin de son âme serait demeuré pour moi, qui Tétudie depuis si longtemps, enveloppé d'ombre et de mystère.
Je regrette seulement d'y être allé si lard (i). Il y a cinquante ans que Vigny a quitté ce monde. C'est une lourde pelletée déterre sur le corps d'un homme qui n'a pas laissé de postérité directe. Et, en effet, dans cet espace de vie et de mort, où tant de montagnes se sont abaissées, selon l'expression du Psalmiste, si l'œuvre de Vigny n'a pas souffert, on n'en saurait dire autant de sa maison de campa-
(0 (^''ost le 17 septembre 1901 que j'allai pour la iiremicre fois au Maine-Giraud.
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gne, car du Maine-Giraud, habité d'abord de loin en loin par M™^ Lachaud, son héritière, de i863 à 1879, abandonné ensuite à M.Ducloud,qui l'acheta à cette dernière date, il ne reste g^uère que les murs, encore sont-ils quelque peu délabrés. Cependant, l'âme de celui qui fut Stello vit toujours dans les choses qu'il y a laissées. Et lors de ma visite au Maine, après avoir frappé à la porte de la tour avec la main de bronze qui sert de marteau, j'eus la sensation qu'un peu de son corps y était resté, quand on m'eut dit que cette main fut moulée sur la sienne — tant elle est vivante !
Mais avant d'entrer au Maine-Giraud, il faut que je dise un mot du pays. Il est admirable et vallonné comme à plaisir. Pourtant il a dû chang-er d'aspect, lui aussi, depuis que Vigny a disparu. De son vivant, tous les coteaux qui se déroulent et s'entrecroisent en larges plis onduleux, depuis la gare de Mouthiers jusqu'à la ville de Blanzac — et il y a d'un endroit à l'autre quatorze kilomètres que l'on fait en diligence — tous les coteaux étaient couverts de vignes. Le phylloxéra a tout ravagé ici comme ailleurs, et comme on n'a pas trouvé la greffe résistante qui convient au sol crayeux de ces coteaux, partout où il y avait un pouce de terre on a semé du foin. En sorte que ce pays accidenté n'est à
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présent qu'un immense lapis de gazon, plein de bosses et de soufflés, d'où s'élèvent, de distance en distance, les hautes quenouilles des peupliers d'Italie rangés en file indienne ou des massifs de châtaigniers à tête ronde. Le lait a remplacé le vin dans cette partie de l'Angoumois, au grand désespoir des propriétaires et des bouilleurs de cru. Et comme si ce n'était pas assez d'avoir arraché les vignes, voici qu'on commence à abattre les bois de chênes et de châtaigniers pour essayer de reconstituer les vignobles. Le jour où leurs grandes ombres ne s'allongeront plus le soir sur la vallée, le voyageur ne reconnaîtra plus l'horizon !...
De Blanzac au Maine-Giraud la route montueuse côtoie à gauche une gorge profonde en forme d'entonnoir et d'un dessin ravissant. 11 ne manque au fond qu'un filet d'eau vive. L'eau est assez rare en cet endroit, mais dans quelques minutes, quand nous descendrons le versant opposé de la colline, elle jaillira de tous côtés en sources claires, et les bois du Maine-Giraud, les prés, les champs, les vignes en garderont une éternelle fraîcheur.
Du temps de Vigny, quand ce vieux manoir avait au midi sa lisière de bois, on y accédait au nord par la route qui traverse le bourg de Champagne. De ce côté-là, il a comme un faux air de château
féodal avec ses murs droits et nus, percés de rares fenêtres et dominés par les toits pointus des deux tours de la façade. A présent que le rideau de chênes et d ormes est tombé, on y arrive par un chemin bordé de vignes qui s'embranche à la route de
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Blanzac. Et la pente de ce chemin est si rapide, que le regard, à la descente, peut plonger au cœur même du Maine-Giraud, je veux dire jusque dans la cour intérieure. Mais de ce côté, j'avoue qu'il ne répond point à l'idée que je m'en étais faite après avoir lu la description de Vigny. Je me figurais, sur
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la foi de son Journal, que ce « château féodal » était une petite forteresse flanquée de tours à mâchicoulis entourée de fossés profonds et, comme un nid d'aigle ou de corbeau, bâti sur une éminence. La réalité est infiniment plus modeste. Le Maine- Giraud est tout bonnement une gentilhommière du XV* siècle, tapie dans le creux d'un vallon, et qui avec sa ceinture de bois — car il en reste encore — de champs, de vignes, de prairies arrosées par cinq ou six sources, fait plutôt penser à quelque Chartreuse qu'à un château du moyen â§"e. Point de fossés ni de pont-levis, mais un porche grand ouvert à deux arcades; point de créneaux ni de mâchicoulis, mais, au fond d'une cour spacieuse que bordent de trois côtés des bâtiments de servitude couverts en tuiles, une tour carrée à pans coupés, flanquée à droite d'une tourelle en encorbellement et coiffée d'ardoises, laquelle renferme l'escalier à vis d'un corps de logis à toiture rouge, haut monté sur cave et percé de trois grandes fenêtres, qu'elle partage en deux parties inégales et que surmonte dans l'angle gauche une autre tour carrée dont le rez-de-chaussée servait autrefois de vestibule à la chambre à coucher. Une gentilhommière, vous dis-je, et qui doit être à présent une peiile Chartreuse, puisque M. Ducloud avait l'intention d'en
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faire Tentrepôt des eaux-de-vie du Maine-Giraud. Je ne m'étonne donc pas qu'Alfred de Vig"ny, après la mort de sa mère, et surtout après les événements de 1848, ait élu domicile dans ce coin retiré de la Charente. D'abord il était sûr d'y trouver la solitude et le silence qui convenaient à son âme dédaig"neuse et blessée. Ensuite, de tous les châteaux que ses pères avaient possédés autrefois en Beauce, de la Briche, où M. de Saint-Pol, son cousin, avait recueilli les portraits de sa famille et où il composa lui-même Madame de Souhise; du Tronchet, où il rencontra pour la première fois M^ed'Agoult, et où son père lui fit tirer son premier coup de fusil; de Moncharville, des deux Emarville, de Frêne, de Gravelle et autres lieux, il ne lui restait que ce petit manoir entouré de quatre-vingt-cinq hectares de terre. Et il y tenait d'autant plus que, depuis le xv^ siècle — un cartouche à l'entrée de la tour du centre porte la date de i464,qui est évidemment celle de la construction — il n'avait cessé d'être habité par la famille de sa mère; que son aïeul, le chef d'escadre de Baraudin, y avait rassemblé tous ses souvenirs de voyag^es, et que sa tante maternelle, Sophie-Elisabeth de Baraudin , chanoinesse de Malte, y était morte sous ses yeux, en 1827!...
A peine avais-je frappé à la porte de la tour avec la main debronze à manchette de dentelle Louis XIII que je fus introduit par M"^^ Ducloud dans la salle à mander où m'attendaient pour déjeuner son mari et ses enfants.
Avant de nous mettre à table, je demandai la permission de visiter l'intérieur du manoir. Elle me fut accordée avec d'autant plus d'empressement qu'en dehors de la cuisine, qui se trouve de l'autre côté de la tour, il y a tout juste deux pièces à voir : la salleàmang-er et la chambre à coucher. Du temps 1 que Viçny y habitait, il avait aménagé quelques 1 chambres d'amis dans la partie des communs qui fait équerre avec la tour d'an§;le. La salle à manger, qui servait également de salon, est très vaste et éclairée par deux fenêtres qui se regardent au nord et au midi. Elle était autrefois tendue de vieilles tapisseries; aujourd'hui les murailles blanchies à la chaux n'ont pour tout ornement qu'une cimaise en bois de chêne et les portes en bois de palissandre | de cinq grands placards qui servaient d'armoires à linge et de bibliothèques. Entre les deux fenêtres se dresse une grande cheminée sans hotte et qui n'est pas du temps.
La chambre à coucher est tout aussi vaste et plus
nue encore que la salle à manger. Le jour lui vient seulement du midi. Il est vrai que c'est le côté le plus agréable et qu'on a devant les yeux un paysage bien fait pour les réjouir. Qu'on se figure un immense tapis vert dévalant mollement entre des bouquets de bois jusqu'au bourg de Champagne, qui est éloigné d'une demi-lieue. La cheminée, plus basse que l'autre, est ornée d'une mauvaise peinture représentant un de Baraudin en costume d'officier de marine; le plafond à poutrelles n'a pas été recouvert de lattes, comme celui de la salle à manger. En somme, c'est la pièce la plus intéressante et la moins pauvre en meubles ou objets mobiliers ayant appartenu à Alfred de Vigny. Dans la salle à manger, il n'y a qu'un petit secrétaire en noyer et une table-guéridon de forme assez commune que le poète fit fabriquer dans le pays avec du bois du Maine-Giraud. Dans la chambre à coucher, au contraire, on voit encore le lit du poète et celui de sa femme : deux petits lits à bateaux accotés l'un à l'autre et dont les rideaux blancs en percale tombent à gros plis d'une tlèche de bois bleue à pomme d'or.
Tout en les regardant je cherche au fond de ma mémoire en quel autre endroit historique j'ai déjà vu un lit pareil, et je me souviens que c'est à Com-
bourgjdansla chambre de g-arçou de Chateaubriand.
Ces deux lits blancs dans cette grande pièce nue lui donnent un faux air de salle d'hôpital. Hélas! le Maine-Giraud fut bien un hôpital aussi, durant les ving-t dernières années de M™^ de Vig-ny, car elle était toujours malade, et les vieilles g"ens du pays l'ont vue si peu souvent debout qu'ils se la rappellent à peine. Tout ce qu'ils ont retenu d'elle, c'est qu'elle était « étrangère », et je crois observer que dans leur bouche ce mot a un accent peu sympathique. Mais si personne ne peut nous renseigner sur les faits et gestes de M™® de Vigny au Maine- Giraud, son mari a écrit des lettres qui sont à cet égard un guide très sûr. A présent que j'ai visité ce vieux manoir, je puis bien dire que tout y parle d'elle. C'est pour elle qu'en 1849 — parce qu'il venait de la merde beaux orages qui duraient trois jours et trois nuits sans s'interrompre et faisaient une certaine peur à Lydia — c'est pour elle qu'il fit poser des paratonnerres sur les tours. Ils y sont encore, et M. Ducloud me fait remarquer que celui de la tour centrale surmonte une girouette portant en lettres découpées les initiales A. V. du poète. C'est également pour Lydia, afin de rendre les chambres moins grandes et surtout moins sonores, qu'eu
i852 Vio-ny fit mettre des boiseries de tous cotés. Que si les rosiers grimpants qu'il avait plantés sous sa fenêtre, pour Tembaumer et la réjouir, n'existent plus, le grenadier qu'elle aimait tant monte toujours la garde au pied de la tour, et je ne sais pourquoi, en arpentant la terrasse ombragée de tilleuls et bordée de buis qui regarde le couchant, je me représente Vigny donnant le bras à sa chère malade ou l'asseyant dans un fauteuil au soleil pour réchauffer ses membres endoloris.
Quant à lui, pour le retrouver tout entier, pour bien le comprendre, il faut monter tout au haut de la tour. Il y a là, sous le toit en poivrière, entre la terre et le ciel, une petite pièce semi-circulaire qu'éclaire une fenêtre ouverte en plein midi sur la cour d'entrée du manoir et qui, avec les boiseries de no ver dont les parois et le plafond sont entièrement revêtus et la couchette de même bois qui est établie dans la partie cintrée, ressemble à une cabine de navire. Sans compter que, dans les longues nuits d'hiver, quand le vent soufflait en tempête, que la pluie fouettait les vitres et que la girouette rouillée grinçait sur sa tige de fer, Alfred de Vigny devait se croire dans un bateau. C'est là qu'il avait fait son cabinet de travail, là qu'était la fameuse cellule dont il parle si souvent dans ses lettres. C'est
là que, lorsque le manoir était endormi, entre dix heures du soir (i) et quatre heures du matin, car il ne se couchait qu'à l'aube, il recevait les visites de la Muse et quelquefois aussi celle de l'amour, si l'on en croit la lég^ende. L'amour avait les ^raits jeunes d'une belle et plantureuse fille du pays. La muse était celle des Destinées. Je ne sais de quelle humeur était la première de ses visiteuses nocturnes, mais la seconde était singulièrement triste. Ouvrez ce livre : il ne contient que des pages sombres. La colère de l'amour y alterne avec la lassitude de rivre, et la peur de la Nature — cette marâtre, comme il l'appelait — avec la fierté douloureuse du labeur accompli. Deux pièces seulement sont datées du Maine-Giraud : celle qui a donné son titre au livre et la Bouteille à la mer. La première est du 27 août 1849, ^^ seconde du mois d'octobre i853. Mais je gagerais bien que /a Mort du Loup, la Flûte Je Mont des Oliviers et l'Esprit pur furent composés, eux aussi, « dans le silence du cloître », car pour parler le langage du poète, ils sont aussi a moines » que les autres, ils portent la marque originale, le cachet particulier de son
(i) «< C'est toujours à minuit, à l'heure des esprits, que la Poésie devient ma souveraine maîtresse », ccrivait-il à M"« Maunoir. {Lettres à une Puritaine. — Revue de Paris, du i5 août 1897 )
pessimisme, et le pessimisme de Vig-ny ,qiii avait déjà percé dans la pièce de Moïse, n'atteignit vraiment son paroxysme que dans la solitude du Maine- Giraud. Tant il est vrai que si « la solitude est sainte «, comme le répète à chaque instant Stello, elle est encore plus funeste aux esprits qui, comme le sien, ont une tendance marquée au spleen. Au surplus, il a dit lui-même que a le silence et l'immobilité de la verte nature se communiquent à ses habitants comme des maladies contagieuses « et nous savons par une lettre à son médecin en date de i85o qu'il ressentit au Maine-Giraud les premières atteintes du mal qui devait l'emporter (i). Et voilà l'explication toute naturelle et toute simple de la poésie hautaine et triste du recueil des Destinées,
Mais ce ne sont pas les seuls vers que Vigny ait écrits dans sa cellule. En voici quelques autres que M. Louis Ratisbonne a recueillis dans le Journal d'un Poète et que je cite pour leur couleur locale.
(i) « Hier soir, à deux heures après minuit, j'ai encore éprouvé l'une de ces crispations d'estomac que vous aviez apaisées par votre poudre de bismuth.. .Faites-moi parvenir encore ces poudres, si vous jugez, mon cher docteur, que je les doive prendre encore. » (Lettre au D' Montalcnibcrt — La Chronique médicale du i^r avril 1897.)